‹ Mémoires secrets relatifs à l'état de la révolution du Piémont, de l'esprit que règne en Italie et des sociétés secrètesChapitre 21 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Traitement des prisonniers d'État. — Douceur et sage prévoyance des autorités autrichiennes. — Le comte Betera. — Ilaliano tedescato è un diavoh incarnate. — Le pauvre joueur à la loterie, anecdote qui contribue a faire connaître Bolza. — Le Tyrolien. — Indulgence et justice de l'empereur François.

d'il est vrai que le meilleur gouvernement soit celui de qui, comme de la femme la plus estimable, on parle le moins, on ne saurait refuser au gouvernement autrichien le droit de prétendre à la supériorité.

Je n'entrerai pas dans de longs détails sur la manière dont les prisonniers d'État sont traités en Autriche ; mais je crois qu'il est de mon devoir de réfuter les faussetés qu'on a répandues à dessein sur ce sujet* Je parle par expérience, et j'en appelle

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à la véracité de ceux qui ont été à même d'en acquérir une semblable, pour confirmer ce que j'avance. Je ne prétends point nier cependant que les autorités locales, que des employés de provinces ne commettent les méprises les plus grossières , qu'ils ne poursuivent d'une manière indécente les individus , et surtout les étudiants qu'ils tiennent pour suspects ; mais cela se passe à l'insu et contre la volonté de l'empereur et du conseil secret. Le traitement des prisonniers est réglé par le souverain lui-même. Il fixe surtout ce qui concerne les accusés de haute trahison et les suspects. A Milan , on fournit à chaque habitant de la prison une chambre petite, mais saine , un bon lit , de la lumière , le combustible, et même l'habillement, si la nécessité l'exige. Le geôlier est chargé de remettre trois francs par tête, somme plus que suffisante pour vivre , en raison du bas prix des denrées. Je connais plusieurs individus qui

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se sont amassés dans le cours d'une longue détention un capital assez considérable. On enlève cependant par prévoyance les économies qui s'élèvent à plus décent livres ; on en donne quittance, et cette somme est toujours à la disposition de ceux à qui elle appartient, qu'ils soient absous ou condamnés. Il est défendu aux gardes, sous peine de destitution, d'accepter aucun présent ; il leur est cependant enjoint défaire toutes les commissions , à moins qu'elles ne soient contraire^ à leur devoir. On présume , sans que j'aiç besoin de le dire , qu'on ne tient pas toujours compte de la défense ; car, en prison comme partout ailleurs, une main lave l'autre. Le traitement des prisonniers d'état , dans une sphère plus élevée, diffère entièrement : on ne leur donne point d'argent; mais ils ont carte blanche pour tout ce qu'ils désirent.

Le médecin est, pour ce qui concerne son état , maître absolu dans la prison ; car on

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ne refuse rien de ce qu'il juge nécessaire. Je dois rendre ici un juste hommage au noble caractère de MM. Frigeri et Edler von Portenschlag, que j'ai connus, Fun à Milan, et l'autre à Vienne. On ne peut déployer plus de philanthropie , plus de zèle pour le bien de l'humanité. A l'époque même où la police aurait voulu me soustraire à tous les yeux , j'avais, grâces à l'ordonnance du docteur, la permission de me promener des heures entières. Le professeur Gioja', écrivain distingué que le baron de Goëhausen invitait souvent à sa table , jouissait aussi du même privilège.

A présent, voici le revers delà médaille. Les bons procédés et la douceur dont on use envers les prisonniers font que les autorités ne considèrent point l'emprisonnement comme une peine réelle, et le prolongent, sur de légers indices, pour aiusi dire , à volonté. Il est vrai que ce reproche atteint

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moins l'Autriche que la plus grande partie de l'Italie, théâtre d'intrigues continuelles, et où la police, qui devrait toujours être sur ses gardes, est fort mal organisée.

On aurait peine à s'imaginer la lenteur excessive des juges de Vienne.

