‹ Mémoires secrets sur l'établissement de la maison de Bourbon en Espagne [electronic resource]Chapitre 4 sur 25 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origine et commencemens du marquis de Louville ; son arrivée à la cour. Éducation des Petits-Fils de France.

Charles- Auguste d^Allonville , marquis de Louville, naquit, en 1668, de Jacques d'Allonville (i) et de Catherine de Moyen-

(i) MM. d'Allonville sont originaires du pays Chartrain , où ils ont possédé des terres sans interruption , depuis le 1 3^. siècle , jusqu'au temps de la régence. La faveur du roi rendit cette famille puissante dans le i5*. siècle , et elle l'était encore aux états de Blois , de 1 588 , oii Tun de ses membres figura parmi les secrétaires de la noblesse. On voit encore au château de Louville un médaillon en pierre , représentant l'effigie de Louis XI, qui fut sculpté par ordre de Charles d'Allonville , maître - d'hôtel de ce prince , en mémoire du «s- I. I

a MÉMOIRES SECRETS

court. Nous dirons peu de choses de ses premières années. Il était doué d'une âme forte , d'un sens droit et d'une imagination ardente. Aussi se forma-t-il de bonne heure ; en cela , semblable à son frère , le chevalier de Louville , de l'académie des sciences , qui entendit Euclide, sans secours (i), à l'âge de douze ans, dit Fontenelle; du reste, aussi actif, aussi pétulaqt que l'autre était spéculatif et flegmatique , et poussé aux affaires par un penchant irrésistible, tandis que son cadet l'était, de son côté, au calcul et à l'astronomie. Sa famille l'avait d'abord confié à un oncle de sa mère, nommé Dorât, homme de mœurs très -pures et d'une grande in-

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jour que la cour y fît , après la bataille de Monîlliéry. Ce raême Charles a été la tige des d'AlIonville de Champagne, les seuls subsistant aujourd'hui. La branche de Louville , forme'e par un neveu du pre'cedent , Jean d'Alîonville , aussi chambellan de Louis XI , s*est e'teinte en

lySi, avec notre auteur, le marquis de Louville, qui ne laissa que deux filles , Tune mariée au baron de Wismes, i!àutre au comte de Baglion.

(0 Voyez les Eloges des académiciens j h' cheyaiier àe Lp^uvilJ'e y est représenté comme; un obserrajeur scrupuleux , le premier qui ait donné des tables précises du soleil , et mesuré son diamètre exactement.

struction , mais janséniste outre, chez qui se réunissaient régulièrement MM. Arnaud ^ ^Nicole, Desmarets et autres chefs du parti. M. Arnaud qui, hors de la théologie, avait la simplicité d'un enfant , se mêlait volontiers à ses jeux, au point que la gravité de ces sévères personnages en était souvent compromise. C'était autant de pris sur des conversations , la plupart du temps , pleines d'amertume et de malignité ; car ces mes^

*-' Louville , à

sieurs^ rapporte notre auteur, j^ar/aze/z^ ^ow- Beauyiiuers, jours des jésuites , et rien parlaient jamais que la gorge ne leur enjlât , ce qui le frappait beaucoup. L'enfance , à qui on refuse la pitié , est encore plus étrangère à la haine,

11 faut se rappeler que cette époque était celie des grands malheurs (i) de la secte dont le jeune Louvifle recevait alors les principes avec les lumières. Un de ses parens , l'ancien évêque de Québec , vénérable

(i) Dès i665, Port-Royal de Paris avait été réuni k Porî-Royal-des-Champs. On sépara de nouveau cette abbaye en deux maisons en 167 1 , avec uae grande violence , pour la supprimer enfin définitivement en ^709-

par sa pieté , fort ennemi de la nouvelle doctrine , obtint qu'il fut remis dans les mains des jésuites, en sorte que , tout d'un coup , rélève de Dorât entendit blâmer ce qu'on lui avait le plus prêché , réprouver ceux qu'on lui avait donnés pour modèles ; enseignement, idées, principes, sentimens, tout dut changer pour lui dans un jour. C'eut été un écueil terrible pour une enfance ordinaire , la sienne n'en fut pas troublée. S'il faut en croire les épanchemens de son cœur avec le duc de Beauvilliers, plus de trente ans après> il fut dégoûté des deux partis à la vue de leur acharnement mutuel; et, tout en puisant chez l'un cette instruction forte , cette religion austère et solide, et chez l'autre cette respectueuse soumission aux décisions de l'église, qu'il conserva toujours, il repoussa, comme par instinct, leurs préjugés et leurs passions. « En les voyant ainsi se n déchirer, écrivait-il plaisamment , je com- « prenais que, comme des deux parts on avait » tort , d'aucun côté on ne pouvait avoir rai- » son. » Il soutint , en philosophie , une thèse contre Fabbé de Langeron qui était janséniste, et l'avantage lui étant resté, sa doctrine fut assurée pour le reste de sa vie.

