‹ Memoires (volume 2)Chapitre 5 sur 68 · TILLIER · texte numérisé non relu

TILLIER

Dircrtfi/r tir l'/ù-ftli- mnfiti'ile de Clainrrr/ à hIM. If» Membres du Conneil munir ipnl (1).

Messieurs,

Vous m'avez nommé Directeur de l'Ecole mutuelle, vous m'avez assigné dos oppuiiitumenU j^rinnorlioniïés au travail que voua m'im-. posiez; cep«'ndant, ô peine ni je achevé l'organisalion de Ttiicole et débrouillé ce chaos ti'«fifniits, que le comité cantonal, défaisant C8 que vous aviez fuit, piirlitge l'école niuluelie en deux paris, dont l'une esl oh8ndonn(''o ft je ne sois que! autre directeur el, pour ue pas tout ni'ùter à le f<iis, on me laisse le travail dans toute son intégrité, après ra'ovyir enlevé la moitié du salaire.

Quelques personnes ont p» voir d(ins cet nrrêlê une do ces mesures personnelles qui échappent assez fréquemment aux administrations des petites villes, une haine contre le diroctcuF do l'écoJe déguisée sous un feint amour de l'instruclion publique et pGut-6lre un désir de l'éliminer tout entier, après l'avoir éliminé à demi. Mais j'ai toujours repoussé avec soin cette pensée : il est possible que quelques hommes du Comité aient gardé contre moi une vieille

(i) Le Pamptilet est publié en troisième pnge du nien Pablû; sous le titre : Variétés. Voici la lettre de Parent qui le précède :

Clamecf , le 38 avril iS'tQ- Monsieur le Ilédaclcur,

Je vous adresse une œuvre inédit»; do noire ami Claude TiUlcr.

Dans ce moment où les citoyens sont h la rcchrrche do» démocrates dévoué* cl pleins de dratnlércssemenl pour la cUoih! publique, une réminlsrp-ncc. un souvenir qui nous rappcllfnl le vigiiiirciix nlhlolo que noti» avons jH'nlu si jeune encore, si plein de verve ot d'énergie, ne peuvent qu'intéresser nu plus haut poinl les lecteurs qui l'ont connu,

Voici dans quelles circonstances Claude Tillier adressa au conseil municipal de Clamccy le mémoire que je vous adresse :

Au mois de novembre t83o, Claude TiUtor fut désigné, malgré une

liaint;. Maia je ne puis croire que, dtargcant l'b(iinmt< public de« vengttonecs du lliuiume particulier, Us desceodent jusqu'à dépoiicr ceite hnhio d:in:i un urnMt-, à »e faire une arma de ieuc:i liullclins, h se donnor eutin (lar ui»! hiclie hypocrisie les joies de !a vt-ngrtiinco avec Iqs honneurs de l'inipcirtiatilé ut du dévouomonl su bi<rn pul>Iic.

le reeonnois iiuo d'honorahles int«ntionsi ont soulos fuit agir lo comité; mais If s intentions, Messieurs, excusent lus actes et ne les légalisent pas, et dans la décision i|u'ii s'est permise, lo Comité est ailé bien Juin uu-d<.'lô de ses attributions.

Il ne faut pas, Messieurs, vous faire une idée exagérée de la puissance du comité. Li-ts coniitt^s cantonaux ne suiit que les exécuteurs des luis qui régissent l'instructiûu; comme ces luis exigent de ceux qui se consacrent h l'éducation pubUijue des gtirnnties de talent et d»? niorolité, c'est èi eux nulurelli/rncnL qu'il npptirticnt do c.instoler l'existence de ces gnranlic« et d'ébouchur la Dtmiioatiun du candidat, et ce n'est pas sans raison, Messieurs, que je me sers de l'exprFîSsion d'ébaucher. Car ce comité, qui prclond imposer un directeur k votre l'CoIo. ne peut niému, par sa seule et propre puis- MDce, (aire un instituteur pour le moindre village et, pour compléter son œuvre, il faut encore un brevet de capacité d'un recteur et l'autorisation d'un préfet.

Mais il ne s'agit pas ici de faire un instituteur, il s'agit de se servir d'un instituteur déjô fait, déjà en fonctions, cl ce droit iipparlient incontestablement & tout lo monde de nier tx la ville, taisant instruire de nombreux enfants, un droit dont tout père de famille e*t en possession, c'est lo traiter comme un homme en déroenco, c'est la frapper d'interdiction et se faire insolemment son tuteur. S'il oxisluil une loi ijut consacrât une telle absurdité, il faudrait, jusqu'à ce qu'elle fût absolue, la laisser dans l'oubli comme un reste de la servitude qui pesa longtemps sur l'Instructiou et sur les commuoes. Le bon sens, dont les lois sont faites, yeul que celui qui

viwe opposition, directeur de l'école primaire de lo ville de CInmecy. Quelque li-mpf «près, îes adversairci, désirjnl amoindrir son triomphe ipii leur pemit. proposèrent au conseil de lui adjoindre un secoud inslilulcur chargé de pnrlngcr avec [ni la bp.sogne et les émoluments. C'est pour réfulcr cell« pruposition que Tillicr adnwsû au conseil municipal la pétition que j'aî l'honneur de vous trnnsmellrp.

