CHAPITRE IV
Intimité plus étroite arec le comte de Bubna. — Cor* respondancç secrète dans la prison et sa découverte. — Le comte Bolza. — J'écris encore. — J'envoie des lettres à la poste. — Changement et amélioration.
Maintenant un mot sur moi et sur mes connaissances. Le colonel de Dahlen se rendit à la prison, et prit note des éclaircissements que je lui donnais. Je ne lui dis pas précisément de mensonges; mais aussi je ne lui communiquai rien de satisfaisant, et encore m'exprîmai-je d'un ton peu propre], à détruire les dispositions hostiles dont j'étais l'objet en Prusse. Les bons traitements du comte Bubna m'avaient gâté ; ehaquesoir on
me conduisait chez lui, où je passais des heures que je n'oublierai jamais. Le sujet ordinaire de la conversation était la France : on croyait que je devais bien la. connaître, puisque j'y avais vécu protégé par des personnes de haut mérite, et pleines de bienveillance pour moi. On savait du reste que j'avais toujours pris un vif intérêt à la politique de ce pays. Bubna était bien loin d'avoir des vues étroites. Ce n'était pas ea employé de la police, mais en homme d'état, en diplomate, qu'il considérait les efforts des différents partis. 11 lui importait peu de savoir quels étaient les signes de ralliement de telle ou telle société , et si Pierre ou Jacques en faisaient partie»
L'esprit du peuple en général , celui de la chaiçbrç des députés , les diverses coteries , enfin l'influence des sialons, fournissaient une ample matière à nos entretiens. Nous ne cherchions point à nous examiner ; nous^
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faisions un échange de nos idées et de nos connaissances. Je n'ai jamais contracté d'obligations envers la France; tout au -contraire (à Texceptipn cependant de la protection que mon noble ami de Serre m'a accordée), elle n'a cessé de me nuire, du moment où Decazes me peignit au comte de Serre comtae l'agent le plus dangereux du côté gauche, jusqu'à l'époque où on eut la bonté de s'occuper, dans les conférences ministérielles, d'un homme aussi obscur que moi, et où le duc de Richelieu et le baron' Pasqtiier insistèrent avec force sur mon éfoignement de Paris. Au lieu de me protéger, le 'comte de La fou iMlai-frn n'avait pas hésfitéJft «ie donner le coup de grâce par^ïefs1 d&pêçhes dont il a été question ;au premier chapitre. J'expliquai au comte Bubna les intrigués du
comte de B... , et j'en avais le dràW* c&r c'est plus à l'imprévoyance qu'à laconfiancedèœlui-ci que je dus la connaissance du premier.
Cette remarque fera connaître à mes lecteurs pourquoi le prince de ^Metternich confia mon affaire au comte de Bubna, qui consentit à s'en charger. Qui le connaît peut savoir qu'il ne se livrerait jamais à des recherches de police , quelque important d'ailleurs qu'en fût l'objet.
Ma situation actuelle devait être fort désagréable pour l'autorité civile, puisqu'elle ne savait pas le fond de l'affaire, et qu'elle ne s'en était mêlée que pour me mettre en prison , et me conduire , sur ma demande , au comte de Bubna. Quelques intrigues de prison , où, je l'avoue, les torts les plus graves devaient m'être imputés, furent découverts et produisirent de l'éclat.
Peu à peu > j'avais fait connaissance avec la plupart de mes compagnons de souffrance. Ma position , un peu moins désagréable que la leur, me mettait à même de Içur rendre quelques petits services. J'étais le seul
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prisonnier auquel on eût accordé ce qu'il fallait pour écrire. Mon premier soin fut de leur faire partager cette jouissance; ce que j'exécutai de la manière qui suit.