Après avoir fait , dans l'armëe de terre , plusieurs campagnes de la guerre qui finit par le traite de Ryswick, tandis que son frère servait dans la marine, où il se distingua en 1 692 , au malheureux combat de la Hogue , il vint à la cour, et y trouva des amis qui devaient de'cider de sa fortune. A leur tête nous mettrons le duc de Beauvilliers , premier gentilhomme de la chambre. C'était un homme d'un rare mérite. Aussi, LouisXIV i'avait-il nommé, en i685 (i), président du conseil des finances , à la place de M. de Villeroi, et toute la cour avait applaudi , tant ce mérite était reconnu : Beauvilliers comptait alors trente -sept ans. Sa femme, fille du grand Colbert, était digne de lui. Tous deux , quoique plus âgés que Louville , l'adoptèrent pour leur frère. 11 y avait entre ces trois amis une parfaite conformité de sentimens , le même goût pour la vertu , la même inflexibilité de principes, néanmoins avec des caractères très-ditférens. Ces rapports étaient d'ailleurs cimentés par la pa-

( 1 ) Toutefois , il n'entra au conseil du roi qu'en » 6c) r , en niêrae temps que Monseigneur et M. de Pompone , qui en avait e'té renvoyé en 1670.

rente; enfin, la situation de leurs biens ( le duché de Beauvilliers attenant aux terres du marquis ) avait fait , de leur amitié , Thabitude, la convenance de leur vie. Ils en étaient là lorsque le duc fut choisi pour gouverneur de monsieur le duc de Bourgogne , ce qui arriva , selon Dangeau , précisément le 16 août 1689. On aime à redire les noms de ceux à qui le roi confia cette éducation : Fénélon , précepteur ; le sage et judicieux abbé Fleuri, sous- précepteur ; sous-gouverneur , un brave militaire , M. de Denonvilîe , qui revenait du Canada où il avait soutenu l'honneur des armes françaises : et le jeune prince sortait des mains de la plus respectable personne de la cour , la maréchale de La Mothe. On ne nomma d'abord que deux gentilshommes de la manche , parce que le duc de Bourgogne était seul ; mais l'année suivante, le duc d'Anjou son frère aj^ant passé aux hommes , trois ans avant le duc de Berri , dernier fils de Monseigneur, Louville fut fait gentilhomme de la manche du nouvel élève , ainsi que M . de Montviel , autre ami de Beauvilliers. L'abbé Witman fut sous-précepteur , et M. de Candau sous-gouverneuv.

Le duc d'Anjou entrait alors dans sa huitième année, et il annonçait beaucoup d'esprit. Aussi n'est-ce pas précisément par l'esprit qu'il a péché dans la suite. Il se prit d'une affection très-vive pour Louville , qui avait au suprême degré ce que les enfans aiment à rencontrer dans ceux qui les approchent, une humeur libre , franche et gaie. Les supérieurs ne conçurent point d'ombrage de cette inclination, sachant bien que celui qui en était Tobjet n'en abuserait pas« Je ne puis m'empècher de raconter un petit fait à l'appui de ce que je viens de dire de la grâce du duc d'Anjou. Il demandait un jour à Louville ce que c'était qu'un placet. Celui-ci lui répondit : « 1^'Ionseigneur, c'est » une demande qu'on présente ordinaire- » ment aux rois, et dans laquelle on leur » dit à peu près ceci : Je vous supplie, » Sire , de m'accorcler toute sorte de biens » pendant ma vie. » « Ecrivez-moi cela » , reprit Tenfant. Louville obéit, et le prince, ayant aussitôt saisi Je papier, écrivit dessus : jBo7i pour quatre-vingts ans ^ Philippe. Ou je me trompe , ou ce trait pourrait convenir à un souverain tout formé , plein de sentiment et d'esprit ; et il partait d'un enfant de

onze ans. Il y avait là d'ailleurs comme de la destinée, car on dirait que le duc d'Anjou se sentait déjà roi, et, selon les probabilités, il nedevait jamais l'êti-e.

