B MÉMOIRES SECRETS
ment augmentent tous les jours. Il connoît ses gens dès qu'il les a vus deux fois. Je vous assure qu'il a parfaitement toise son cardinal deJanson. Il est vrai qiie te dernier l'assomme de dogmes lourds et pédans , et que quand il le tient , il lui parle quatre heures de suite sans s'effrayer des baillemens qu'il excite. Le roi me dit l'autre jour qu'une partie de la causerie du cardinal avait roulé sur le babil de M. de Marsin. Celui-ci vint ensuite relever le cardinal , qu'il démontra bavard en trois points d'une heure chacun. Ce fut une vraie comédie. Quant à notre cher prince , il ne lui manque absolument que de savoir décider et de vouloir pour être un grand prince, supposé pourtant qu'il ne faille pas pour être un grand prince des entrailles bien tendres ^ car je vous avouerai que je ne suis pas content des siennes à l'égard de la reine dont il né m'a pas parlé depuis son départ de Barcelone. »
cyT^it J/mal TcHc était la situation de la coû¥ de Na- ''*'''' pies , à la fin de mai j 702 lorsqu'un soir le comte Louis Popoli entra chez Louville, pour lui faire part d'un secret important. Sa qualité de noble vénitien , et de cousin des comtes d'Harrach et de Mansfeld , lui avait
attire la confiance d'un certain Budiani , secrétaire de ce même résident de Venise, que nous avons déjà signalé avec le cardinal Grimani , comme un des auteurs de la première conjuration des CarafFe, et lame de la faction autrichienne en Italie. Quelques mots à double sens , échappés par hasard à cet homme indiscret, ayant appris au comte Popoli qu'il y avait un grand projet sur le métier , ce dernier , à force d'instances et de caresses , avait obtenu , du secrétaire , la confidence d'une conspiration très-étendue contre le roi catholique. Selon Budiani , les trois quarts de la noblesse napolitaine étaient engagés à l'empereur. Une correspondance très suivie existait entre fienne et Naples , par l'intermédiaire de Titta di Palma , /'agent des conjurés auprès de la cour d Au-* triche , et de Malicia Carafja , pour lors exilé à Benas^ente, Le résident de Venise conduisait à Naples toute cette trame , et tenait les assemblées dans sa maison , pendant qu'à Vienne la politique négociait l'envoi dans la Méditerranée d'une flotte anglaise de 100 voiles, chargée de munitions pour 4000 cavaliers et 20,000 fantassins , dont une partie était destinée à envahir l'Es-
pagne, et Vautre le rojaume de Naples, V armement qui de\>ait concourir as>ec ï explosion du complot , serait prêt dans le courant de juillet. Il n était pas généralement convenu de tuer Philippe , néanmoins il y avait lieu dépenser qu'on s en déferait à Var^ mée dans le tumulte de quelque affaire , car le prince de Trébisacchia s était offert pour porter le coup , certain , avait-il dit , d'être secondé par les princes de Sansiviero et Tito Caraccioli y tous deux capitaines dans ce beau régiment des gardes , qui suivait le roi à la guerre» Le comte d'Harracli avait mandé dernièrement que le^général de l'ordre (c'était le nom chiffré de l'empereur) était fort content de ses 200 religieux. Ainsi Von pouvoit compter sur 200 nobles de marque , suivis chacun de ses affidés qui' étaient nombreux, à en juger par ceux du prince de Trébisacchia , évalués à 5oo. Le gouverneur du château St,-Elme était des leurs et répondait de sa garnison. Ils avaient des inielligences dans Pescaire , par le maître de la douane; et le duc dEscalona ne soupçonnait rien , grâce au soin que les chejs de V entreprise mettaient à crier bien haut contre les mal intentionnés et contre F amnistie.
