‹ Mémoires secrets relatifs à l'état de la révolution du Piémont, de l'esprit que règne en Italie et des sociétés secrètesChapitre 22 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ma translation dans un fort. — Remarque» sur le» Magyares. — J'acquiers de l'importance. — Dîner splendide. — La belle signora Béatrice* — - Rendezvous anonymes. — Intérêt de Bubna.

En amour, tout est vrai; tout est feux; et cYst la

seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une

absurdité.

Ghâmfoit.

Ce fut dans les premiers et les plus beaux jours de juin que l'adjudant de place, le capitaine Krause, se rendit à la direction générale de la police , et présenta Tordre de mon extradition. On ne pouvait et on ne voulait pas même élever de difficultés à ce sujet. Aussi un quart d'heure ne s'était pas

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écoulé que nous nous acheminions déjà vers le fort, ma nouvelle destination

Les ouvrages de cette citadelle qui tombe en ruine furent détruits par les Français dans la guerre de la révolution, et remplacés par une belle place d'armes. Le corps du bâtiment , encore entouré de murs et de fossés, sert de caserne à un régiment de cavalerie et à plusieurs d'infanterie. Une ancienne tour renferme les détenus pour délits militaires et politiques.

Au lieu de me faire prendre place parmi

eux, on me donna un logement vaste et

agréable ayant vue sur une cour toujours

remplie de monde, et où rien ne pouvait

* rappeler à l'esprit une maison d'arrêt. On

attacha à mon service un honnête Autrichien qui se fût , dans la suite , exposé à la mort

pour moi. On avait placé , à la vérité , deux

sentinelles à ma porte et une troisième à ma

fenêtre -r mais cette mesure , rigoureuse en

apparence , ne me chagrinait pas du tout : je voyais bien que Bubna évitait de blesser les autorités civiles.

11 me pendit visite le lendemain de mon installation , et me dit : « Vous m'avez été confié comme un prisonnier fort dangereux. Je dois donc , sous la plus grande responsabilité, garantir que vous n'échapperez pas, et que vous ne formerez point de liaisons secrètes. Vous n'êtes pas capable d'abuser de la confiance que je vous témoigne , j'en suis certain. Vous connaissez votre position et la mienne par rapport à vous. Je vous abandonne donc à vous - même. Les sentinelles ont l'ordre de vous laisser aller et venir sans obstacle. Vous pouvez aussi écrire cequebon vous semble; votre délicatesse me répond que vous ne quitterez jamais la chambre , et <jue vous n'enverrez aucune lettre sans m'avertir. L'adjudant de place doit vous accompagner partout ; vous avez une voiture

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à votre service. Je ne puis, à la vérité, mettre de l'argent entre vos mains , mais il est recommandé à votre surveillant d'avoir soin de vous fournir non seulement toutes les choses nécessaires, mais d'avoir encore égard à vos moindres fantaisies. Soyez-en persuadé, je ferai ce qui dépendra de moi pour rendre votre position agréable. Je n'exige point que vous me donniez de parole d'honneur; si vous étiez capable de me tromper, les promesses les plus sacrées ne vous lieraient pas. » M. de Krause lui ayant demandé ses instructions : « Dans les cas douteux , lui réponditil, adressez-vous à votre prisonnier, qui connaît parfaitement mes intentions. »

Bubna m'imposait ainsi de grandes obligations, et resserrait plus étroitement mes chaînes que s'il*eût pris des mesures de rigueur. Je craignais toujours de faire quelque démarche qui pût lui déplaire. Apeines'apereut-il de ma contrainte, qu'il s'empressa de-

m'en affranchir. Il me donna la libertéd'aller et de venir sans guide dans l'intérieur du château.

