‹ Mémoires secrets relatifs à l'état de la révolution du Piémont, de l'esprit que règne en Italie et des sociétés secrètesChapitre 19 sur 26 · DIGRESSION · texte numérisé non relu

DIGRESSION

Tant que l'homme possède le libre exercice de ses facultés, il sent rarement le besoin de déclamer ou d'écrire. Plus il règne de liberté chez un peuple, plus la littérature est limitée et stérile; car l'écrit n'est que le résultat du fait, il n'en est point la cause, comme on voudrait nous le persuader. Loin que» le despotisme nuise à la littérature et à la civilisation, il ne fait que leur prêter des forces. Le plus haut période des lettres arrive toujours au déclin de la liberté politique, et c'est précisément à la forme du gouvernement monarchique (qui affaiblit la liberté

politique ,^ tout en augmentant^, en assurant la liberté civile), /jue nous sommes redevables çde l'état actuel de notre littérature.

Les républiques de l'antiquité', qui étaient de pures démocraties , n'avaient qu'une faible littérature et une civilisation peu avancée. Celles-ci cependant marchèrent à pas dfe géants, àmesurequecellesJàs'approchateut de la forme monarchique* Sparte lie produis sit aucun poète ; la spirituelle Athènes était dans son plus beau lustre sous ses trente» ty>rans. JL'âge d'or de la littérature* romaine date de la chute de la république. Florence s'étonna de sa gloire sous, les Médicis, ,et Jâ France sous Louis XIV. Qu'on ne mecitepaîs l'Amérique comme preuve du contraire; la civilisation et la littérature de ce pays tireht leurs sources des états monarchiques ,. ejt me sont ni la conséquence nile fruit; de Ja Ub$rt&

Il est donc absurde de nous déppipcUe les

royalistes comme des éteignoire. Je tiens au contraire les monarchies (avec connaissance de cause ou à leur insu, peu m'importe) pour les institutions les plus propres à répandre les lumières.

11 n'y a que les savants de cabinet qui paissent craindre que les gouvernements fassent faire des pas rétrogrades aux connaissances. Cela ne leur est pas possible ; s'ils le tentaient, ils opéreraient le contraire. L'unique moyen d'étouffer le besoin d'écrire dans les hommes, c*e$t de les mettre en position d'agir. Aussi nos états représentatifs nuisent aux belles-lettres; ils présentent un hochet aux esprits distingués dont ils brisent la force.

L'individu qui vit sous une monarchie absolue se voit contraint dans sed liioindres actions, et s'appuie sur une force supérieure. Certain d'obtenir et des! louanges et des ré compenses, il explore les pays indonnus de

DE FRANCE ET d'iTAMÇ. *$£>

la science, et met au jour de riches trésors qu'il a fait jaillir des ténèbres. Le monarque puissant reconnaît bien qu'il est le foyer où se concentrent les nombreux rayons du peuple; mais il en est autrement dans lç$ états représentatifs , où chacun se considère comme levier et comme devant conduire le timon des affaires. L'homme de talent, au lieu de se livrer aux sciences, s'occupe d'intérêts politiques. Tout concours indirect au bien public lui parait une chose trop minime. Il veut opérer en grand et directement.

Mais il est facile aux monarques de tels états de restreindre l'activité des représentants en leur permettant de barbouiller à leur aise. Si le gouvernement évite de toucher aux formes de la constitution , il peut faire ce qu'il veut; les principaux, parmi le peuple, se reposent sur leurs lauriers. On ferme la bouche à ceux qui voient clair, en

ag6 LES SOCIÉTÉS SECRETES

leur assurant une existence, ou on les bannit comme factieux; et la constitution devient, dans le cours des siècles , un marécage fangeux et pestilentiel qui répand sur tout sa maligne influence. C'est un cadavre qui a apparence de vie, tant qu'on n'y touche pas; mais qui tombe en poussière sous la main qui cherche à le saisir.

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