‹ Mémoires secrets relatifs à l'état de la révolution du Piémont, de l'esprit que règne en Italie et des sociétés secrètesChapitre 23 sur 26 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Mécontentement de la noblesse lombarde. — Lady Morgan. — Agrément delà vie de Milan. —Connaissance de la sîgnora Adélaïde. *-t- Sa vie. — Vengea épouvantable du comte W. N. .

Quand un homme et une femme ont l'un pour l'autre une passion violente, il me semble toujours que, quels ' que soient les obstacles qui les séparent, un mari , des parents, etc. , les deux amante sont l'un à l'autre de par (a nature; qu'ils s'appartiennent de droit divin, malgré les lois et les conventions humaines.

ÇRAMrOBT.

Je n'ai pas la prétention de juger les Italiens; mais le long Séjour que j'ai fait dans leur patrie , mes relations avec plusieurs

4 tES SOCIÉTÉS SECRETES

d'entre eux en pays étranger, m'imposent le devoir de démentir les assertions erronées que certains voyageurs se sont récemment permises à leur égard. Lady Morgan n'est pas à l'abri de ce reproche, Une femme dont l'éducation a été soignée est plus en état que personne de peindre la société; elle saisit , avec plus de rapidité et plus de justesse que l'homme, les nuances, les différences de la vie sociale, et rfend avec fidélité l'esprit de la nation , tel qu'il se réfléchit dans la littérature. Mais, pour tracer 1a vie politique, le caractère national d'un peuple, et faire la critique du gouvernement, il faut un homme. Aussi Y Italie de lady Morgan est*elle bien audessous de sa France. Cela tient à coque, dans le premier cas, elle n'avait pas d'habitudes sociales à décrire, puisqu'il n'en existe pas dap$ la péninsule. Un homme pourrait sans do\itç avancer des choses aussi inexactes; mais au moins il serait conséquent, et partirait de

D,E FRANCE ET D'iTALIE. 5

principes fixes, Le jugement (Je notre bonne lady est sourpis à la moindre circonstance. Les gens qui l'accueillent avec égard sont de vr^is modèles; mais malheur à l'endroit, pialheur au pays au elle s'est ennuyée, où elle £ eu la migraine : là l'esprit du peuplfe est bigot et stupide, là le gauvsrnemçnt est injuste et arbijtrairç.

Cette noblesse lombarde qu'elle élève jusqu'aux nues, n'offre qu'un mélange informe de y^qité, d'ârroganeç ej, de lâcheté (*), H

(i) Poqr moi, je ne conçois pas comment des gens éclairés ont pu espérer ou craindre que les, régiraçntp hongrois et tyroliens ne fissent cause commune avec les insurgés.. Je veux bien croire qu'il y avait à cette époque des mécontents dans la Hongrie et le ïyrpl ; mrfp les militaires autrichiens ont un si grand mépris pour les- Italiens, qu'il eût été tout-à-fait impossible à ceux-ci d'es attirer un seul à leur parti. Les libéraux français comptaient beaucoup sur la prétendue exaspeYâ'tion des •esprits , qu'on disait régner dans ces deux pays. D'abord e\\o n'était pas ce qu'ils s'imaginaient , et d'un autre c6të w'arrïve-t-il pas quelquefois , da«s r>mleYieur d'une maison , que le fils ne partage pas les idées du

ne me convient peut-être pas, à moi qui n'ai pas été spectateur oisif, de juger avec sévérité et sans exception les habitants de la haute Italie; mais je soutiens que des hommes qui se proposent de délivrer leur patrie doivent persévérer avec constance dans la résolution qu'ils ont prise.

Qu'ont fait ces nobles , impliqués dans la conspiration ? ils ont découvert les intrigues et les vues de leur parti ; ils ont désigné si consciencieusement, non seulement les conjurés, mais encore tous les individus qui ne témoignaient point de répugnance pour un nouvel ordre de choses, qu'ils se sont enlevé les moyens de l'établir par leurs propres efforts et sans secours étranger.

père? Il épanchera sea sentiments dans le sein d'un frère , d'un ami ; mais qu'un étranger paraisse et accuse? la différence d'opinion est oubliée, le fils consacrera son bien et son sang à défendre un père dont il condamne en secret la manière de voir.