On awiit même emplojé une ruse dont on se promettait un effet merçeilleujc pour co7ifondre la prudence du s>ice-roi, en cas qu'il s'avisât d'en avoir ; c était de faire faire de fausses dénonciations contre les partisans du roi catholique , par le baron de Chassinet y alors prisonnier en France , pour s'être engagé dans l'affaire des Caraffe. Au sur* plus , Budiani avait ajouté que si le comte en voulait savoir davantage et s'intéresser pour cette cause , il le mènerait volontiers , le lendemain i^] mai à minuit, chez le résident de Venise , oîi Von devait apporter le traité de V empereur et le faire signer. Là le comte pourrait juger lui-même de Vimpor-^ tance du dessein et des chances de succès par le rang et la sécurité de ceux qui Z'avaient conçu. Le comte , en homme de tête, avait écouté cette confidence sans manifester d'étonnement ; et , après avoir accepté avec joie le rendez-vous , il était vite accouru chez Louville pour lui tout révéler , pensant que la déposition serait mieux entre ses mains qu'entre celles du duc d'Escalona, que d'ailleurs on ne pouvait espérer d'aborder promptement. Le premier mouvement de Louville , en apprenant ces détails ^ fut de
bénir le ciel qui daignait si heureusement placer un honnête homme parmi tant de gens criminels ; ensuite il engagea le comte à se rendre exactement à l'assemblée , et à le tenir informé , sans délai , du résultat de la séance ; ce qui ayant été ponctuellement exécuté , Louville connut bientôt , par le nom des coupables , que le roi catholique n'était guère entouré que d'ennemis et d'ingrats. Popoli rangeait les principaux dans l'ordre suivant : les princes de ïroya et Petagna ; les ducs d'Andria et de Noja , de la maison Caraffe ; le prince et la princesse de Trebisacchia et la duchesse d'Arillana ; le duc de Brussano ; le marquis de Saniucito , frère du prince Sangro le décapité ; celui-ci avait paru dans l'affaire des Caraffe , très-opposé à l'empereur , parce qu'il détestait son frère et désirait sa mort ; mais , une fois sa haine assouvie , il était devenu impérialiste ; toute la maison Pignatelli , même le duc de Monteleone , qui , d'après ce qu'on lui aidait pardonné , disait Louville , était un monstre à étouffer ; et le duc d'Airola : ces deux derniers , par scrupule , avaient refusé de prêter leur serment au roi ; le prince Cerisano et la princesse Bottera; veuve d'un Caraffe ; femme
fort riche et qui passait pour avoir toujours trois cent mille écus comptant chez elle ; enfin le prince d'Avelino et le duc de Montoro. Popoli n'avait cite aucun membre du clergé , mais il assurait que les conjures comptaient sur une bonne partie de cet ordre, principalement sur les moines, pourvu que le pape ne se prononçât point trop ouvertement en faveur de Philippe.
On a besoin ici , pour mettre des bornes à son indignation, de considérer, 1^. qu'à l'exception de deux ou trois furieux , les conjurés n'avaient pas trempé dans le projet d'assassinat ; 2°. que l'année d'avant , la maison d'Autriche était encore pour tous les sujets espagnols une dynastie sacrée , et qu'il est de l'essence des premiers ordres de haïr les nouveautés , comme de celle du peuple d'en être avide. Pour une fois que la société souffrira de cet esprit , elle en profitera mille , en lui devant la durée des états. Quant à Louville , il aimait trop son maître pour s'arrêter à ces considérations , plus propres d'ailleurs à expliquer qu'à justifier le projet odieux qu'on venait de lui découvrir. Dans les premiers mouvemens de sa fureur , il eût volontiers appelé sur les deux Siciles I. 18
tous les feux du Vésuve et de l'Etna , mais la réflexion lui fît comprendre qull suffisait d'avertir secrètement le despacho, et de faire que chacun fût à son poste. Rien ne transpira donc dans le public , et l'on résolut de n'instruire cette affaire qu'après le départ du roi catholique , tant pour le mettre à l'abri du désespoir des coupables puissans , que pour ne point le rendre témoin des scènes de rigueur , qu'on regardait alors comme inévitables. En attendant , aucune mesure de sûreté ne fut négligée. Le gouverneur du château Saint-Elme fut renvoyé , ainsi que le capitaine général Grigny. Les Français furent distribués dans toutes les garnisons. M. de Torcy , à qui Louville avait déjà dénoncé le résident de Venise, l'avait fait surle-champ rappeler, et avait envoyé plusieurs frégates de Toulon dans le golfe Adriatique pour contenir les Vénitiens, ce qui se trouva fort à propos. On approvisionna les forts de bombes et de mortiers. Enfin , on se tint sur ses gardes , sans cesser pourtant de recevoir à la cour ceux que la plus légitime vengeance devait bientôt livrer apparemment à la sévérité des lois , et en même temps rien ne fut omis pour accélérer les préparatifs du dé-
part. Aucun motif ne semblait plus devoir le retarder depuis que le légat Barberini avait fait son (i) entrée publique, en donnant au peuple sa bénédiction , et en prêchant partout une soumission entière au nouveau monarque , ce qui avait produit un excellent effet sur les esprits ; cependant, deux obstacles retinrent encore Philippe durant quelques jours.
J'ai déjà dit que depuis plus d'un mois qu'on cherchait à réaliser le donatif , ou à emprunter sur sa valeur , le vice-roi n'avait rien trouvé. Son impuissance, en ce genre, allait jusqu'à ne pas pouvoir emprunter un ducat sur la couronne d'Espagne. Ce n'était pas que l'argent fut rare àNaples. Il y abondait au contraire depuis le séjour de la cour , qui avait causé , d'après des calculs approximatifs , un mouvement extraordinaire de cent mille personnes , et de deux millions d'écus ; mais les banqueroutes publiques avaient été si multipliées , depuis long-temps, que l'argent ne circulait plus qu'à vue. Le marquis de Ribas lui-même , de tous les Espagnols , le plus entendu et le plus actif,
(i) Elle eut lieu le 28 mai 1702.
avait ëchouë dans ses recherches , et Ton se voyait , à la lettre , au moment de manquer d'espèces , lorsqu'on reçut d'Espagne cent mille francs envoyés par le cardinal Porto- Carrero. Ce bonheur en amena un autre.