Je ne me le fis pas dire deux fois. Ce fort est en quelque sorte une petite ville, et présente de fréquents sujets de distraction, surtout à celui qui a été long • temps resserré entre les murs d'un cachot. Je fis bientôt la connaissance d'aimables officiers ( du régiment des hussards d'Angleterre ), et peu de jours après nous nous disposâmes à dîner ensemble. C'est ici que je fus à même d'observer les Hongrois et que j'appris à les estimer. Le Magyare a encore beaucoup en lui d'un d'un peuple primitif doué d'une force physique extraordinaire etd'une singulière énergie ; il manque pourtant de cette culture qui le ferait paraître avec tolsses avantages. Pourvu par la nature de dons précieux qu'il laisse sommeiller, il représente son pays, pour lequel il éprouve le plus ardent amour.

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Si la Hongrie est une monarchie de nom , elle est de fait une aristocratie absolue, ou une république dans le sens de l'antiquité. Le noble est tout; mais aussi tout individu libre qui possède des biens-fonds est noble ; le prince et le paysan sont égaux devant la loi. Le magnat n'est pas, pour ainsi dire, au-dessus du noble, de même que tout Anglais s'estime autant que le premier pair du royaume. La liberté politique n'est nulle part aussi étendue , et la liberté civile aussi restreinte, qu'en Hongrie. On sait d'ailleurs combien il est difficile de les rencontrer ensemble; car l'élévation de l'une a généralement lieu à la chute de l'autre.

On comprend qu'il est ici question de monarchies , et non d'états libres , tels que l'Angleterre et l'Amérique. Tandis que Napoléon détruisait la liberté politique, il jetait par son Code les fondements de là liberté civile. J'ai dit que la Hongrie est une repu-

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blique dans la signification que les anciens attachaient à ce mot; car la Grèce, et particulièrement Athènes, en formait-elle moins une, parceque la majorité de ses citoyens se composait d'esclaves ? Peut - on dire que Sparte était sans institutions, parcequ'elle avait des ilotes ? Cest encore une question desavoir si ces républiques pouvaient passer pour des états heureux. Nul doute que la civilisation hongroise et le bien-être des habitants ne soient en souffrance sous le régime actuel ; mais le commerce florirait

promptement avec la liberté civile, et la prospérité publique s'élèverait au plus haut degré.

Les Magyares dont l'esprit est éclairé reconnaissent cette vérité, et ne cherchent ., point à dissimuler les vices nombreux dé leur constitution. Pourtant ils aiment mieux en souffrir les résultats que de se voir ravir leurs libertés. Aussi ils s'opposent à chaque

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innovation, dût -elle produire de grands avantages. « Car, disent-ils, si on viole notre constitution en un point, on l'attaquera bientôt sur beaucoup d'autres; c'est ce qui nous engage à rejeter toute proposition qui a pour but des changements. »

Ils ne veulent pas non plus entendre parler du dénombrement du peuple, parcequ'ils croient y reconnaître le premier pas qui conduit à la conscription. Le

Timeo Danaos et dona ferentes

paraît être leur épigraphe. Les améliorations se font insensiblement parmi eux ; l'esprit du temps produit d'une manière inaperçue des modifications qui ne laissent pas d'exercer une forte influence.

On reproche au Magyare d'être inculte; on ne peut s'en prendre qu'à son gouvernement, qui ne lui permet pas de voyager. S'il est, sous le rapport de la civilisation, en ar-

rière du Polonais, son voisin; son courage, son énergie Télèvent bien au-dessus; s'il dit avec force le frangor non fiector, sa patrie ne sera jamais morcelée.

L'anecdote suivante, dont je garantis l'authenticité, représente les Magyares sous les couleurs qui leur sont propres.