DE FRANCE feT D ITALIE. J

Si la trahison a été moins générale parmi les Piémontais, cela provient de ce que peu de nobles ont pris part à la conspiration^ et que ceux-ci encore avaient été les prertriérs à faire connaître leuTs opiriions. Le jiliîs grand nombre des nobles lombards né se

soucie guère sans doute Aê la puissance autrichienne; il en est qui souhaiteraient utf autre gouvernement ; mais qu'il y a loin dû: désira la volonté, de la volohté à la résolue tion , de la résolution au choix des moyens , dû choix dès moyens à leur application, et de là à l'exécution!

Les hommes qui ont parcouru tous ces dégrés étaient plus jeunes. Riches pour la plu-

part, ils avaient été employés ou avaient joui d'une grande considération sous le règne de Bonaparte. Sous le gouvernement autrichien, il ne leur reste, pour toute perspective, que l'espoir de voir des milliers de chambellans. Le duc de Litta, autrefois

grand- trésorier du royaume, peut représenter cette classe. L'intercession de l'empereur de Russie le fît rappeler de son exil. A son retour , il ne parut préoccupé que d'une seule pensée, de gagner, et par les moyens les plus bas, la faveur des Autrichiens, qui le connaissent et le méprisent. Nul doute qu'il n'y eût dans cette classe des hommes animés par les intentions les plus pures; mais ils étaient rares , tandis que le nombre des autres était infini. Les femmes d'un rang élevé déployèrent un beau caractère; elles donnèrent l'exemple d'une grande fermeté, et ne trahirent jamais les secrets don t on les avait rendues dépositaires.

11 y eut cependant parmi les médecins et les avocats des individus qui se distinguèrent. Çeu)(rci avaient au moins un but, et n'agissaient pas, comme la plupart des nobles, par vanité ; par irréflexion, ou par un penchant vague à un changement quelconque.

DE FRANCE ET o'iTAUE. 9

Quel fut donc le motif qui détacha la noblesse lombarde de la maison d'Autriche ? Une puissance étrangère lui était - elle à charge ? Non ; car elle avait supporté sans aucune répugnance le joug des Français* Était-ce l'énormité de la taille, des impôts? Cela ne peut être, puisqu'on a cqnservé la même administration des finances, Étaient ce les mesures arbitraires du gouvernement? Point du tout; car on ne connaît pas en Aur triche ce que y eut dire chambre de justice ; et si la police mérite spuvent des reproches, il faut dire encore : Cette direction n'a subi çucun changement.

Non ; mais on avait aigri , exaspéré la nor blesse lombarde en lui enlevant l'occasion de paraître, de briller. La cour, dp vicerroi français était resplendissante; celle des Autrichiens, au contraire, n'était qu'une simple résidence bourgeoise. Eugène avait eu le bon esprit d'attirer, d'enchaîner les ri-

ches Lombards par leur vanité ; l'archiduc Reynier ne le pouvait pas. Napoléon , quoiqu'il ne perdît pas son but un seul moment de vue , avait laissé aux habitants de la haute Italie une apparence d'indépendance.

L'Autriche ne se permettra jamais, il est vrai , aucune mesure de violence à leur égard; mais elle leur rappelle sans cesse qu'ils ne constituent plus un corps de nation ; car tout ce qui les intéresse se décide à Vienne. Je crois même qu'à Milan, à l'exception pourtant de ce qui est du ressort de la justice, il n'est pas permis de décider sur le moindre objet. C'est un abus dont il résulte une perte de temps et des frais énormes. La puissance du vice-roi est très bornée; ce n'est pas lui qui prend connaissance des causes un peu marquantes ; le président du gouvernement et la chancellerie italienne se les partagent.