L'éducation des petits -fils de Louis XIV est bien connue aujourd'hui. M. de Saint- Simon et l'éloquent M. de Beausset ont satisfait à cet égard la curiosité ; ce dernier surtout l'a fait avec un véritable charme dans la Vie de M, de Fénélon. Cependant, sans ni'appesantir sur une matière si bien traitée , comme j'ai sous les yeux un mémoire trèsdétaillé sur ce sujet , écrit de la main du marquis de Lou ville , je crois devoir en extraire quelques particularités. Les moindres souvenirs de ce temps ont leur prix.

Le premier point du mémoire regarde le régime diététique des princes. « Il fallut , » dit Lou ville , que M. d^ Beauvilliers prît » beaucoup sur lui , et que le roi eût autant >) de confiance en lui qu'il en avait , pour » qu'il se permît d'en user comme il le faiyi sait , en dépit des médecins, w Ces messieurs voulaient perpétuellement des ordonnances et des précautions nouvelles contre les élémens , contre les maladies , contre la santé même. M. de Beauvilliers , se fiant

clans la force et dans la constitution de ses élèves , empêchait qu'on ne les saignât et qu'on ne les purgeât , leur défendait de se couvrir la tête, même dehors, excepté lorsqu'il pleuvait ou qu'ils étaient à cheval. Il ne faisait paraître à leur table que des mets sains , et les en laissait manger à discrétion. Le déjeuner avait quelque chose de rustique , c'était du pain et de l'eau souvent pure. Pour le diner et le souper , rien que deux ou trois viandes simples , peu de vin , et moins encore de crudités. Les soirs, et les jours maigres par bienséance , les repas se faisaient en particulier ; M. de Beauvilliers servait alors les trois princes. Les autres jours , et a dîner seulement , c'est-à-dire à midi , le public entrait , et le maître d'hôtel faisait sa charge avec tout le service. D'une heure à deux , la danse , ou le dessin , ou l'écriture , selon les jours ; ensuite trois quarts d heure de jeu avec les gentilshommes de la manche et les sous-gouverneurs ; puis , en hiver , deux heures de promenade suivies de deux heures d'étude , ou , en été , le contraire ; enfin , trois quarts d'heure de lecture agréable ; le souper a huit heures et le coucher à neuf, ou plus tôt , quand il y avait punition.

Le grand châtiment était l'isolement du coupable; les gentilshommes avaient ordre, en pareil cas , d'ennuyer l'exilé. Pour les peines corporelles , M. de Beauvilliers n'en voulait point, disant que les (i) enfans des rois défraient craindre le malfaire et non la douleur. « A la chasse , trois ou quatre jeunes » seigneurs se joignaient à la suite des prin- )) ces. Hors de là , nulle société étrangère , )) point de pages , et même alors jamais de » confidences , point de chuchotemens. On » ne parlait bas qu'au confesseur et aux gens » de l'éducation. » Les dimanches et fêtes, rien ne changeait pour le travail , si ce n'est

(i) Cette belle maxime s'applique à tous les enfans et non pas seulement aux enfans des rois. Plus on réfléchit sur la nature et l'objet des punitions corporelles dans ï'éducation , plus on en re'prouyc l'usage ; elles nuisent ^n maître autant qu'au disciple. Espc'rons que cette coutume , presque aussi barbare et tout aussi stupide que la question, finira comme elle. C'e'tait , on n'en saurait douter, le vœu de Rollin, qui est une autorité , même pour ceux chez qui la coutume fait toute la doctrine. Il y a des gens qui vous disent que la verge est bonne, parce qu'elle procède justement, comme la loi criminelle, par la terreur : comme si l'éducation était une petite représentation dç la société ! Raisonner de cette manière , c'est

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qu'il s'appliquait à la religion, à l'interprétation des ouvrages les mieux écrits des Pères et à celle des livres sacrés. Le latin ne s'apprenait que par l'usage. On passait légèrement sur les règles de la grammaire, afin d'éviter les dégoûts. De nos jours , l'abus que des esprits paradoxaux ont fait de cette méthode , a fait voir qu'elle est longue et chanceuse ; mais elle était là tellement suivie et employée par de si bons maîtres , qu'elle réussit parfaitement. En peu de temps, les deux aînés en vinrent à bien lire et à bien écrire le latin. L'abbé de Fénélon avait réglé le travail avec un art merveilleux , en le

en quelque sorte confondre les contraires et se re'futer soi-mcme. La loi n'en appelle à la crainte de la douleur et de la mort que parce qu'elle de'sespère de la raison humaine ; tandis que l'éducation , qui n'est rien autre chose que la culture de cette raison qui fait mépriser la douleur et la mort , doit se taire ou tout demander à ce grand mobile. On peut le dire , un homme formé par les coups , ou par la crainte des coups , n'est plus un homme j j'ajouterai qu'un savant, fait ainsi , n'est presque jamais qu'un ignorant. Quant au père qui torture son enfant pour l'élever, et qui entend froidement ses cris qu'il cause, ce n'est plus un père , ni même un juge , c'est uu bourreau.

