‹ Mémoires secrets sur l'établissement de la maison de Bourbon en Espagne [electronic resource]Chapitre 20 sur 25 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Campagne du roi catholique.

Si l'on veut se former une image du plus gracieux accueil du monde , on n'a qu'à se représenter la fête que les petits souverains font à un roi puissant lorsqu'ils le voient passer dans le voisinage de leurs états, pour s'aller mettre à la tête d'une armée double de celle qu'il va combattre. Telle était la position de Philippe V lors de son passage en Lombardie. Aussi toute la côte septentrionale de l'Italie sembla-t-elle s'animer et se mouvoir au-devant de ses galères. Le pape qui lui avait offert de le porter à Final , fit préparer de magnifiques rafraîchissemens à Ostie , dont on n'usa pas plus que de sa marine. A son retour, le grand-duc de Toscane, suivi de la princesse Violante et de toute sa cour, sitôt que la flottille royale parut en vue de Livourne, se trouva en mer dans

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l'espoir de posséder quelques momensie jeune monarque ; et , comme ce dernier refusa de prendre terre , on le supplia du moins de se montrer aux peuples sur le tillac de son navire ; ce qu'il fit , et le ciel retentit d'acclamations. Le même zèle se manifesta chez les Génois , qui virent , en récompense , leur doge traité d'Altesse. Enfin, le roi d'Espagne , qui , dans le cours de sa navigation , n'était descendu que sur le territoire de Sienne et à l'Ile d'Elbe pour veiller à la dé^ fénse d'Orbitello , de Porto-Ferrajo et de Porto -Longone, débarqua heureusement à Final, le plus petit domaine de ses immenses possessions. Il prit aussitôt la route de Milan , et rencontra le duc Victor Amédée , son beau-père , avec sa famille , dans la ville d'Acqui. Quelle fortune pour un politique rusé qu'une entrevue d'affaires avec un roi de 18 ans, qui joignait à la naïveté de son âge celle de l'insouciance ! Mais , par un fâcheux contre-temps, il se trouvait auprès de cette proie en espérance , un surveillant aussi fin que le chasseur, et de plus très-franc et très-hardi. Ce surveillant , c'était Louville. Le duc le connaissait si bien sans l'avoir vu ; qu'après avoir salué le roi catholi-

que, il demanda d'abord à Phelippeaux , l'envoyé de France à Turin , si ce monsieur de Loimlle était pour lors auprès de son gendre? Uç^n-voyé ayant répondu que oui, le marquis fut bientôt comble de caresses ; car M. de Savoie avait toujours à sa disposi*tion , selon les temps et les personnes , autant de grâces et de bienveillance qu'il lui importait d^en montrer. Il fallait le voir dans cette occasion entremêler avec un art merveilleux le respect et la familiarité, la réserve et l'abandon ; s'empresser près du roi; aborder jusqu'aux moindres personnes de sa suite ; faire , sans le paraître , tous les frais de la conversation pour couvrir le silence et l'embarras de Philippe ; plaisanter tout haut ; raconter en confidence comment le duc de Berri était devenu depuis peu amoureux de la comtesse d'Ayen ; comment Louis XIV avait surpris un des messagers de l'intrigue ( ce qui était vrai ) ; comment le jeune prince avait noblement nié le mystère et mille autres historiettes qui pouvaient donner l'idée d'une intelligence intime avec la cour de France , tandis qu'elles ne prouvaient au fond que l'indiscrétion de la duchesse de Bourgogne : toutes manières qui

cT°"?lîn Jo'' ^"^ méritaient bien, selon Louville , le bre- Torcjl Lon. *'^^ de franc filou. Heureusement , ajoutait-

ville . 4 juillet •• -|->.. ,> , . ..

suivant, il , Dieu a tait ce prince grand causeur pour mettre des bornes à sa malice , sans quoi il aurait renversé le monde. En effet , la bonne foi, de prime abord, n'est pas si engageante. Ce jeu brillant ne fut pas de longue durée. Le refus d'un fauteuil en fît lafFaire : mais ceci demande explication.

Les rois d'Espagne , plus que tous les autres monarques , sont tenus à garder une haute étiquette. Ils ne doivent manger qu'avec des rois, et ne donner près d'eux de fauteuil qu'à des rois. Le duc de Savoie, qui n'était point couronné , ne^ pouvait donc souper avec son gendre , ni s'asseoir devant lui autrement que sur un pliant. Cependant il prétendait aux honneurs du festin et du fauteuil si ouvertement, que le despacho se laissait déjà fléchir, quand Louville représenta que la question était déjà jugée contre M. de Savoie , puisque ni Monseigneur, ni M. le duc de Bourgogne , à Versailles , n'avaient obtenu ces honneurs,malgré leur qualité de père et de frère aine du roi d'Espagne. Le duc ayant été repoussé par ce raisonnement sans réplique , se trouva bientôt