DE FRANCE ET D'iTALIE. 1 I

Parmi les Autrichiens qui résident en Italie, celui dont lady Morgan fait de si grands éloges mérite précisément les reproches les plus graves : c'est le gouverneur comte de Saint-Julien , dont je veux signaler la conduite dans ces feuilles. Après la restauration, il blessa la noblesse lombarde en introduisant la sévère étiquette de la cour de Vienne dans la cour voluptueuse de Milan; il repoussa des gens puissants et distingués, sous prétexte du défaut d'aïeux ou d'une noblesse douteuse. Ce fut encore lui qui transforma le château en désert, et commit tant et tant de fautes qu'on se vit enfin forcé de l'éloigner. Ce fut dans cette intention qu'on le nomma commandant de Konigengratz. La cour avait besoin d'épuration sous d'autres rapports; car le vice -roi poussait l'amour du beau jusqu'à souffrir que certaines dames dont les mœurs n'étaient pas du tout équivoques y jouassent un rôle : telle était cette com -

tesse qui, encore à présent, traîne sa honte à Milan comme maîtresse déclarée du comte. Bathyani. Il me siérait mal de faipe le cen-, seur ; mais il me semble que ceux qui gou-* vernent ne doivent jamais offrir l'exemple de la corruption.

La haine avec laquelle on juge les mesures du gouvernement autrichien m'a poussé à cette longue digression. Je suis au reste bien loin d'approuver tout ce qui a été fait, et je me suis attiré la haine des ennemis de la famille impériale, sans pourtant gagner la bienveillance, de cette dernière; cependant amie us Plato , amicus $ocrate$y std magis arnica veritas.

La vie que je menais à cette époque était fort agréable, et peu de gens qui jouissent de leur liberté en usent plus à Taise que je ne le faisais dans ma condition de prisonnier. Je m'attendais chaque jour à obtenir mon élargissement, et j'entrevoyais la plus heu-

de France et d'itaUe. i3

reuse perspective. Tous mes désirs étaient satisfaits presque avant de les avoir exprimés. J'avais un brillant équipage, des chevaux de selle à mes ordres, et le gousset toujours rempli. J'étais l'homme du jour. Que me restait-il à désirer à vingt-trois ans ? Et pourtant combien je me serais trouvé à plaindre si j'avais pu lire dans l'avenir !

Je savais que des hommes puissants m'en voulaient, et que je devais paraître criminel aux yeux de la loi puisque je dédaignais de me disculper en accusant les autres; mais je me flattais que la vérité, connue dé Bubna et. d'un autre individu, me protégerait.

Dans le cours de l'été, le hasard mfc fit faire la connaissance d'une dame que. je n'oublierai jamais. Je n'eusse pas essayé de soulever le voile qui reridait notre union impénétrable, si des mains impies ne l'eussent fait, et qu'elle n'eût elle-même avoué sa culpabilité pour détourner le soupçon qui pla*

nait sur la tête de gens innocents. Il y a peu de mois qu'elle a quitté ce monde, où, hélas! elle n'a goûté qu'amertume et douleur. Oseriez-vous lu i! jeter la pierre, censeurs rigoureux? vous me; sauriez l'atteindre. Ses faiblesses étfctent mille fois préférables à vofc vertus, qui souvent n'ont leur source que dans Tégoïswiê et la vanité, tandis que ses erreurs provenaient de l'oubli d'elle-même et d'un abandon sans réserve. Si je tais ton nom, ô mia bien-aimée , ce n'est pas que je craigne de nuire à ta mémoire p?r tout ce que j'ai à dire de toi. Je le sais, sans certaines, circonstances» le silence eût été un devoir sacré ; niais le sort en a décidé autrement ,• et je ne m'abstiens pas de le prononcer ce nom,] parcequ'il redoute la lumière ;il brilla à Vér nise comme te livre doré de Gythère, et une couronné royale orna tes armoiries; mais je le tais pour, ton indigne : époux qui tr^Ux^ en pays* étrapger sa misérable existence, et