•Joseph les traitait avec despotisme, et cherchait, sous de vains prétextes, à les priver de leurs droits. Un noble, sur le retour de Y âge, indigné de l'injustice de cette conduite, s'écria, en portant la main à son épée, « qu'il ne craignait pas l'empereur ! » Alors ce généreux monarque, ce philanthrope enfin , le fit saisir et plonger dans la prison qu'il venait de fonder à Munkatsch. On le rendit long-temps après à la liberté , sous le règne de Léopold ; et le Palatin lui demandant s'il avait appris à craindre l'empereur, le vieillard, qui avait près de quatre-vingt-dix ans, lui répondit, en soulevant les chaînes qu'on

venait de lui enlever : « A le craindre ! non , je n'ai appris qu'à le haïr. »

Au reste les Hongrois se distinguent par le sincère attachement qu'ils portent à leur roi. Napoléon, qui les redoutait, fit de vains efforts pour ébranler leur fidélité. Il leur promit une existence indépendante et un sou* verain choisi parmi les leurs ; il indiquait même de préférence le prince Esterhazy.

Celui-ci répondit avec mépris à l'offre qui lui était faite, et le peuple ne s'en émut pas. Il est naturel qu'il existe un levain là comme partout ailleurs ; mais il tient aiyt localités , et n'a rien à démêler avec les idées du temps. Les embarras financiers et ks discordes sont des fléaux que la diète avait en grande partie dissipés.

La police nç pouvait comprendre comment Bubna était assez imprévoyant pour permettre à ses officiers de se lier avec

un démagogue tel que mol Lorsqu'elle vit i. a3

; 354 hWÊl SOCIÉTÉS SfcCKÈTfiS

que ses bons avis étaient méprisés , elle s'y prit autrement. Elle chargea un de seà habitués de recommander eh secret aux militaires de surveiller ma conduite; mais le pauvre diable n'en fut pas quitte à bon marché : on le jeta, sans égard pour ses cris, du haut en bas des escaliers. On fit le rapport de cette voie de fait au commandant, qui, vu la circônstarice , l'approuva fort. Certes 1$ policé secrète de l'Autriche mérite de grates reproches (et ihoi-ttiéme je h'ài pas ' crû devoir les lui épargner), mais elle est pourtantencote préférable à là police frahçaise , ne fût-ce que pareequ'èlle n'a fas pénétré dans tes rangs dès braves. Il n'existe* point d'observateur dans le militaire; on n'a pas encore osé en venir là. D'autres ahnéès -<a» contraire ont été ehtièrertietit démoralisées pa* le désordre que là péiïce a produit dans leur seiri telle est organisée d'une riianière stable; chaque régiment £ M sienne.

Dfc tkkHtâ. gf o;if A1IE. 335

âuûcu* sous*ofilcter ne ï>eut mêtaé opérer d'avancement, s'il a?a fait preuve dé zête, &1l ne s'est déshonoré pae rëaptonn&gk ëtlëfdéSlaiton* Il n'est pas nécessaire de dire qu'il existe d' honorables exceptions; niais quel malheur qu'il n'y kit que des exceptions, et qu£ l'État , qtii né doit avoir qufc l'honneur pour mobile, coiire après l'infamie ! Pair là le caractère du soldat s'efface j il perd cette noble franchise qui .> mêlée à \m peu de rudesse, le distingue des autres «fasses de la société ; il se transforme ainsi en un vrai caméléon.

Milan est une grahde ville sons tous leà rapports; le concours des étrangers qui f affluent saris cessé aurait dû suffire p^nr détourner les habitants de s'occuper d* nu Indi* vidaa isolé ; cependant bientôt il ne fut bruit que de ira»* séjour, et de la manière dent j'é^ tais traité. La curiosité était excitée au plus éuut point; j'étads t)twit*ii trioînsiiUkhattt

356 , iBS SOCIÉTÉ ^EC»ÈT£S

personnage, un prinoe, un autre masque de fer. Les Milanais se disaient entre eux :■ « Les princes et les comtes sont renfermés; on n'a point pour eux les égards, les attentions dont ce prisonnier sans titre est l'objet. Tous les délits politiques et militaires ne sont-ils pas*, sans exception , du ressort de la police et de la commission criminelle ? D'ailleurs > le comte Bubna ne se mêlerait pas d'une affaire qui lui est étrangère , si la personne qu'elle concerne n'était d'un rang élevé et de la plus haute importance. Tandis que d'autres prisonniers se croient heureux qu'on leur permette de respirer l'air une heure, accompagnés d'un gendarme, celuici a toujours un adjudant avec lui, encore n'est-ce que pour la forme* »