mesurant sur l'âge et la destinée prévue aes enfans. Ainsi M, le duc de Bourgogne ap^ prenait beaucoup de choses qui ne conviennent quà la première place. Mais on ne cessait de leur répéter à tous trois que les lettres ne devaient les occuper qu'accessoirement ; qu'il était ridicule , dans le rang suprême ^ de prétendre à exceller en grammaire , en théologie , en poésie , \\j ayant rien , dans ces prétentions , qui ne fût commun à une infinité de gens et même à de sottes gens , et qu'il suffisait à un prince de savoir apprécier toutes ces cboses et juger de ceux qui s'y distinguent. On craignait les mathématiques pour monsieur le duc de Bourgogne , parce que son esprit était si avide , qu'i'Z j serait aisément devenu trop particulier. En revanche, on le ramenait sans cesse à la politique et au commerce, non pas par des préceptes généraux et des procédés classiques , mais par l'examen approfondi des observations faites sur ces matières par les têtes les plus saines. « Un livre 3) fut commandé à cette occasion, dit M. de i) Louville , et l'exécution en fut confiée à » l'un des plus grands esprits de CQ è- » cle. »

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C'était un tableau en raccourci de tout ce qui s'était passe en Europe depuis la chute de l'empire romain y où les faits devaient moins figurer que les intérêts , les passions et les maximes qui les avaient amenés. On y devait exposer clairement le jeu de la politique des puissances , et la marche intérieure des gouvernemens , le tout sans réserve , car l'ouvrage n'était destiné qu'au duc de Bourgogne , et avec une exactitude parfaite y Louis XIV ayant ordonné que les archives des ministres fussent ouvertes à l'auteur pour cet important objet. Enfin, ce devait être un livre où la vérité , dans l'intérêt futur d'un grand peuple , parlât éloquemnient le langage de l'expérience à un prince digne de l'entendre ; je ne connais rien de plus majestueux. On ne peut assez regretter un pareil livre , soit qu'il ait été perdu dans la poussière des dépôts publics , soit qu'il n'ait jamais été achevé , mais il a du l'être.

Voici quelque chose qui valait encore mieux , pour l'instruction des augustes élèves, que ce livre même. On engageait, en leur présence , des conversations fortes sur les plus graves sujets, et on les y faisait en^

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trer , en ayant soin de ne lever aucune difficulté , de laisser ces jeunes esprits opiner les premiers , proposer ou résoudre les objections d'eux-mêmes. On eût dit un conseil tenu devant eux par les meilleures têtes de leur temps , dans l'unique but de les former à tout ce qu'il y a de vrai et d'utile. On se rappelle ici le mot de Montaigne en faveur des conversations, a En elles , à\\-\\ , f aime a ceci , quelles joingnent Vexercitation à M V enseignement, »

Que n'exerçait-on ces précieux enfans à vouloir, aussi-bien qu'à connaître ! mais c'est le point capital qui manque dans toutes les éducations royales.

Du reste , les princes analysaient beaucoup de souvenir , et n'apprenaient rien par. cœur ; ainsi l'on ne négligeait pas en eux la mémoire , mais on en confiait la culture au jugement. Celle du duc de Bourgogne était prodigieuse. Il serait superflu d'ajouter que l'éducation des disciples de Fénélon était chrétienne ; mais il ne le èera pas de dire en finissant, avec le mémoire , que chez eux les pratiques étaient grandes et rares , la piété principalement renfermée dans la morale et dans la foi , et que jamais dans le monde chré-

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tien on n'a vu de princes plus solidement religieux.

Heureuse éducation qui deviez vous terminer pour l'aine des trois princes par un mariage selon son cœur , pour le second par un trône , pourquoi faut-il que celui qui vous dirigea d'une main si douce et si habile , ait termine (i) dans l'exil des jours obscurcis par le deuil et par les censures de l'église ! Mais ceci n'est pas de notre sujet.

(i) L'abbé de Fénélon , qui avait été nommé archevêque de Cambrai en 1695, fut , comme on sait , exilé en octobre 1698, à l'occasion de l'affaire du quiétisme.

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