DE FRANCE ET o'iTALtE. l5

que je . ne veux pas tirer de l'obscurité où il s es ^enseveli»

-' Vm- femme qui a passé les premières année* de^ sa jeunesse, mais pleine de grâces, graode> bien faite, dont le regard pénétrant et doux exprime la volupté etlamour; une femme au sourire/ agréable et fin , dont les bras, les mains soat d'une blancheur éblouis^ santé, dont le§ formées parfaites nous représentent les ohefc-d'œuvred'un Bra^itôleyd-un Phidias : voilè^ Adélaïde. Sa vie, qu'elle ne m'i pom* «cachée ] iet qui n'est pas» /inconnue h beaucoup dermes lecteurs, offae, despaitteur la rites frappantes. ., :. , , „ ■...

* > < Son pève \> [Français d'origuae . et d'extraçt) taon noble ,; jqq laissa à sa fille que des dettes; dior> vieux! pàroheminâ !et une lettre 4e recoipr, mànda^iofii pca^r Mqmitur* La viffUlç} «gojjvevr narite à laquelle élie était confiée prit 1^ rouie i de Vérone j mais qui : peut concevoir, soft effroi lorsqfu?elle apprit que liows-Xaviçq

l6 LEÂ SOClétés SECRÈTES

avait quitté le territoire de la république. Adélaïde, âgée de cinq ans, et que la mort priva encore de son dernier appui , fut réduite à tendre la main aux passants. Elle parvint ainsi jusqu'au palais du riche Antonio (je nommerai le duc par son prénom ). La beauté de cette enfant couverte de haillons le frappa, il lui donna quelque léger secours et lui adressa mille questions auxquelles la petite répondit avec une élégance d'expression qui le surprit de plus en plus. Il voulut savoir son nom, et l'interrogea sur sa famille ; mais quelle impression douloureuse n'éprouva-t-il pas en reconnaissant dans cette- mendiante la fille d'un homme dont il avait été bien accueilli pendant son ambassade en France. Il était veuf et n'avait qu'un fils de deux ans plus jeune qu'Adélaïde , il se décida donc à la prendre avec lui, et les deux enfants s'élevèrent ensemble. Plus tard les charmes de cette belle fille lui

donnèrent l'idée d'en faire sa maîtresse. Sans dpute, son dessein infernal eût réussi, et il eût, d'une main impie, brisé le bouton .avant son épanouissement, si l'attachement des deux jeunes gens n'y eût mis obstacle. On envoya Charles terminer, ses études à l'Écolç polytechnique de Paris. Adélaïde ne x fut pas non plus négligé^. Elle reçut, de son côté , l'éducation la plus brillante. Son père adoptif lui fit donner les meilleurs maîtres. Elle, pinçait de la harpe, touchait du forté-piano, dessinait, chantait et dansait à rayir. Elle ne possédait pas que dés talents agréables , elle était encore versée dansles sciences exactes^tes mathématiques, la métaphysique ipémene hii étaient, pas étrangères!. Antonio avait lui-même descotir, naissances étendues; il avait long-temps vécu, dans la société des d'Holbach, dçs Grimm, des Diderot, etc. Il faisait partie de cette école

philosophique de France , qui , il faut l'a* n. 2

l8 LES SOCIÉTÉS SECRÈTES

vouer, a causé un mal infini, en répandant en Europe une multitude de ces demi-vérités pires que des mensonges ; car ce qui est entièrement faux n'a que peu de durée, en ce qu'on le réfute promptement. Il n'en est pas de même d'une chose vraie en partie : elle induit en erreur, des siècles entiers, ces esprits faibles et paresseux qui n'abandonnent qu'à regret les idées qu'ils ont une fois adoptées. Voltaire, Diderot, Helvétius étaient la lecture favorite d'Adélaïde encore enfant. Gomme son esprit actif avait besoin d'un aliment continuel, et qu'elle n'avait pour toute société qu'Antonio et ses maîtres, elle se livra à l'étude avec tant d'ardeur, que tout autre objet lui devint indifférent. Le duc la mit à même de se procurer certains romans dont il lui défendait sévèrement la lecture , afin d'exciter d'autant mieux sa curiosité. La Nouvelle HéUnse éveilla les sens de la jeune fille; les ldai*on$dangereu$e$, de Laclos, et le Cheva-