Durant le cours de ma dernière détention dans cette ville, il n'y avait à la maison de police ( à l'exception de quelques étudiants arrêtés depuis peu, pour avoir pris part à un complot qui avait été découvert ) qu'un seul prisonnier d'État ; c'était le comte Betera de Raguse, le même que les autorités prussiennes avaient saisi lors de son retour d'Angleterre dans les provinces du Rhin , d'où on le fit passer à Vienne > malgré les réola* mations qu'il fit comme .sujet turc. Cet homme , qui ne possédait aucune fortune , fut complètement habillé; non seulement on lui accordait les choses nécessaires à la vie, mais encore tout cç qu'il souhaitait, quoi-

qu'il s'obstinât cependant à garder un silence opiniâtre. Il avait écrit, dans le courant du mois de mai 1825, à un soi-disant ami , le baron B.»., qui remit, sans la décacheter, sa lettre à la police. On s'efforçait en vain de découvrir comment il avait pu la faire parvenir; on lui adressa à ce sujet des questions auxquelles il ne daigna pas ou ne jugea pas à propos de répondre; il invita même ses juges à faire ce que la bienséance me défend dédire. Cependant, malgré lesf justes griefs qu'on avait contre lui, sa position n'empira pas.

Chaque prisonnier, à Milan, peut à sa volonté demeurer seul ou avoir un compagnon^ dans ce dernier cas, on cherche àréunir deux 1mm mes du même caractère , mais qui ne sont point' accusés d'un >délit semblable. A Vienne, il est formellement enjoint de ne laisser seul aucun individu, de quelque nature que soit son crime. Plusieurs détenus

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s'étant suicidés, dans des accès de désespoir, donnèrent lieu à cette mesure.

On a encore la liberté de s'adresser directement à l'empereur. Les lettres arrivent, cachetées ou non, à leur destination, où lecture en est faite.

Je me suis plu à dépeindre le beau côté de la chose, et à distribuer les louanges partout où elles étaient dues; à présent il faut que je retourne la médaillé, non que j'éprouve de la satisfaction à départir le blâme, mais par la persuasion qu'il coopérera à détruire les abus que je vais faire connaître.

La police autrichienne se rend journellement coupable d'erreurs grossières , de bassesses sans exemple , et certes le provisoire eu est la cause principale. On a maintenu l'organisation et le personnel tels qu'ils étaient sous les Français; il en résulte que l'espionnage, les agents provocateurs, quin'exi-

stent pas à Vienne, sont encore ici en usage: c'est , pour la plupart, des Italiens qui remplissent ces fonctions honorables. De là vient ce proverbe :

Italiano tedescato é un diavolo incarna to !

L'intérêt de l'empereur et celui du pays exigent qu'ils soient remplacés par des Allemands. D'abord, une partie de ces employés a cessé d'être utile par le changement de circonstances , et n'est pas du tout en faveur auprès des Autrichiens; on peut appliquer à l'autre et à la plus forte, la sentence que je viens de citer : c'est à qui jouera le mieux, parmi ces trop officieuses gens, le rôle d'un zelante ou d'un ultra.

L'Allemand, au contraire, qui occupe une place dans la Péninsule, remplit son devoir avec dignité et conscience. Il ne s'expose pas à commettre d'injustice ; il sait d'ailleurs qu'x>n l'observe, qu'on ne le perd pas de

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vue, quoiqu'il n'ignore pas aussi que nul directeur, fût-il ministre, ne peut rien contre lui; en un mot, qu'il est à l'abri de l'arbitraire. A quoi lui servirait de déployer ua zèle hypocrite ? Il n'en est pas ainsi de 1% talien qui - exerce des fonctions provisoires : le moindre soupçon de ses supérieurs suffit pour lui enlever ses moyens, d'existence ; et > préoccupé de là prévention qu'on nourrit contre lui, il cherche à se maintenir en se. rendant nécessaire. . i ,

Il hait et méprise l'Allemand du fond de1 son âme, mais il craint de trahir ses sentiments ; et, pour éviter qu'on ne le soupçonne dé favoriser ses compatriotes , il les harcelle' d'une manière révoltante, il se plaît à leur, faire sentir le poids, de son autocité.

Le comte Bblza est le véritable type/ de tout Itdliano tedescato. Il poussa l'impudence jusqu'à me dire, en présence de gens qui se plaignaient de lui, qu'il se félicitait à chaque

nouveau reproche que lui adressaient des prisonniers d'état, et surtout ses compatriotes, parcequ'ils ne faisaient par là qu'augmenter la confiance qu'il inspirait à son gouvernement.

C'était pourtant méconnaître l'esprit de ce même gouvernement, qui ne goûte pas les témoignages d'un zèle irréfléchi, et qui préfère à des employés trop officieux ceux qui travaillent avec persévérance et discrétion. Au reste, un comte Bolza peut être de quelque utilité dans l'organisation d'une police, puisqu'il se charge sans répugnance des affaires dont les autres refusent la conduite. On discerne en lui l'aptitude qu'il a pour les choses de cette nature, aptitude que nulle pudeur ne contient. Ses supérieurs ont souvent besoin de lui ; ils le louent, le récompensent, mais ils ne le méprisent pas moins.