Les deux sentinelles placées à ma porte donnaient encore plus de vraisemblance à ce bruit ; car, me voyant aller et venir à vo lonté, on ne les .considérait que comme une

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DE FRANCE Et I>ITA«E. 357

garde d'honneur. Mon bon aidé-de-camp faisait aussi , de son côté, ce qu'il fallait pour accréditer cette opinion. Il ignorait entièrement mes aventures, et s'était imaginé que j'étais un grand personnage. Enfin- je passais généralement pour le fils du roi de Suède, qui avait été détrôné. .;.,*.;

J'avais promis de ne pas nf expliquer sur ce qui me concernait. Je ne pouvais dont pas démentir ces bruits ; set d*ailleui$ je ne leà eusse pas détruits volontiers; ils flattaient ma vanité et excitaient en ma faveur le plus vif intérêt. Si le soir je faisais des courses à cheval, ce qui m'arrivait souvent, j'étais sûr qu'on me lorgnait de toutes parts ; que de beaux yeux , pleins d'une douce<x>mpassion, se fixaient sur le malheureux étranger ! tous ceux qui m'approchaient marquaient de l'empressement à faire ma connaissance; en un met , il ne dépendait que de moi d'être l'homme du jour. Je ne jugeai pas à propos

de roe- produire , et refusai constamment les invitations qui pie furent faite*» Peu de jeunes gens ont .été aussi à la mode que moi , pauvre prisonnier ex- étudiant sans iropor^ tance. 11 m é venait quelquefois à l'esprit que je pouvais peut-être m'attribuer, au moins en partie, l'influence que j'exerçais ;. mais en général j'étais assea sensé pour convenir que j'eebétais redevable à la fortune* Bubna, à qui je racontais tout, riait du fond du cœur, et «6 faisait un jeu de répandre des bruits qui m'&Uiratent une plus forte considération, l'ai déjà fait la ramarqyeque peu d individus ont souffert autant que moi ; mais atiasi il n'en est point qui aient eu autant de bonheqr

au .seii* d& l'adversité.

Defc situations où Mut d'autres eussent été perdys^ w'offifliettf encore des ggrén*ents qui a préséot, è la vérité, ont peut-êt? q plqg de pris à mes yeux qu'ils n'en avaient alQfê. Au re^te j« fais partie d* cas hptirfeii*e*«4*-

DB FRANCS ET D'iTALIE. 55^

turcs qui savent distiller jusqu'au poison , et en extraire quelques gouttes de miel.

Des invitations me venaient de tous côté?; mais la crainte de préparer des tracasseries au généreux comte Bubna > fît que je n'en profitai guère. Une petite aventure qui m'arriva m'a causé trop de plaisir pour la passer sous silence. J'espère aussi qu'elle ne sera pas sans intérêt pour le lecteur.

Dans la foule de gens que je voyais à la promenade ou au café , se trouvait un riche négociant que je nommerai Louis. Je l'avais rencontré en Suisse ; je ne pus me défendre d'accepter une de ses nombreuses invitations. Je lui promis d'aller un jour dîner chez lui avec mon aide-de-camp. Nous apprîmes que notre hôte avait d'excellent vin , nouvelle qui égaya fort mon compagnon, pour moi, je me réjouis de faire connais* sauce avec la dame de la maison , que son vieil époux ne traitait pas toujours au mi#u*4

36o LES SOCIÉTÉS SECRETES

Je ne fus donc pas fâché de trouver la charmante Béatrice en entrant au salon. On nous prépara un repas somptueux, et la cave nous prodigua ses trésors. Aussi nous en étions à peine au second service , que nous montrions déjà la meilleure humeur du monde. Notre hôte versait sans cesse, et le brave aide-de-camp, qui , pour s'être enrôlé sous les, drapeaux de Mars , n'avait point cependant déserté ceux de Bacchus, tomba bientôt dans un état où , comme chaque étudiant du caveau d'Anerbasch à Leipzig, il pouvait chanter :

Uns ifl ganz cannibalisch wohl, Gleichwie viel tansend Sâuen.