DE FRANCE ET D ITALIE. î 9

lier de Faublas enflammèrent son imagina1 tion. A peine reconnut-il qu'elle soupirait, peut-être encore sans s'en apercevoir ellemême , après l'objet inconnu de ses désirs \ qu'il se disposa à l'exécution du dessein qu'il avait conçu depuis long-temps.

Sans principes religieux ni moraux, n'ayant point d'amis, point de parents pouf la préserver , Adélaïde succomba , n'appréciant pas bien encore l'horreur de, sa position. «Ne devait-elle p^s, se disaitrelle à elle-même, se donner à l'homme auquel elle était redevable de tout y jusqu'à^ culture de son esprit?» et l'éducation qu'elle avait reçue favorisait encore cette opinion. La femme que la soif dç \ qr place dans lç$ fyfas d'un homme qu'elle. n^pei^t.ai^er^e^t sgms doute digne de mépris; piai? A4ékï4p*:p?alr heureuse victime d'un prétendu j^evoi^ ne peut être rangée .dans cette cjassç. £lle croyait que la reconnaissance exigeait qu'elle

se livrât aux désirs infâmes d'un satyre* Pauvre Adélaïde ! ton esprit seul t'égarait, ton cœur, ton cœur, si tu eusses consenti à l'entendre, t'eût préservée de cette erreur. iAu reste , l'un dut expier la faute que l'autre avait fait commettre.

. , Charles revint dans sa patrie : je n'essaierai pas de peindre ce qu'éprouvèrent nos jeupes amants en se revoyant après une si longue absence. Adélaïde , indigente au sein de son^ opulence, fut vivement éiïiue en retrouvant Ife coiïiptfgnon de ses premières ant\èëè. En vdin rehii-ci voulait-il la mépriser; la lïaïï'; un regard furtif qui exprimait le founfttent ffune âme oppressée, son nom ^rôn6ft(fédVne;voïx trehiblanté, et lé voilà ïù^^îèds dèlsôn idôle.,|Il y eiitdcè scènes

tértiblës1 ëntrfe légère et le fils; ce' dernier

quitta là Aiàfeôh 'paternelle > et prit du service. Gépëhdarit là passion du vieillafrd augmentait de joai' èH jour : il se brouilla aVec

toute sa famille, s'obstina à épouser sa maitresse , et lui assura la plus forte partie de sa fortune.

Adélaïde se refusa constamment à devenir son épouse ; l'amour qu'elle ressentait pour Charles lui avait ouvert les yeux : elle reconnut l'avilissement où elle était réduite. Exaltée comme elle était, elle résolut d'expier son erreur en supportant ce que sa position avait de pénible.

Le duc devint boiteux; les tristes résultats d'une vie licencieuse le retenaient au lit, et l'odeur infecte qu'il exhalait chassait quiconque essayait de l'approcher. Ce fut dans cette circonstance qu'Adélaïde déploya son noble caractère. Jeune et belle, celle dont les charmes méritaient de justes hommages renonça à toute société, se priva de tout plaisir; uniquement occupée d'un homme qui avait emppison né la source de son bonheur, elle veillait sans cesse auprès du lit

d'un malade dont les gens n'approchaient qu'avec dégoût. Enfin la mort termina les souffrances du vieillard , et Charles parut.