L'anecdote suivante servira non Seulement

à dévoiler une infamie personnelle, mais encore à donner une idée de l'esprit qui règne dans cette police.

Les contributions indirectes les plus odieuses, en ce qu'elles frappent les basses classes, sont les loteries et les frères mendiants : ceuxci ont disparu de l'Italie autrichienne ; mais les premières, cette source de corruption du peuple, ne sont plus répandues nulle part que dans les états autrichiens. 11 n'y a pas un village tant soit peu considérable, ou un bourg, où l'on n'ait érigé un autel à ce Moloch. Dans le royaume Lombardo-Vénitien, il y a cinq ou six tirages. En 1822, l'organisation de là loterie était encore très vicieuse. Par exemple, on pouvait y mettre à Milan , pour le tirage de Bergame , longtemps après que les numéros étaient sortis, pareeque, commp on le sait, la foule abondàit dans les dernières heures afin de ne pas rester long-temps dans l'incertitude.

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La direction de Milan remarqua qu'un jeune homme avait gagné plusieurs fois de suite à ce tirage. Elle soupçonna qu'il savait avec certitude les numéros qui devaient sortir, et résolut d'essayer une nouvelle organisation. Mais avant que le changement eût lieu, elle perdit la somme de i,3oo,ooo fr. Le directeur, revenu de son premier effroi , inséra le rapport suivant dans le Constitutionnel .

« Un jeune horhme de vingt et quelques années (suivait son signalement) a gagné en peu de temps6o,ooo fr. Peu de minutes avant l'écoulement du temps fixé , il s'est rendu au bureau à la hâte et fort essouflé ; il a mis une autre fois sur six numéros, huit onces d'or (environ 5oo fr. ), cinq de ces numéros sont sortis. »

Le comte Bolza fut chargé de suivre cette affaire , et quelque douteuses que fussent les ressources sur lesquelles il pouvait compter

dans cette occasion , pour parvenir à son but, il parut assuré de la réussite.

Il était certain que l'individu dont on avait donné le signalement devait avoir connaissance des numéros tirés avant la mise enjeu. Mais de quelle manière? était-ce par le vol des pigeons ou par le télégraphe ? L'inspection des numéros annonçait que c'était au moyen du dernier. Le joueur en avait, comme on le soupçonnait avec raison, pris six, sur le nombre desquels se trouvaient 5 1 et 57. Il paraissait même avoir hésité entre ces deux derniers , en raison de la ressemblance qui existe entre 1 et 7 vus à distance. Le bura* Iis$e remarqua, en outre, qu'il était presque hors d'haleine en arrivant au bureau. On rechercha quels individus se trouvaient sur les tours à l'époque indiquée , et voilà que le dôme mit sur la voie. Un jeune homme y était allé le matin; un mal subit l'ayant force de descendre à la hâte, il avait oublié son

télescope. A l'aide de ce corporis deticti, et des informations qu'il fit prendre auprès de tous le$ opticiens, Bolza découvrit le nom de ce jeune homme , qu'il reconnut, d'après la manière dont on le dépeignit , pour n'être autre que le joueur.

Ces recherches exigèrent du temps. Lorsqu'on voulut procéder à l'arrestation du coupable, il avait disparu; il s'était probablement retiré dans le canton suisse du Tessin, qui sert de refuge à tous les Italiens fugitifs.

Pendant qu'on envoyait de tous côtés sur les traces du signor Carlo N.... un riche négociant du nom d'Àssimunti se présente, montre le billet original, et demande avec calme qu'on lui compte la somme gagnée. On l'arrête, et on exige qu'il déclare de quelle manière il est devenu possesseur de ce billet, et comment le véritable joueur est parvenu à la connaissance des numéros. Assimunti fait

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remarquer qu'il lui serait impossible de satisfaire à cette dernière question, puisque ce n'est pas lui qui a mis à la loterie ; que , quant à la première, il peut s'éviter la peine d'y répondre, attendu qu'il résulte de la patente émise par la direction, que les lots doivent être considérés comme billets au porteur; qu'on n'est donc pas en droit de s'inquiéter de la validité du billet.

Il avait raison ; mais on ne compte pas volontiers des millions : les questions, les menaces, les promesses furent inutiles: il demeura inébranlable, et on reconnut bientôt qu'il n'y avait rien à faire avec lui : il avait la patente de l'empereur.