KgTCPt. mon cher compatriuLe, mes salutations rralernellcs.

Paiie\t.

.'tuteur de lu biographie de Claude TiUitr.

fonde un établissement puisse le faire diriger par l'homme de sa confiance et de son choix. Si un homme riche et bienfaisant ouvrait dans cette commune une école aux enfants des pauvres, le comité viendrait à lui dire : « Vous n'avez pas le droit de faire vousmême l'application de votre miiniflceoce ; donner votre argent, voilà tout ce qui vous est permis. Nous comprenons mieux que vous le besoin du public ; aussi, au professeur que voua avez choisi, nous en adjoignons un autre auquel vous paierez la moitié du traitement destiné au premier, et vous aurez soin, mon ami, de vous procurer de l'argent pour subvenir à l'entretien d'une école nocturne, car nous avons décidé de plu.'i que l'enseignement mutuel, ainsi qu'une partie de billard ou une contredanse, pouvait 6tra exécutée aux flambeaux. »

Le fondateur de l'école n'aurait-il pas le droit de répondre : (( Je vous remercie. Messieurs du comité, de l'attention que vous avez de me donner un professeur de votre choix, mais ce que je désire le plus, c'est de rester maître chez moi. Vous pouvez me forcer de choisir entre vos instituteurs, vous ne pouvez me désigner tel ou tel instituteur; vous ne le pouvez pas plus qu'un juré de médecine ne peut m'opposer un médecin ; que la régie ne peut m'obliger d'acheter mon tabac chez tel ou tel débitant, et, pour l'école nocturne dont vous me parlez, si j'ai le droit do ne point ouvrir mon école, à plus forte raison ai-je le droit de ne point l'ouvrir ft certaines heures de la journée, d

Quelques personnes feignent de croire que vous n'avez d'autres droits que celui de voter les fonds destinés à l'instruction. Si cela était ainsi, le comité cantonal, s'emparant de ce fonds, pourrait changer votre école mutuelle en une école chrétienne, pourvu qu'il ne dépassât point les allocations votées, et quand vous réclnmeriez contre celte mesure, il vous répondrait : peu vous importe que l'instruction, payée par vous, soit donnée par monsieur tel ou tel, par un homme en redingote ou par un homme en manteau noir et en tricorne? Vous avez voté de l'instruction pour 1.200 francs, nous vous en donnerons pour 1.200 francs ; vous n'avez rien â dire, vous avez votre compte. Je sais, Messieurs, qu'une telle supposition est absurde, mais c'est précisément parce que de pareilles doctrines mènent à l'absurde qu'il faut les rejeter.

Pour moi. Messieurs, je crois avec bien plus de fondement que le comité n'a sur votre école d'autres droits qu'un droit de surveillance; si des mesures plus favorables au développement de Tins truction lui semblent devoir être prises, tout ce qu'il peut faire.

c'est do TOUS OQ proposer l'odoptioD. Lorsf}u'il agit autrement, c'est aa ÏDspeclcur qui sort du son ioft^riorilé et Bubstitue m volonté & celle lia tu&ttre. :Si la ville payait et que le coniitù nlioiiiit, un com- {îlot serait possible entre les deux conseils ; or, si ce complut éloit possible, la 1 ' < nietlrait [jusque l<^s tu nos pusMnt

f«ire portie i\ Hssfmliliifis, «uir «li- aurait un

parti BU camp de son advtTsnire.

Jo sens, Messieurs, que la voix d'un pauvre et ohscur maitre d'école duit avoir ()«u d'influonce sur votre dôlibtjration. Prolétaire da l'inatruction publique, je ne doLs, selon quelques-uns d'entre TOQR. connaître ses lois que par les gènes qu'elles imposent et non per les prérogatives qu'elles attribuent. Il tte m'appartitint pas de lever l(;s yeux jusqu'au (ront de mes maîtres et de prendre leur autorité p«iur la peser. C'est une inconvenance de nv point leur abandonner mon poin sans murmure cl une malbonoélet(î de ne point tes remercier de ce qu'ils oa m'en ôtent qu'un morceau. Mais si mes paroles sont sans autorité auprès de vous, vous ne rejetterez pas l'autorité des antécédents, et je puis vous en citer qui sont tout h tfùi contraires aux prûionlions élevées par le comité.