La première chose que fit Adélaïde fut de renoncer solennellement aux avantages que le père lui avait faits aux dépens du fils. Elle fit remettre à son bien-aimé l'acte de renonciation , et se retira, saps le voir, dans une maison de campagne qu'elle s'était choisie pour retraite. Celui-ci s'opposait avec force à son dessein, il voulait au moins qu'elle conservât une partie de la fortune qui lui avait été léguée ; mais son parti était pris , elle demeura inébranlable. Alors son amant va la rejoindre à Boghetta. Là, commence un généreux combat qui, à l'admiration du public et au dépit des parents, se termine par un mariage. Au reste, ce n'est pas un mystère, notre héroïne a joué un rôle^si brillant à Milan, qu'elle ne peut être irfëonnue à qui-

DE FRANCE ET d'iTALIÇ. 23

conque a été admis à la cour du vice-roi. Le mari eut d'abord quelques désagréments à souffrir, les rieurs n'étaient pas de son côté ; mais bientôt les choses prirent un nouvel aspect. Les hommes courtisèrent sa charmante compagne , et les femmes se virent contraintes à reconnaître ses charmes, ainsi que la modestie et la dignité de sa conduite. Hélas ! Charles n'était point fait pour apprécier le mérite de sa femme; la jouissance détruisit bientôt la passion que le désir seul avait fait naître et alimenté. Entraîné par ses camarades (il était officier supérieur dans les gardes nobles de la Lombardie), il se livra à toutes sortes de débauches, et oublia cplle qui n'avait jusqu'à ce jour vécu que pour lui, et qui n'avait en vue que d'embellir son existence. Elle ne reconnut que trop tôt que c'était bien vainement qu'elle s'était flattée d'enchaîner son époux, et pensa, involontairement peut-

être, qu'elle pourrait rendre heureux des objets aimables, tandis qu'on la dédaignait, qu'on la repoussait.

La femme la plus irréprochable, celle que des principes sévères eussent défendue, ne se fût qu'avec peine conservée pure à la cour brillante et voluptueuse de Milan. Cornment la pauvre Adélaïde n'eût-elle pas succombé, elle qui ne savait rien du devoir et de la fidélité conjugale (car il n'existe que pour celles qui considèrent le mariage comme un sacrement institué par Dieu), et que l'amour pour celui dont elle avait fait choix pouvait seul défendre du séducteur?

Le prince C... lui fit la cour: elle rejeta d'abord ses hommages; maïs il ne se rebuta pas; Charles lui-même, plus par ton que par perversité, tenta de lever les scrupules de sa femme, et railla sa résistance. Alors le dernier obstacle disparut. Adélaïde cessa d'estimer celui à; qui elle était unie, et

DE FRANCE ET D'iTALIE 20

malheur à la femme qui doit encore mépriser l'époux qu'elle n'aime plus! Le prince fut le premier heureux, auquel bientôt, caril n'y a que le premier pas qui coûte, succédèrent d'autres adorateurs. Personne n'y trouva pas à redire, car en Italie, comme à Paris, cette maxime a cours dans le monde : « Que la femme est en quelque sorte la propriété de l'homme, et que lui seul est en droit de la juger, * Ainsi, quelque galantes que vous soyez, mesdames, on fermera les yeux sur votre inconduite, tant que vos maris ne verront rien , ou feindront de ne rien voir; car l'adultère n'est qu'un crime privé qui n'intéresse la société qu'autant que la partie outragée le rend public. Quelle contradiction! aujourd'hui une femme est reçue avec égards et distinction; demain on la juge, on la traite sans ménagement, pareeque monsieur son mari a ouvert les yeux, et avoue qu'il sait ce qui était au vu et su de tout le monde de-

a6 LES SOCIETES SECRETES

puis long-temps. Aussi, tant qu'une femme demeure avec son mari, elle peut faire ce que bon lui semble ; se sépare-t-il d'elle , sa réputation est perdue. Que plus tard il oublie les torts de sa compagne et la reprenne , celle-ci recouvre à la fois et son honneur et le rang qu'elle occupait dans la société. N'estil pas affreux que ce soit le pur caprice, et non la morale, qui s'adjuge le glaive de la justice?