Pour moi, je sens que je n'aurais pu résister aux précieuses tarmes du Christ , si les beaux yeux de la signora Béatrice ne m'eussent causé une ivresse qui me préserva de celle de Krause* Le signor Lodovico était aveugle ,

DE FRANCE ET D'ITALIE. Sfrl

car comment ne surprit-il pas nos regards furtifs , et se permit-il des plaisanteries, des mots équivoques dont un homme bien élevé s'abstie nt toujours en présence d'une femme ? La politique eut son tour ; mais je n'avais plus d'oreilles pour un sujet autrefois si attrayant pour moi ; car

Ichsah den Hiramel offen Sa h der SeeP gen Angesicht XJnd auf Erden war meîn Hoffen Uiid ira Himmel war es nicht.

Neuf heures étaient sonnées avant que nous eussions quitté la table. Lodovico et mon aide -de -camp avaient fraternisé; ils s'embrassaient, pleuraient et riaient à qui mieux mieux.

Plus ils étaient bruyants, plus nous étions calmes, au moins en apparence. On passa dans une autre pièce pour prendre le café, et là s'éleva une violente dispute entre les

36a LES SOCIÉTÉS SECRÈTES

deux nouveaux amis. Chacun d'eux voulait , pour prouver qu'il n'était pas ivre, courir sur la même ligne, et, comme ils ne réussissaient ni l'un ni l'autre, ils s'accusaient mutuellement de s'être poussés. J'avais peine à ne p^s éclater de rire, et je ne rétahlis que fort difficilement la bonne intelligence qui régnait auparavant entre eux. Enfin, pour effacer tout souvenir fâcheux, il fallut prendre un bol de punch au Champagne, ce qui acheva d'enlever le peu de raison dont nos deux champions pouvaient encore faire usage.. Je les encourageais à boire, tant pour faire honneur à la belle échansonne, que pour satisfaire leur propre goût.

Labpisson me roulaitdans les vçinescomme du feu , et j'aurais pu tenter le bonheur trop tôt si Béatrice, paç des signes expressifs et un mouvement de tête ç}e mécontentement, pe m'eût commandé de garder plus d'empire ^ur moi-même. Il fallut donc échapper par

la ruse à la nécessité de tenir tête à me$ deux . compagnons. !

Il était trop tard pour retourner au fort» Notre hôte nous proposa de bivouaquer chez lui; offre à laquelle mon aide^de-camp acquiesça par un signcode tète, et que mot... je ne rejetai point. Nous convînmes d'abréger la nuit au moyen d'un souper déjeunatoire, Dan& cette attente le couple fraternel s'endormit, et ronfla de manière à nous faim ftiïr dans la chambre à côté.

Béatrice était l'amabilité même : elle parcourait dans un seul moment l'échelle dit sentiment; eHeboudait> m'accablait de baisers* pleurait et riait à la fdis, J'avais cependant remarqué qu'elle^vait quelque cheçe $ur te cceur, qu'une pensée , un sentiment pénible l'agitait. Souventelle se jetait à mon cou, un aveu semblait vouloir lui échapper; mais lep sanglons étouffaient sa voix > elle tombait à mm genoux, qu'elle embrassait en s'écriant:«Oh!

ne me méprise pas. » Je me méprenais sur la nature du sentiment qui l'oppressait , et je m'efforçais, quoiqu'en vain, de la rassurer par les plus tendres caresses.