Il s'agissait donc de s'emparer de l'auteur du délit : on y parvint à force d'intrigues et de séductions. Il fut enfin livré et arrêté ; c'était mon plus proche voisin : je tiens de lui les détails que je vais donner.

Après l'avoir livré vingt -quatre heures à

ses tristes réflexions , le comte Bolza vint le trouver, et lui tint, avec une apparence d'intérêt et de franchise, le discours suivant :

« Je souhaite d'en finir promptement avec vous : voici l'alternative que je vous offre. Si vous vous obstinez à attribuer à la fortune les gains que vous avez faits , vous avez en perspective un malheureux procès qui durera trois ou quatre ans, au moins. Je vous donnerai pendant ce temps la société d'infâmes coquins; car, comme vous êtes accusé de fourberie , je suis en droit de vous placer parmi eux. Vous me connaissez depuis long-temps, et vous ne devez pas ignorer que tout moyen m'est bon pour parvenir à mon but. Croyezmoi, mon cher ami, des mensonges prolongés indéfiniment ne vous tireront pas d'affaire. Nous savons que vous avez des complices. Vous vous imaginez peut - être que ceux - ci sont en sûreté; mais voici comme je vais m'y prendre, ' Je fais publier demain un avis,

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dans lequel je promets une récompense de 100,000 liv. à vos compagnons, s'ils avouent tout. Ils se présentent , on s'en saisit , et on les enferme dans une maison d'arrêt. Si , au contraire, vous faites un aveu sincère, votre affaire sera vidée en huit jours. On vous traitera avec les plus grands égards ; le vice-roi obtiendra votre grâce de l'empereur; on vous remettra les sommes que vous avez gagnées, et, pour moi, je vous garantis une gratification de 100,000 1. » Sur ce, il s'éloigna à la hâte f sans même laisser au jeune homme le temps de répondre un mot.

Le malheureux, que ce discours inattendu avait mis hors de lui , tenta vainement de s'étrangler dans un violent accès de désespoir. A une heure après minuit , il reçut la visite de l'adjoint Pagano , autre employé de la police , qui répandit des larmes sur le sort qui l'attendait, lui rappela ses devoirs envers ses parents , et finit par l'engager à dire

la vérité dans un rapport dont il s'offrait lui* même de faire la rédaction.

Cette déclaration eût été insuffisante, puisque les aveux faits à police n'ont pas de valeur légale , et qu'on peut d'ailleurs les rétracter lorsque l'affaire est portée devant les tribunaux. Pour se mettre à l'abri d'un tel inconvénient, on jugea à propos de s'emparer d'un complice , qui avait à la vérité disparu ; mais Bolza ne trouvait-il pas remède à tout?

Le fugitif n'était marié que depuis quelques semaines ; le sbire spécula sur la tendresse des nouveaux époux. Il alla trouver la femme pour lui offrir, disait-il , des consolations ; il l'aborda , les larmes aux yeux , et l'hypocrite lui parla en ces termes : « J'ai pitié de votre position , et je viens vous tracer la route que vous devez suivre pour revoir et délivrer votre mari. Suivez mon conseil , vous vous en trouverez bien ; mais si vous de-

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meures sourde à mes avis , rien ne peut le sauver. Sachez que Fauteur du crime est déjà en prison , qu'il est confié à mes soins. Il a l'intention de faire un aveu général au premier interrogatoire qu'il aura à subir , et de rejeter sur son complice ce que cette cause renferme déplus criminel. Par intérêt pour vous, j'ai retardé l'audition. Ecrivez à votre mari; exigez qu'il vienne rejoindre son soidisant ami ; qu'il se présente, et que, de son chef, il avoue la vérité : je l'exempterai alors du châtiment auquel il s'est exposé, et je lui donnerai une forte gratification. »

Cette pauvre femme, aveuglée par la crainte et l'espérance, suivit le conseil de ce Judas. Son mari se présente, convient de sa complicité , et les amis se virent , après avoir fait l'aveu de leur culpabilité, condamnés à plusieurs années de détention, et à la restitution des sommes gagnées depuis un temps infini.

Cette affaire , et plus tard la découverte d'une fabrique de faux acquits de dégagement à Vérone, où un agent secret de la police de Milan , le comte Moronati, joua un rôle infâme , firent nommer M. de Torresani directeur, place qu'il occupait déjà, à la vérité, mais provisoirement.