Il en était bien autrement dans les anciennes républiques, où le mariage n'était pas un contrat privé, mais une affaire d'état. L'amour de la liberté et de h patrie eurent leur source dans cette manière d'envi sager l'hymen et l'éducation.

Esprits républicains, vous vous efforcez en vain fe faire des constitutions : elles se font d'elles-mêmes; mais sans mœurs nationales, il n'est point de constitution libre , et sans vie domestique, il n'est point de mœurs

nationales. Voilà ce qui constitue la bourgeoisie d'Angleterre et la liberté de l'Amérique du Nord, et non ces chiffons appelés constitutions, que chaque ministère, sûr d'une majorité qu'il s'est procurée à prix d'argent , pourrait détruire selon son bon plaisir, s'il n'avait à redouter l'opinion publique. Non , les institutions , les constitutions généreuses qui sont le palladium de la liberté anglaise , ne sont fondées , c'est mon avis du moins, que sur l'existence des mœurs domestiques.

Un épisode , qui n'est pas dénué d'intérêt, servira à donner une juste idée de la corruption de la cour de Milan, corruption qui ne fait ressortir qu'avec plus d'éclat la chasteté de la vice-reine. Il n'est pas nécessaire de • dire pourquoi je tais les noms. La comtesse Antonia N... , une des plus charmantes femmes, et, comme elle l'a prouvé dernièrement , une des plus nobles , des plus

magnanimes qui existent, brillait parmi les beautés du jour. Elle n'eut pas la force de

résister aux séductions du prince C...., et oublia dans ses bras la foi que, peu de mois auparavant, elle avait jurée à son époux. La femme de chambre, qu'on avait imprudemment initiée dans le secret, le découvrit au comte, qui résolut de se venger d'une manière affreuse du séducteur et de son infidèle. Il parvint à se procurer l'entrée de l'hôpital des femmes syphilitiques, et s'empoisonna à dessein. A peine commença-t-il à découvrir les symptômes du mal, qu'il le communiqua à sa femme. Quelques jours après, il se met en route, dans la double intention de se guérir et de laisser le champ libre à nos amants. L'astucieuse soubrette avait ordre d'avertir le prince du départ : il vole sur les ailes de l'amour, et reçoit des caresses empoisonnées. Les résultats furent prompts et terribles , et les innocents durent expier le crime du cou-

pable. C'est ainsi que se vengea l'Italien outragé. S'étonnera-t-on, après cela, que cet homme ait tramé et préparé l'assassinat du ministre des finances, et dernièrement encore celui du comte Bubna? Au reste, loin de moi l'idée d'accabler ce malheureux , auquel on a infligé un châtiment assez sévère, puisque, pour avoir eu l'imprudence d'émettre jusque dans sa prison des opinions qui ne sont pas à l'ordre du jour, il ne peut plus recouvrer la liberté. Il est peut-être le seul qui ait déployé de la fermeté : jamais il ne s'est abaissé à la moindre prière, jamais il n'a compromis ses complices par de lâches révélations. 11 témoignait ouvertement sa haine contre l'Autriche, ainsi que;pour toute puissance étrangère au sein de sa patrie.

Cbjarles ^vait ét£. le favori du vice-roi. La chute de celui-ci anéantit toutes ses espérances : il vécut quelque lemps à Vérone, ensuite à Venise, L.e mauvais état de

ses finances le contraignit à vendre la demeure de ses pères, qui est à présent le palais du gouverneur. Il réunit ce qu'il put, se défit en secret de la parure de sa femme, et partit furtivement pour Londres. Adélaïde se rendit à Milan , et parvint à sauver du naufrage deux cent mille francs, avec lesquels elle pouvait vivre d'une manière décente, et soutenir son indigne époux.