Il était très facile de faire passer ce que je voulais aux prisonniers qui se trouvaient" placés au-dessus de moi, puisqu'il leur suffisait de jeter un fil ; mais la tâche était autrement pénible quand il s'agissait de communiquer avec ceux de mes voisins qui se trouvaient sur le même plan que moi. Pour me tirer de cet embarras, je pris les reisigbundel qu'on nous fournissait pour le chauffage (c'est le nom de la matière combustible dont on se sert dans la haute Italie , et qui est d'un prix si élevé qu'on l'achète au poids) ; j'en triai les bûchettes les plus longues, ensuite je feignis tout-à-coup une belle passion pour les fleurs. J'en envoyai chercher tous les jours des bouquets, et ceux-ci sont attachés à Milan , non avec du fil ou du ruban, mais avec
du fil de fer. Je me procurai donc ainsi peu à peu une forte provision de liens. Dans une nuit très sombre, et pendant qu'aucune patrouille ne circulait, je formai de mes petits morceaux de bois, en les ajoutant l'un à l'autre, une longue perche qui allait en s'amincissant. J'attachais à son extrémité ce que je voulais faire tenir à mes compagnons d'infortune. Je la glissais le long du mur à mon plus proche voisin , qui en usait de k même manière.; et la machine , après avoir fait la ronde, revenait au point d'où elle était partie. Au nombre des détenus se trouvait un jeune homme fort distingué, du nom de Casagirarde. Il avait le bonheur d'avoir fait une forte impression sur le cœur de la belle Àngelina, la fille de notre geôlier, et sut tirer avantage de cette circonstance d'une manière qui nous fut utile à tous. Il réussit à la déterminer à faire tenir nos lettres. Un des nôtres > l'ancien major Zucchi, deModène,
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avait une maîtresse qui ne demeurait pas loin de la prison. Au moyen de ma perche, les lettres parvenaient dans la chambre de Casagirarde, notre maître de poste, qui les adressait à la signora Livia; et la bonne Angelina les lui remettait. Ce commerce réussit long-temps; mais la police remarqua que la fille du geôlier faisait de fréquentes visites à la maîtresse d'un prisonnier. Elle fit faire des recherches chez elle, et y trouva seize lettres écrites par des prisonniers d'état; L'effroi de la pauvre Livia égala à peine celui de la police, qui méritait une forte réprimande. Son directe**^ qui né l'était encore que provisoirement, ordonna d'approfondir la chose.
Angélina et livia furent mises on arresi tation. On fit. une recherche sévère dans lés prisons, dont on trouva la peuplade, harribile dicta ! pourvue d'encre , de papier, de plumes. Le* deux filles avouèrent ce qu'elles savaient ; c'est-à-dire fort peu de
chose, puisqu'elles ignoraient d'où provenaient les articles prohibés qu'on avait surpris. Il fallut encore que ma perche fît son service, et je concertai avec mes compagnons ce qu'il convenait de dire à l'interrogatoire. Us désignèrent tous comme le fournisseur, un des sous-inspecteurs, appelé Casagazza. J'espérais ainsi attrapper deux mouches à la fois ; d'abord détourner l'orage qui grondait sur ma tête, et ensuite faire sauter ce coquin, qui était un espion; mais
Incidit in Scyllam qui vult vitare Charybdim.
Le comte Bolza n'était pas homme à s'en laisser imposer. Il considéra avec soin les eorpora delieti; il trouva que toutes les plumes avaient la même forme ; et comme j'étais le seul prisonnier qui eût un canif, il conclut qu'aucun autre n'avait pu les tailler. Les soupçons tombèrent naturellement sur moi, et se changèrent en conviction*
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morale lorsqu'on eut comparé les plumes avec les miennes. On m'interrogea ; je refusai déparier, sous prétexte que je n'étais point prisonnier de la police, et que je n'étais responsable de ma conduite qu'au comte
Bubna. Je sens à présent la nullité de cette
opposition ^ qu'on admit assez légèrement , parcequ'on prévit bien qu'en tous cas je ne dirais rien cte satisfaisant. D'ailleurs on possédait le oioyen infaillible de me forcer à< un aveu. Le jour suivant, des visages étrangers me servirent, et j'appris la destitution provisoire de six gardes de la prison. On présumait qu'un d'entre eux , comme Casagazza ne m'approchait jataals , devait être complice. Je ne voulus pas être cause dtf malheur de tant d'individus, et déclarai que j;étais le seul coupable.