Le gouvernement impérial ne paie la fidélité et le zèle des Italiens que par une méfiance sans bornes, que quelques uns d'entre eux se sont sans doute attirée , mais qui n'en est pas moins une injustice pour les autres. Il résulte donc de cette prévention qu'on favorise, à leurs dépens, les Tyroliens qui ont, par les mœurs et le langage , deé rapports intimes avec eux , maïs qui n'en sont pourtant pas aimés. Les Allemands,, à là vérité^ ' obtiendraient encore la préfiérence sur ceux-! ci, s'ils connaissaient la langue du pays, connaissance indispensable à tout agent de police. On déteste ces Tyroliens, qu'on al'ha-

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bitude fie considérer comme les partisans naturels des mesures despotiques , et les instruments de l'arbitraire. L'exécration publique s'est principalement amassée sur la tête d'un certain Salviotti, juge d'instruction à la Commissione délia Porta nuova, et membre actuel du sénat vénitien. Je connais trop

peu cet individu pour le juger ; et je suis convaincu que , fùt-il d'ailleurs le meilleur homme de la terre , il deviendrait odieux à la multitude en remplissant les devoirs de sa charge. Chaque Jyrolien qui a achevé ses études peut s'ouvrir une carrière brillante , où il dépend de lui seul de faire son chemin; il n'en est pas de même des Italiens proprement dits, qui n'ont devant eux l'espoir d'aucun avenir.

Un Italien de mes amis , qui était , chose assez rare, admis au service de l'Autriche, se permit un jour une plaisanterie qui aurait ^. pu avoir des suites fâcheuses. Nous dînions

au café le plus fréquenté de la ville de Corsia, et nous regardions passer le beau monde, lorsqu'un jeune Tyrolien, criant des tapis, fixa notre attention. Mon compagnon s'élance avec la rapidité de l'éclair , l'aborde tête nue, et l'invite à le suivre de la manière la plus polie du monde. A peine avaient-ils pris tous deux place à mes côtés , que mon officier commande les mets les plus délicats, et sert avec respect le drôle , qui, malgré son étonnement , fit honneur à tout ce qui lui était présenté. A la fin du repas, il rechargea son paquet, et se mit en route, non cependant sans avoir promis sa protection future qu'on lui demandait avec instance. « Es-tu fou? lui crièrent ses connaissances, ou disnous quel est cet individu. — Rien autre , répond celui-ci d'un grand sang-froid , qu'un simple Tyrolien ; mais comme tel , il peut devenir conseiller d'état, et j'ai voulu dès aujourd'hui m'assurer sa bienveillance.

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Autant il existe de motifs d'accusation contre la police, en Italie, autant l'administration delà justice autrichienne, qui est entièrement indépendante de l'influence du gouvernement, est digne d'éloges. La seule chose qu'on puisse lui reprocher, et qui encore n'est pas tant un vice d'exécution que d'organisation , consiste en ce que , dans les cas de haute trahison, on crée des commissions extraordinaires. Le gouvernement doit toujours être soupçonné , fût - ce même à tort, quand il nomme, comme c'est ici le cas, des juges particuliers dans une cause où il est Ijii-même partie. Il doit l'être, surtout dans un pays tel que l'Autriche , où on n'accorde point d'avocat pour les crimes de cette nature , le juge d'instruction étant chargé d'énoncer les motifs pour et contre , et de faire à la fois le rôle d'accusateur et de défenseur.

Tout en dénonçant ce vice, je dois ce-

pendant faire remarquer que l'influence fâi. 22

cheuse qu'il peut exercer sur le sort de l'accusé se trouve en quelque sorte balancée par le bénéfice de droit de trois et même de cinq instances, si on compte l'instruction de la police et le récours au trône.

La première instruction judiciaire était dirigée par la Commission délia Porta nuova, qui était aussi exécrée en Italie que celle de Mayence en Allemagne.

Composée de trois juges du tribunal de première instance de Milan , elle avait pour chef non le président, qui avait des relations de famille avec un des principaux accusés, mais le vice-président de ce tribunal; le président et deux conseillers jugeaient en seconde instance. Le sénat lombardo - vénitien formait la troisième , et puis venait le recours au monarque.

Leschâtimentsquele codede Joseph inflige aux individus accusés de haute trahison sont excessivement rigoureux ; mais aussi la cou-

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viction du crime est difficile à acquérir, pour ne pas dire impossible, sans preuves matérielles. L'indigne conduite de la plupart des détenus à Milan a produit un nombre considérable de condamnations. Les règleriïerits des maisons d'arrêt , en Autriche, sont aussi d'une sévérité sans exemple. Je ne crois pas, du moins, que partout ailleurs on imposé les fers aux prisonniers d'état, ce qui est en usage dans ce pays. ' ' ?