Les moines , excites par l'archevêque Cantelmo et par la présence du légat ^ donnèrent cent autres mille francs. Enfin , l'industrie des uns et des autres compléta les cent mille écus dont on avait besoin pour partir sans faillite. Restaient les vapeurs du roi catholique , empêchement léger , à le bien prendre, néanmoins qui passait avant tout autre plus solide.
Quoique la santé de Philippe fut meilleure , ses maudites vapeurs subsistaient toujours. Il parlait moins que jamais et seulement aux Français , comme s'ils eussent été les seuls êtres de son espèce. Il s'enfermait presque toujours dans sa chambre avec ses valets de garde-robe et ses médecins , et là , si quelque affaire le venait troubler , il l'écartait au nom de ses vapeurs ; de sorte qu'il n'y avait pas moyen de fixer son attention sur le quart du globe qui en dépendait.
Louville à Beauvilliers. 3i mai i7«.
« Ne vous fatiguez point à me dire ce que je dois faire à ce sujet , car je Tai fait inuti- • lement. En deux mots , il faut que Dieu lui donne la volonté de se vaincre ou de se laisser conduire , car les hommes n'y peuvent rien. En vérité, monseigneur , je ne quitterai jamais le roi de gaieté de cœur , ni faute d'attachement ; mais quand des forces majeures m'y obligeront , quoique je fusse très-afïligé de quitter le roi d'Espagne, que je me sente très-honoré de ma situation dont je conuois le beau et le bon , aussi bien que qui que ce soit qui me trouve heureux , je vous déclare que je ferai un marché d'or. Malgré cette apparence de bonheur qui m'environne , saint Laurent ne souffrait pas plus sur son gril que je ne souffre du matin au soir , par la vivacité de mon tempérament , par une fatigue continuelle d esprit et de corps, mais surtout , soit dit entre Dieu et nous , par le peu d'espérance que j'ai du roi ; car , s'il étoit d'un autre modèle , il me soutiendroit contre tout le reste , en comptant la malignité des grands au premier chef. Les pointes de l'ambition seroient émoussées
à moins. Croyez d'ailleurs qu'il est bien triste d'être réduit à faire journellement des réflexions ambitieuses pour se soutenir dans le métier que je fais , quand on n'est pas fort; ambitieux et qu'on n'est pas assez dévot pour en faire à Dieu un sacrifice méritoire | ce qui seroit le parti le plus sensé , puisqu'au moins on auroit l'autre monde pour soi,,,.. m
— Ainsi , la faiblesse du caractère de Philippe décourageait parfois ses plus fidèles conseillers. Louis XIV seul s'élevait au-^ dessus des dégoûts que donnent les tristes vérités , et pourtant on aperçoit par la lettre suivante qu'il les mesurait dans toute leur étendue.
21 juin 1703. Louis XIY à Philippe V.
{( J'apprends avec plaisir que vostre
majesté soit contente des troupes françoises de Naples. Je souhaitterois que vous fussiés aussy assuré de vos sujets, que vous le devés egtre des miens , mais ne vous étonnés point du désordre que vous trouvés dans vos troupes^ et du peu de confiance que vous pouvés prendre en elles, il faut un long règne et de grands soins pour establir l'ordre et
pour assurer la fidélité de différens peuples esloignés et accoutumés à obéira une maison ennemie de la vostre. Il est essentiel pour vous de travailler à connoistre leurs dispositions , et il est de vostre prudence de
vous mettre en estât de corriger le mal avant que de faire voir que vous le savés. Vous avés raison de compter sur les François plus que sur toutte autre nation , mais ne le tesmoignés pas de manière à esloigner encore davantage les Espagnols. îl faut beaucoup de sagesse , et vous avés besoin de bien des grâces de Dieu pour conduire heureusement des peuples de génie différent et tous difficiles à gouverner. Demandés -les , mais rendésvous-en digne »
Enfin , le deux juin , Philippe s'embarqua pour Final, non point sur les galères du pape, que le légat lui avait offertes et que Louville voulait qu'on acceptât , mais sur celles de France , de Naples et de Toscane ; et le duc d'Escalona se vit ainsi seul chargé de veiller à la conservation du royaume , dans les momens qu'il déroberait à la philosophie de Descartes. En somme , on avait passé a Naples dans le dessein d'y améliorer beaucoup
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de choses , et l'on n'y avait presque rien fait ; mais il fut du moins démontré que , sans ce voyage , l'Espagne perdait les deux Siciles , et cette pensée , en consolant d'y être venu , pouvait bien après tout engager à y revenir.
DU MARQUIS DE LOUVILLE. i8i
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