DU MARQUIS DE LOUVILLE. ^85 SI constipe (ce fut son expression) , qu'il retourna presque sur-le-champ à Turin , en s'excusant de ne pouvoir faire la campagne , ce qui combla les vœux du marquis : car, il faut l'avouer, ce dernier n'avait si fort plaidé la cause de l'étiquette dans cette circonstance que dans la vue d'éloigner du centre des opérations militaires un coopérateur déjà très-suspect, et en tout cas très-inutile. Le dépit du duc de Savoie eut bientôt de fâcheuses conséquences pour celui qui l'avait causé; mais les écrivains qui ont attribué à cet incident la défection de ce prince , en 1705, n'ont guère connu, ce nous semble, la politique du digne héritier de ce Charles Emmanuel , dont le cœur, disait-on , était rempli cTabîmes comme le sol de son pajs. Au demeurant, Philippe resta aussi insensible au départ de son beau-père qu'il l'avait été aux belles manières de l'entrevue. Attristé de plus en plus par les sombres chimères qui le poursuivaient jusque dans sa route , il sembla n'être venu à Milan , cette importante capitale oii s'était rendue , pour le recevoir, l'élite de la noblesse d'Italie , que pour y attendre le terme fatal de la maladie qu'il croyait avoir. Enfermé le jour

et la nuit avec Louville , son confesseur et son médecin , il paraissait si frappe de son mal imaginaire, que l'inquiétude à la fin gagnant ceux-mêmes qui cherchaient à le rassurer, le marquis écrivit à M. de Beauvilliers d'envoyer promptement à l'armée l'abbé Aignan , médecin qui avait alors une grande vogue à Paris, parce qu'il était à craindre que le roi catholique ne devînt TiJiiIrl!'ijuXt comme Jeanne-la-FoLle. M. de Beauviliiers fît une démarche à ce sujet auprès de Louis XIV ; mais ce prince , qui n aimait pas qu'on fut malade , et qui ne croyait guère aux maladies , même chez madame de Maintenon , comme Saint-Simon nous 1 apprend , rejeta fort loin cette idée , en sorte que Philippe fut réduit à l'alternative de demeurer hypocondriaque ou de se faire traiter par M. de Vendôme.

Ce dernier parti convenait à sa bravoure , mais il ne convenait pas autant, à beaucoup près, a certaines personnes de sa cour et de son despacho. On ne cessait de lui répéter de ce coté, depuis qu^on le voyait plus abattu, qu'un roi n'était pas obligé d'aller à la guerre -, qu'il avait des gens exprès pour lui épargner cet embarras ; enfin ( ce qui est le grand mot

DU MARQUIS DE LOUVILLE. 2S7 des courtisans), que sa personne étant sacrée, il ne devait point la compromettre. A ce propos, il s'engagea un soir, chez le marquis de Ribas , entre ce seigneur et La Roche (i) , une discussion très-vive dont le comte d'Ursel et deux autres personnes furent témoins, et qui montre bien que la peur est la plus aveugle conseillère du monde. La Roche ayant voulu citer l'exemple du roi de France, pour prouver que le roi d'Espagne devait aller à l'armée , Ribas répondit que quand le roi d Espagne ne ^er^ raitpas les ennemis de plus près que n avait fait le roi de France , ils seraient tous contens. Les Français , on le pense bien , ne se trouvèrent pas flattés de ce propos qui courut la ville ; et Louville , de ce moment , s'étant mis à presser le départ tout de plus belle , les divisions commencèrent à éclater entre les maisons française et espagnole.

Le roi catholique avait pour maréchal (2) général de ses logis, un seigneur nommé don Louis de Valdese , grand ami du duc d'Os- Louviiici

-, . ^ ^^ 1 ♦ 1 Torcy, 25 juin.

suna , grand partisan de 1 archiduc , et sur- i:oa.

(i) Premier valet de chambre de Philippe V, (2) Aposentador major.

tout d'an naturel antibelliqueux,quoique trèsemporté. On s'était décidé a lui donner sa charge , précisément à cause de ses mauvaises intentions , dans l'espoir de les lui faire passer. Don Louis , dans un accès de mauvaise humeur , s'étant pris de paroles au sujet des logemens, avec un certain Santo- Domingo , maréchal des logis sous ses ordres , qui n'avait pas le don de lui plaire , quoiqu'il fut Espagnol, parce que depuis long-temps établi en France , cet officier avait repassé en Espagne à l'arrivée de Philippe V, le public devint spectateur d'une scène furieuse , à la suite de laquelle le seigneur de Valdese donna un grand nombre de coups de poing à Santo-Domingo, et fît mine de vouloir le percer de sonépée. Santo- Domingo, par égard pour la demeure du roi , se contenta de sourire et de dire à don Louis qu'il le retrouverait sur un autre champ de bataille ; et en effet , depuis ce jour , il se mit à guetter son homme , qui , n'ayant aucune fantaisie de se battre , prit le parti de ne point sortir durant huit jours ; mais enfin le diable l'ayant tenté , et l'esprit de curiosité engagé à courir par la ville , il se buffla bien tout le corps, et sortit entre

deux hommes comme lui bien buffles , espérant que Santo-Domingo le laisserait passer ; il se trompait ; ce dernier , qui était alerte et qui dépensait en espions y sans regarder au nombre , tomba sur ces messieurs Fépée nue , et voyant que ses coups n'entraient point chez don Louis , à cause du buffle qui le couvrait , il lui coupa la bouche et le nez de manière , dit Lou ville , que son visage ne lui pouvait jamais plus servir. Les combattans furent séparés heureusement par des Français qui accoururent , sans quoi les buffles étaient morts. Là -dessus grand bruit, et le duc de Medina-Sidonia d'accuser les Français d'être tombés en foule sur trois Espagnols désarmés. M. de Marsin refusa d'entrer dans cette affaire. Quant à Louville, il déclara que Santo-Domingo avait toute raison , et que , si son frère se fut conduit autrement, il lui aurait coupé les oreilles ; mais que, par respect pour la subordination, il fallait donner tort à l'inférieur , et le renvoyer en France ; avis qui fut adopté , sans toutefois rendre à don Louis sa bonne humeur , parce que ce seigneur aurait voulu voir Santo-Domingo pendu.

Quelques jours après, on partit pour Cré-

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