Béatrice s'occupait de l'arrangement du souper lorsque nos dormeurs s'éveillèrent et parurent surpris que nous eussions reposé si long- temps* Ils ne purent, malgré leur bonne volonté, faire honneur à aucun mets, et se dépitaient de nous voir, à Béatrice et à moi, un si violent appétit; ce qui pouvait au reste leur rappeler le moderato durant.

Si la veille il était trop tard pour retourner au fort, il était trop tôt pour le faire sans éveiller le soupçon. Nous primes donc une voiture, et nous nous rendîmes à Monza, où nous passâmes joyeusement le reste du jour. Nous nous en retournâmes dans la soirée , et je me réjouis du fond du cœur de ce que notre longue absence n'avait pas été remar» quée.

Dfe FRANCE ET D'iTALIE. '565

Peu de jours après j'allai chez le comte Bubnadans l'intention de lui dire que j'avais passé une nuit eh débauche, afin d'éviter des reproches à mon aide-de-camp; Il était entouré de tant de gens qu'il me fut impossible de lui faire mon aveu. J'étais donc sur le point de me retirer, lorsqu'il me prit à part et me dit avec un air railleur : « On prend le$ souris avec du lard. » Je ne compris pas le sens de ces paroles prononcées d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, et je ne jugeai pas à propos de me rompre la tète à chercher leur vraiç signification; je les oubliai même assez vite. Il n'en fut pas ainsi de la belle Béatrice , à qui je penâais nuit et jour. Tous mes efforts pour la revoir, ne fût-ce même qu'un moment, furent inutiles. Elle ne quittait plus son époux, ou plutôt son époux ne la quittait plus.

Plus de quinze jours s'étaient écoulés de la sorte, çt je commençais déjà à me résir

366 LBS SOCIÉTÉS 8ECRÈTH

gner à te qui était inévitable, lorsque j'entendis frapper doucement à ma porte; j'ouvre j iine soubrette se présente et me remet un billet du ti air malicieux* Pressentant aussitôt quelque mystère i je laisse retomber la pièce que je voulais lui donner tet lui tends uh écti. Je brise le cachet à la hâte; je trouve £es mots griffonnés de la main d'une femme : Atbergo 4e lia città, Cùrtia de9 Servi s it bàgn&, m i a y bile vtnti qaatro , et de plus uùe carte de bain incluse datts là lettre.

Ma joie fut excessive, car je ne doutais pas que ce rendez-vous ne m'anttonçât unebohtoe aventure dans tôtitë la forfcfe du mot. Je n'avais pas à craindre des coups de poignard, ou , ce qui test pis encore pour Un galant cheyalieir, des coups de bâton , puisque TetU'revue devait avoir lieu rion pendant là nuit1, mais au soleil couchant et à l'endroit le \A\ib fréquenté de la ville. Là seule chose qui refroidit mon imnginatkm fût 'de trouver dahk

ht fRÀkcfi Et blTÂfctE. 5157

ce billet presque indéchiffrable autant de fautes d'ortographe que de mots; mais un âniî , l'aimable comte Louis de Tblna, dont je pris conseil à ce sujet, m'assura que très peu d'Italiennes, même celles dé là pliis haute naissarice, savaient écrire leur langue naturelle.

À peine là cloché avait-elle sonné 1 Aie Maria, que j'entrai saris adjudant dans le jardin de YAlbergo delta ciltà.