Ainsi, lorsqu'en 1820, le Conseil décida que les écoles gratuites soraiont ouvertes aux indigents, ce fut lui qui choisit les institu ' \qtieis ces écoles seraient confiées et, si l'on considère

(^ la question sous un autre point de vue, l'usurpation de vos droits est d'autant plus flagrante que le comité vote pour vous le budget et vous force de subvenir à l'enlretion d'une double école.

Je crois vous avoir prouvé que le comité a porté la main sur vos attributions. Si, cependant, pour éviter un conflit, dont le tort ne peut m'élrc inijiuté, vous croyiez devoir accueillir les usurpations de votre ambitieux collègue, vous aussi. Messieurs, voua dépasserioï vos pouvoirs, car vous n'avez que l'usufruit des droits attribués au conseil municipal, et ces droits doivent passer à vos succe.sseurs intacts et sans aucun précédent qui les aSaiblisse.

J'ai dit que la mesure était illégale, j'ajouls qu'elle est inique et mauvaise.

D'abord elle est inique parce que, la besogne restant en son entier, les appointements, et des appointements calculés sur le strict nécessaire, décroissent de moitié et égalent à peine les divers avsoptages que les moindres instituteurs trouvent dans les moindres '^Goniraunes.

En second lieu, elle est mauvaise, parce que, avec la modique

somme de 600 francs, vous ne trouveriez, pour diriger votre école pendant le jour, qu'un homme qui n'aurait pour l'instructioD d'autre vocotion que so misère, que la faim mettrait, daus votre école, maigre et exténué, et qu'elle en ferait sortir bientôt après

plus maigri- el plus exténué encore, ou qui trouverait moyen d'introduire dos élèves particuliers parmi ceux que vous leur enverriez, ce qui serait plus préjudiciable encore à l'instruction.

Elle est mauvaise, pnrce que rexpi'-rieni'e b prouvé qu'un établissement giiuvcrné par deux irliefa, marche rapidement vers sa décadence, parce que, de l'aduiission de deux directeurs, résulteront une foule de dilflcultés dont on ne peul prévoir encore que la moitié, que vous no saurez à qui conlier la direction de l'école nocturne, plus avantageuse que la première, mais exigeant aussi pluâ de fermeté el d'instruction ; que personne ne voudra porter la responsabilité du mobilier, et que, matin et soir, il faudra faire un petit inventaire; qu'enfin il n'y aura pas d'ensemble dans l'instruction, et que votre 6cote, dirigée par deux honjmos égaux en pouvoir, mais inégaux en bien des choses, ressemblera à ces petites voitures attelées d'un âne et d'un cheval dont la vue vous a quelquefois fait sourire ; et pour que personne no s'offense de la comparaison, je déclare. Messieurs, que c'est moi qui suis l'âne.

Elle est mauvaise, enfin, parce qu'il est douteux que l'école puisse être faite aux clartés, mêlées d'ombres, qui résulteront de vos quinquols, parce qu'il est plus douteux encore que de grands jeunes gens, qui ont déjà la prétention d'être hommes, veuillent bien en hiver quitter leur lit â six heures et se résignent en été à ne se mettre à leur travail qu'à neuf heures du matin et h l'abandonnor avant six heures du soir, pour venir à l'école mutuelle se faire enseigner l'alphtibet par dus moniteurs et se faire dunuer des férules; qu'une de vos écoles âera déserte au moins pendant la plus grande partie de l'année, tandis que l'autre ne sera peuplée que de petits enfants, incapables de profiter de l'instruction; qu'ainsi, semblables à ces ouvriers maladroits, qui brisent en voulant raccommoder, vous ne ferez rien pour avoir voulu trop faire.

Cette double école, trouvée par le comité, n'est qu'une utopie d'une nou%'elle espèce. Le comité, préoccupé par son amour pour l'iustruclion publique, est allé chercher bien loin ce qui était sous sa main. De quoi s'sfçissait-il, en efîet? D'appliquer l'enseignement ntuliiel au plus grand nombre d'enfants possible. Pour cela, il ne faut c|u'iino salto plus grande, et cette salle vous l'aurez., en faisant dlsparuitre le mur ({ui sépare l'école mutuelle du magasin à four-

rages de lo gendarmerie, et en le remplaçant par un raate arceau.