U est difficile de posséder des sentiments aussi nobles que l'intéressante Adélaïde, de déployer un plus beau caractère. Elle se distinguait par un désintéressement sans exemple : toujours prête aux plus grands sacrifices, jamais il ne lui arriva de s'inquiéter de sa sûreté personnelle, dès qu'il s'agissait d'être utile à ses amis. Sa beauté m'attira, et son amabilité lui donna chaque jour à mes yeux un prix nouveau. De son côté, elle parut sensible à mes malheurs, et me témoigna un tendre intérêt, qui fut bientôt

DE FRANCE ET D'iTALlE. 5l

remplacé par un sentiment plus vif. Quelque ardente que fût la passion qui l'attachait à moi, elle me suppliait de n'y pas répondre. Un jour que je m'étais précipité à ses genoux, et que je lui jurais un amour éternel, elle me fermait la bouche par des baisers, et laissa échapper ces mots : «Ne vous y trompez pas, mon ami, vous ne pouvez m'aimer; je suis plus âgée que vous, et je n'ai pas un cœur neuf à vous offrir. Je vous en conjure donc, ne me parlez plus d'amour. Hélas ! je serais assez faible pour vous croire, et je deviendrais doublement malheureuse de me voir désabusée dans la suite. Je vous sacrifierai mon existence entière, je vous suivrai partout, je ne vivrai que pour vous; disposez de moi à votre gré : mais gardez-vous bien d'attacher votre sort à celui d'une femme plus âgée que vous. »

Personne ne soupçonnait notre liaison , personne ne se doutait que je connusse le

nom d'Adélaïde, encore bien moins ellemême. « Ce n'est pas, me disait-elle, pour conserver ma réputation que je tiens au se* cret. Non, crois-moi, Ferdinand, une femme qui aime véritablement s'oublie; elle n'a pour toute pensée que le bonheur de son amant. Que je serais orgueilleuse de t'offrir le sacrifice d'une vie irréprochable, de renoncer pour toi à une gloire dont j'étais faite pour sentir tout le prix! Mais il n'est plus temps* Ne me sacrifie pas néanmoins à, la vanité , qui n'y gagnerait que peu de chose. Une voix intérieure me dit que notre union doit demeurer un mystère impénétrable , qu'elle peut , si elle est connue, te devenir funeste. » Elle parlait en prophète; c'est à elle seule que je dois de n'être pas livré à une longue, et peut-être à une éternelle réclusion.

Je suis aussi loin de la présenter comme modèle, que de consentir à la voir condam-

ner. Elle était Italienne, et demande par conséquent à être jugée comme telle. Il ne serait pas juste d'exiger d'une fille de la Pénin$ule, qui ne respire que l'amour, les mœars des froides habitantes du Nord. L'amour est le principal, ou plutôt luniqueiDut de son existence , tandis qu'il n'est pour nous qu'une distraction ; quand nous aimons pour vivre, elle ne vit que* pour aimer.

L'Anglaise aime d'imagination : ce sont les idées chimériques puisées dans les romans qui produisent presque tous les eplèvements, Là l'amour n'âs$ communément qu'une erreur de l'esprit. ' ' '

La Française n'aime que par vanité. De là vient la réputation que se font les hommes à bonnes fortunes , qui ne se distinguent au reste ni par leur physique ni par leur amabilité. C'est aussi ce qui pousse les femmes à la mode à enlever les amants des au- 2. 3

très 2 elles les recherchent, non pour les . conserver, mais pour les avoir eus.

L'Allemande aime de cœur; mais ses sentiments exagèrent sa passion ; ce qui lui donne une sentimentalité ridicule aux yeux d'un observateur non prévenu. .

Les Italiennes et les Espagnoles sont les seules qui s'entendent à aimer. Leur tète, leur cœur, leur âme et leur corps, en un mot tout leur être seconde leur passion. Les autres manières d'aimer sont fausses, imparfaites; car le démon, quel que soit le déguisement sous lequel se cache la vo^ lupté, prend toujours plaisir à la faire con~ naître. L'amour seul qui a pour but l'amour est vrai, puissant et sacré.

MS' FRANCE ET D'iTALIE. 35

Page 1