«Cbmtriérit, monsieur, mécrialëbàigtiëur Louis ( autrefois courrier dii cabinet , à pré- • sent ce que les circonstances voulaient qu'il fût, et quelquefois même faiseur de circonstances), vous ici! à cette heure! él tout seul? quel numéro deruandez-voiis? — Is n* 12. — Malheureusement les cabinets 1* et i5 sont déjà occupés : une dame voilée est

venue les prendre. >>

1 Je ne doutai plus d'âpres cela qu'il n'y eùt'uhe dame en jeu , et je ceàsai de craîn-

dre que ce fut un de mes amis qui me voulût faire niche. Je fis venir un flacon de vin d'Asti (vin piémontais agréable et spiritueux), et m'assis sur un banc du jardin d'où je voyais les allants et venants. Outre la grande entrée, il y en avait une petite qui servait à ceux qui jugeaient convenable de garder l'incognito. La nuit arrivait , et je commençais déjà à murmurer quelques passas hongrois, lorsque enfin une femme , recouverte d'un long voile, sort de l'établissement, et, sans me jeter un seul regard d'intelligence, entre à la hâte au cabinet du n# i3.

Louis parut étonné lorsque je lui présentai ma carte, et lui commandai de m'ouvrir celui du n* 1 a. A peine entré, je frappe à la porte de communication. Elle s'ouvre avec lenteur ; l'inconnue laisse tomber son voile , et je reconnais .... ma charmante Béatrice. Un Dio mio ! est le premier mot qui m'échappe , et un torrent de larmes y ré-

pond. « Carissima Béatrice ! m'écriai-je. — Fernando î répliqua-t-elle. » Comme ce dialogue monosyllabique pouvait durer longtemps, je le rompis en lui témoignant la joie que j'éprouvais à la revoir; mais il fallut du temps et une certaine éloquence pour sécher ses larmes. Elle se remit pourtant, et me tint le discours que je vais rapporter : « Je sens bien , me dit-elle, que la démarche que je fais aujourd'hui doit exciter votre surprise, et peut-être m'attirer votre mépris ; mais je n'ai pu faire autrement , car j'ignorais par quel moyen vous communiquer, sans vous compromettre, ce qui est pour vous d'une importance sans égale. La vierge Marié et sainte Ursule, ma patronne, savent seules quel sacrifice je vous fais. Tenez-vous en garde contre mon mari. Il est à la solde de la police , et de plus votre ennemi personnel ; il a cru remarquer que je ne vous suis pas indifférente, et m'a commandé, sous lés proi. 24

messes les plus flatteuses et les plus terribles menaces, de vous attirer et de vous faire parler. J'ai feint de consentir à ce qu'il exigeait de moi, afin de vous donner avis; et pour que tu ne croies pas que je veuille t'enchaîner par de feintes communications, lis l'instruction particulière que mon mari a reçue de M. de B.»

Qui peut expliquer les anomalies du cœur humain ! Cette preuve de confiance, qui de? vait beaucoup accroître mon amour, le diminua. Voulez-vous savoir pourquoi ? elle blessait ma vanité. Je m'étais persuadé que la passion la plus ardente avait pu seule pousser Béatrice à faire cette démarche, et à présent je découvrais plus de pitié que d'amour dans le motif qui la lui avait suggérée. Néanmoins l'avis était trop important pour que je ne le reçusse pas avec reconnaissance , et j'obtins de mon amie la permission de transcrire l'instruction ♦

OR FRANCE ET D ITALIE. *yt

Nous oubliâmes le passé et l'avenir dans des entretiens pleins de charmes. Elle me raconta son histoire : elle n'était point la femme de Louis, quoique chacun la tînt pour telle ; c'était un enfant de l'amour. Le maréchal Masséna l'avait eue d'une noble Vénitienne qui fut chassée du sein de sa fa* mille dès que son déshonneur fut connu , et l'instant où ma Béatrice ouvrit les yeux à la lumière fut aussi celui qui mit sa mère au tombeau. Elle eût péri elle-même, si l'épouse de Louis, passant à cette époque par le village où l'infortunée Vénitienne expirait, ne se fût chargée de l'enfant. Au bout de dix années celle-ci eut le malheur de perdre sa généreuse bienfaitrice, qui lui avait toujours tenu lieu de mère , et tomba dans la puissance du signor Lodovico, qui s'en fût débarrassé assez vite sans la crainte du blâme que lui attirerait une conduite inhumaine. Mais son avarice ne lui permettait pas de la

garder sans qu'il s'en promît quelque avantage; il|Ia destina donc à être un jour sa maîtresse, et c'est dans cette noble inten-* tion qu'il lui fit donner une éducation passable.