Ceci Dt! remplirait pns encore noâ vue*, ai je eotendu dire & quelqu'un qui a iiuuli]ue intluence au romilé. Sans doute, cela ne remplira pas vos vues, (>i vous avez sccrètom^nt résolu d'ditniner le directeur; mais si vdus n'avez d'aiitro but i]<n.i tie répandre l'in»- Irticlton parmi tea ouvriers, vos vues seront pnrfoùeiiiciit remplies; car tes ayant inslruil^i petits, vous n'oarez plus besoin de les in»truire grands. I*urtout il y n des ouvriers, et nulle part, que je sache, il n'y a d'écoi» nmluelle partagée en deuv divisions dont l'ono a lieu ovsnt l'aurore. En raisonnunt comme le eomiti), il faudrait " '' ■ ' " ils piililics. Ainsi, pour la commoi, 'Ire aux clmmps punJaut le jour, U faudrait (lue le prôtredit ia messe avant l'aube, ({ue le juge tint audience aux flainbettux, que l'administratuur ouvrit ses bureaux avant le lever du juur et ne les ferniAt qu'aprte lo coitclier du soleil, ce qui n'amuserait pns ces messieurs, surtout si. la besogne grandissirnt. les appointements restaient petits.

Il serait bon, sans doute, d'ouvrir une école gratuite pour les ouvriers. Mais, pour que cette école fût utile, il faudrait que l'instruction qu'ils y recevraient fat un complément de celle qu'ils auraient déjà reçue à l'école mutuelle; qu'on leur enseignât à réiliger Qoe lettre, à bien appliquer les opérations de l'arithmiitique à k'urs affaires, et celles de ia (ïéûmétrie à leurs travaux. En tout ces. cutte écolo ne devrait pas ètn^ faite avec une portion des appointements du directeur de l'écolo inuluelle, un traitement particulier devrait être alloué à l'instituteur chargé de cette école, car toute besogne mérite salaire, et le riche, qui gagne de gros appointements pour la seule fiilicue de donner sa signature et d'endosSiT de temps ù autre un hahit brode, ne doit pas condumnerle pauvre à Iravuiller gratis.

Si la dépense, qui résulterait decette mesure, effrayait l'économie de quelques-uns d'entre vous, je leur ferai remarquer que la ville, qui donne de cinq à six mille francs pur an au collège, ne doit point lésiner avec l'instruction populaire, qui a autant de droits et plus de droits peut-être aux largesses du budget que sa docte sœur avec sa rrdie noire et son bonnet carré.

Il m& reste une dernière observation ô vous faire, et je n'abuserai pas longtemps do votre patience, car je veux vous parler de moimérae.

Quand vous m'avez, nonimt'i directeur, je n'ai point dû m'enquérir si le comité pou%-ait vous disputer ce droit. Sur la foi de votre arrêté, j'ai contracté avec un jeune professeur des engagements qui

devraient subsister jusqu'à la fin du Tannée; je suis allé hors de chez moi étudier la méthode d'enseignement tnuluel, et cette absence a été accompagnée de dépenses lourdes pour mon humble fortune. Je n'ai point d(t appréhender que ces dépenses pussent être sans résultat, et que les ongagemenls que je contractais dussent être de si courte durée; ma sécurité à cet égard était d'autant plus complète que je devais regarder l'obligation de vous fournir un certificat de capacité, qui m'était imposé par votre arrêté, comme un engagement. Car il me semble qu'il n'y a point d'obligation sans obligation réciproque; si cette clause n'est pas dans nos codes, elle doit être écrite dans la conscience de l'homme juste, qui ne promet jamais légèrement et en vain.

■Vous êtes tous honnêtes gens, Messieurs; or, est il un boanôte homme qui, ayant promis un avantage, à condition qu'on s'imposerait tel sacriflce, se croie en droit de retirer Tovantag© quand le sacrifice est consommé, de renvoyer l'ouvrier quand les matériaux sont sur place et prûts à être mis en œuvre.

Si, dès aujourd'hui, et sans que vous ayea k vous plaindre de moi, vous m'enleviez la direction entière de l'école, vous me dépouilleriez du droit acquis, et j'aurais droit de crier à l'injustice et à la spoliation. Vous nous feriez un tort irréparable à nous deux : à moi, dans ma chétive fortune, et à vous, dans votre renommée. On douterait de votre équité; votre promesse ne suffirait plus, et on prendrait avec vous des garanties comme avec un particulier d'une moralité inconnue.

Je me résume. Messieurs, et je dis : l'arrêté du comité cantonal doit être rejeté, non seulement parce qu'il est illégal, mais encore parce qu'il est mauvais. Mais quand bien même vous croiriez devoir l'adopter, il est de la justice que vous me laissiez la direction entière de l'école jusqu'à la fin de l'année scolaire.

J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre respectueux serviteur.

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