Le courroux des employés de la ftolice n'eut point de bornes. Les premiers mofe
que proféra le comte Bolza furent : « Vous v 1. ao
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abusez ainsi de la confiance que nous avons placée en vous? » Je répondis avec calme, qu'il ne m'avait jamais témoigné aucune confiance ; que ce n'était ni à son intérêt ni à sa confiance que je devais la liberté d'écrire , mais à Tordre du comte Bubna. Vous m'avez donné du papier parceque vous en aviez l'ordre. « Ehbien ! répondit-il, je vous montrerai, au moins, que je puis vous en priver. — Pour peu de temps peut-être, lui repartis je: j'écrirai tant que je voudrai. — Nous le verrons, répliqua-t-il avec ironie. — - Oui, nous le verrons, lui dis-je $ur le même ton. »
Il fit alors les perquisitions les plus sévères; mais , comptant sur les mesures que j'avais prises, je le priai, quand il me quitta, de présenter mes respects au directeur-général de la police , auquel je me préposais d'écrire le jour suivant. Lorsque la nuit fut arrivée , que je me crus à l'abri des visites, je détachai le fond de mon miroir, et j'eifc tirai des
feuilles cte papier fin. Je grattai la rouille de mes barreaux , je la délayai dans quelques gouttes de gros vin rouge, et j'ajoutai à ce mélange, à défaut de gomme , de la réglisse que je portais toujours sur moi par prévoyance. Alors ma plume abandonna son gîte, et j'adressai une lettre piquante au directeur de la police. Elle accusait Bolza de négligence , reproche qui peut-être lui était fait pour la 'première fois de sa vie. Plusieurs jours s'écpulèrent sans amener rien de nouveau. Je me surveillais avec d'autant plus de vigilance; car on sait que le calme précède souvent la tempête. D'ailleurs je connaissais trop bien le personnage pour me flatter qu'il se résignerait ausëi tranquillement à se laisser jouer par un prisonnier. Je ne fus donc pas surpris lorsque je le vis arriver, huit jours après, accompagné d'un garde qui portait un paquet. Il m'invita à ^changer ma gard&robe contre de nouveau*
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habits. Cela fait , il me commanda de le sui» vre dans une chambre qui m'était destinée, et me dit : « A présent , je pense que votre démangeaison d'écrire est passée. » Alors , je ne sais quel esprit de contradiction me souffla ces mots : « Ken au contraire , je veux vous prouver à présent l'avantage que l'offensive a sur la défensive ; je veux vous démontrer que l'esprit naturel d'un prisonnier l'emporte sur la ruse d'un espion. Non seulement je vous écrirai , mais de plus je vous
•ferai tenir ma lettre par la poste. »
Bolza m'écôuta en jetant sur moi des regards pleins de: dédain, et me quitta sans répondre un mot. 11 redoubla pourtant ses -mesures de surveillance : personne , pas •même le geôlier, ne pouvait m'approcher, si ce n'est en l'accompagnant ; ce qui avait au moins l'avantage de m'éviter des visites nocturnes : mes dispositions cependant étaient telles que je n'avais à craindre que
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les accidents , et que je pouvais défier toute l'astuce de la police.
J'étais le seul détenu auquel on fournît des bougies; j'en recevais même deux par jour. Comme nous étions déjà au mois de mai, et que je me couchais de bonne heure, j'en consommais à peine deux dans le courant de la semaine, et donnais les douze autres au concierge qui avait ainsi part à mes émoluments ; c'était la base du plan de mes opérations. J'avais creusé avec un morceau de fer chaud deux bougies que j'avais laissées brûler peu de temps, et j'avais caché des feuilles de papier fin dans les cavités que j'y avais faites. Quoiqu'il lui eût été formellement enjoint de ne rien apporter dans ma nouvelle chambre de oe qui avait été dans l'ancienne , j'espérais que mon économe de geôlier nie donnerait de préférence les bougies entamées ; car, en leur en substituant 4'entières, il perdait au moins
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deux francs , puisqu'il ne pouvait vendre les autres que comme vieille cire.