Le monarque, qui est toujours enclin à la douceur, n'a pas encore laissé exécuter iïhe seule sentence de mort , quoique les tribunaux en aient prononcé des milliers, pour crimes de lèse-majesté. Il s'informe de la conduite des coupoles, auxquels, au boûtv d'un certain temps*, il accorde la liberté, fussent-ils condamnés à la peine capitale du à une prison perpétuelle, Il rendit à la'stfv ciété , après une courte détention , les auteurs de la conjuration de i8i4> qui avaient

été convaincus , et qui en firent en quelque sorte l'aveu, d'avoir conçu le projet d'empoisonner en masse les Autrichiens qui résidaient en Italie.

Le fameux général Lecchi-Rasori lui - même passe ses jours paisiblement à Milan. Le général de Mestre Huydel a été également condamné deux fois à mort. On invite les prisonniers, tous les trois ans, à présenter un placet à l'empereur; s'ils ne jugent pas à propos de le faire , le commandant doit y suppléer.

Il me paraît impossible d'être plus consciencieux que François ; il ne signe aucun arrêt de mort avant d'avoir parcouru les pièces» Ce n'est cependant pfp sans une anxiété et une horreur visibles qu'il se livre à cette tâche. Il travaille chaque jour plusieurs heures; et le seul reproche qu'on puisse lui faire, c'est qu'il s'occupe trop des détails et cause ainsi des retards. Il n'a égard ni au

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rang ni à la condition. Un membre d'une des premières familles d'Autriche, qui a souvent représenté le monarque lui-même, le prince N. N., fut inculpé et livré aux autorités judiciaires. On le soumit à la détention la plus rigoureuse, on accusa même ses juges de lui faire sentir leur autorité d'une manière répréhensible. Je ne prétends pas pallier les torts de ce personnage ; mais je suis convaincu que dans tout autre pays on l'eût, par égard pour son rang et sa famille , tiré des mains de la justice, et qu'on se fût contenté de Tenvoyer en exil.

On taxe l'empereur d'avarice; je conçois que

l'ordre et lasévère économie qu'il met dans ses

affaires particulières passent pour telle aux yeux: de l'observateur éloigné , mais un seul

fait suffira pour prouver qu'il n'en est rien.

Pendant le dernier séjour qu'il fit à Venise

(en 1825 ), il demeura près de cinq heures

à la séance du gouvernement. H était qucs-.

tion d'un objet important , d'une indemnité de plusieurs millions que réclamaient différents individus , en vertu d'obligations que l'Autriche avait souscrites lorsqu'elle avait acquis la république. Le comte Guicciardi (si je ne me trompe) fit le rapport et fut d'avis de rejeter la pétition, attendu que l'Autriche avait, bientôt après, perdu Venise sans avoir fait reconnaître cette dette par les Français

La plupart des membres du conseil opinèrent comme lui; mais l'empereur, après avoir écouté en silence, prit la parole et dit : « Il ne s'agit pas pour moi de la manière dont j'ai obtenu, la dernière fois, Venise des Français , mais à quelles conditions je m'en suis rendu maître d'abord ; car il est impossible que mon obligation cesse d'être valable, parceque les Français ne jugent pas à propos de se conduire avec loyauté. Si je me suis engagé lorsque j'ai pris la première fois pos^

session de la république , et que la dette ne soit pas encore liquidée , je m'en reconnais redevable dans ce moment. » Et ne prêtant plus dès lors attention à la discussion qui suivit > il ordonna de compter la somme. Estce là de l'avarice ?

Dans le courant de Tété de 182 5 , pendant ma détention à Vienne, j'eus l'occasion de lire le journal que François fit dans son voyage en Italie. Il me remplit de respect pour l'homme que j'avais outragé d#ns les gazettes . anglaises , et auquel j'avais attribué maintes anecdotes que plus tard j'ai.roconnues fausses. Je témoignai le désir de mettre au jour une partie de ce mémorial; mais on me refusa. C'est une maxime- du gouvernement autrichien d'éviter tout ce qui peut faire bruit. Sans partager cette manière de voir, je la préfère cependant à cet usage ridicule qui règne en France de proclamer à son de troiYipe les mots qui -sortent de la bouche du roi.

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