La pauvre Béatrice crut par ce récit, quelque pénible qu'il lui fût sous d'autres rapports, pouvoir se justifier à mes yeux : Perche sarei incapace di tradire il mio marito, me disait -elle. C'était une de ces créatures pieuses jusqu'au délire, qui avait une apparence céleste , et qui réunissait l'amour de

Dieu à l'amour terrestre. Elle considérait le Sauveur comme son bien -aimé, et son bienaimé comme son Sauveur.

L'expérience et non les livres lui avait fait connaître les mystères de la vie et de l'amour. Son mysticisme n'avait pas, comme chez le Gessler, son siège dans l'esprit , mais dans le sentiment. C'est l'habitude des femmes du Midi de transformer Dieu en homme, et

DE FRANCE ET D'îTALIE. 3^3

l'homme en dieu , et par là de les réduire au même niveau. *

Cette charmante Italienne était attrayante au-delà de toute expression. Son œil bleu était plein d'une douce langueur, et on tombait malgré soi à genoux, lorsque , baissant ses longs cils avec modestie, elle dénouait les longues tresses de ses blonds cheveux , et les laissait flotter sur ses épaules. Elle aurait pu en faire le même usage que la comtesse dé Salisbury, qui, comme on sait, sauva les habitants d'une ville en la traversant, au galop, le corps couvert de sa seule chevelure.

La nuit nous força à nous séparer , non

pourtant sans que nous nous fussions mille fois promis de nous revoir souvent. J'étais même déterminé à donner le second acte de la comédie que j'avais conduite avec tant de succès à Turin, mais la police de Milan ne ressemblait en rien à celle de cette dernière

ville : peut-être aussi je portais des couleurs trop éclatantes; car peu de semaines s'étaient écoulées, qu'on disait hautement au signor Lodovico qu'il n'avait pas besoin de prendre tant de peine.

Quelques jours après l'entrevue du bain, et lorsque j'eus assisté à un nouveau dîner que donna Lodovico, Bubna me fit appeler, et me dit , pour la première fois avec amertume : « Il paraît que vous avez négligé mon avertissement. Je dois donc vous parler plus clairement. On vous a tendu un piège où vous vous êtes laissé prendre. M. et madame Louis sont des espions à la solde de la police. Eh bien ! ne vous en étonnez - vous pas ? ne me remerciez-vous donc pas de l'avis que je vous donne. — Je rends grâces > lui répondis -je, à Son Excellence de sa bonne intention, mais les moindres circonstances de cette affaire me sont connues : ce . papier peut vous le prouver. »

Bubna fut on ne peut plus surpris en parcourant l'instruction que j'avais eu le soin de copier, et son mécontentement disparut entièrement lorsque je lui racontai toute Ta* venture sous le sceau du secret. *I1 me félicita, et ne fut pas fâché le moins du monde que la police ait eu un pied-de-nez , puisqu'elle se mêlait de choses qui ne la regardaient pas.

Lorsque Bubna eût reconnu que je n'avais pas oublié la maxime d'Aristipe( je l'ai, mais elle ne m'a pas) , il m'accorda une confiance sans bornes. Je pus .dès lors, quand je ne voulais pas être remarque , sortir sans mon adjudant.

LorsqueLouisvitque son plan avait échoué, il m'enleva toute occasion de revoir Béatrice. Rien ne put consoler celle-ci qu'un certain abbé qui lui fit sentir le danger d'une liaison

avec un hérétique, et qui lui plut assez pour lui faire souvent oublier le créateur pour la

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créature. De ce commerce il résulta que lô vieillard devint dévot, et qu'il eut pleine con i fiance en sa compagne.

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