Je ne m'étais point trompé. Les anciennes botigies m'arrivèrent dans de nouveaux chandeliers. Qui peut se peindre ma joie ! Il s'agissait à présent de faire de l'encre, car le vin rOuge était à Yindex prohibitoriith. Je pouvais, à là vérité, écrire avec du sang; mais j'avais souvent fait usage de ce moyen qui me répugnait, cette espèce d'encre se caillant au bout de la plume. Je pris ma cafetière à filtre, et je pressai fortement le café dont elle était chargée. Les premières gouttes qui tombèrent eussent entièrement rempli mon but, si l'éau n'eût point suffi à effacer les caractères. Quoi qu'il en soit, je fis ma lettre. Il s'agissait de la faire tenir, et certes , ce n'était pas lé moins difficile dé l'entreprise; un peu de réflexion m'en fournit le moyen : pour le mettre à exécution, il fallait me pourvoir et de boudin et de plomb ; j'obtins
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le premier sans aucune difficulté ; quant au dernier, j'usai de ruse pour me le procurer. Le comte Bolza était grand amateur de tabac, qu'il tenait pour un excellent spécifiée contre les maux d'yeux-.
Je me plaignis donc d'une forte chaleur aux paupières , incommodité pour laquelle il ne manqua pas de m'indiquer son remède. Je me fis presser quelque temps, et finis par consentir à en faire usage. Alors il envoya legeôlier chercher un. bon paquet de tabac qu'il* m'apporta lui-même* II; eut la sage pré-
voyance d'enlever le papier qui 'L'entourait; mais il laissa la première et bienheureuse enveloppé. J'avais peine à réprimer mon envie de rire en le voyant ainsi m'aider à le tromper.
Je croi» déjà avofr remarqué c[ùe les cachots dçs prisonniers- d'État se trouvaient en face de ceux des détenus pour délits ordinaires. 1 « ,
3l2 LES $9C|&T& S£jCEÈT*S
Dans la chambre située vis-à-vis la mienne était un marchand accusé de contrebande , sur la fidélité et le zèle de qui nous pouvioas compter , dès qu'il s'agissait de nous être utile. Celui-ci, en raison du mauvais état 4e sa santé et de la tranquillité de son caractère, jouissait de maints et maints petits privi- . léges. Ainsi il pouvait, par exemple, se promener le soir dans la cour de la prison , parler une demi-heure à sa femme par semaine; cette dernière faveur, cependant, en présence d'un employé de la police, et les mains liées derrière le dos, dans la crainte qu'il ne lui , remit quelque chose *
J'entourai ma lettre du comte Bolza de la peau de boudin ; j'y joigni$ une instruction pour mon obligeant vis-à-vis , et ayant enveloppa le tout de la feuille de plomb > je le jçtaj, sans être aperçu, dç l'autre côté de la coiMT.Tput alla à souhait; il le reçyt, et joua, le jour suivant, le rôle que je lui avais près-
rtf
DS FHANCE ET d'iTAUE. 3l5
crit. Il dé plaignit de violents maux de dents, feignit une fluxion ,* et se garnit la tête d'un mouchoir. Sa femme vînt le voir deux jours aptes; en lui donnant les baisers d'adieu, il lui introduisit dafcs la bouche mon billet et une nouvelle instruction. Elle la mit à la pôstfe, comme il lui avait recommandé de le faire. Qui peindrait l'éftmnèment et le courroux du pauvre comte Bolza, lorsqu'il vit que j'avais tenu ma parole? Jamais chose semblable ne lui était arrivée, et il ne pouvait pas décharger sur moi sa colère ! La police se trouvait offensée dans son chef. Elle fit un rapport où elle me peignait sous les couleurs les plus noires , et dans lequel elle déclara qu'elle ne voulait pas me garder plus long-temps, si elle n'était autorisée à user envers moi de rigueurs personnelles.
Le comte Bubna sentit qu'il serait inconvenant de me traiter avec plus de sévérité que les autres. Il fit, de çon côté, un rapport
5l4 LEft SOCIÉTÉS SECRETES
où il attribua ma conduite à la manière dont j'étais traité, et se proposa pour ma caution, si on lui permettait de prendre à mon égard les mesures qui lui paraîtraient convenables. On acquiesça à sa demande. J'approche enfin de la période brillante de ma vie de prison , que j'exposerai après avoir donné quelques détails sur la police de Milan.
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