‹ Memoires (volume 2)Chapitre 6 sur 68 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

natnmise du clergé sur l'instructfon. Invaston romaine t tangue latine. Invasions barbares t langue rustique ou romance. Constitutions de Charlennagne. Ecoles épiscopales et abbatiales. Le Scholastique ou Ecolâtre. L'ignorance au X' siècle. Pr^ugés populaires. L'an 1000.

Celui qui. le preniier. eut le plus de mémoire et qui. avec de la mémoire, sut examiner les fails avec allention et en tirer les conséqueoces pratiques, devint l'homme indispensable. Prévoyant les dIfBcultés, il put, d'une oianière plus ou moins claire selon ses intérêts, indiquer les moyens de les faire surmonter. A cause de ses mystérieuses indications, il fut recherché par les simples d'esprit, les faibles et les curieux, devint forcément leur conseiller et ne tarda pas à être leur maître. Comprenant, en effet, sa supériorité et jaloux de la conserver, il instruisit les siens et quelques-uns deceux qui s'ioclinèrent respectueusement devant son expérience. Une espèce de confrérie se forme alors et cette confrérie arrive à se faire considérer comme seule dépositaire de toute science. Seule, elle peut indiquer le chemin à suivre dans la vie. A elle seule appartiennent le passé et l'avenir. Le respect le plus protond l'entoure, on s'incline devant elle, on la regarde comme sacrée. Qu'on appelle comme oa voudra les membres de cette confrérie, ces membres ont formé une classe privilégiée, la classe sacerdotale qui seule aura le droit de parler des liens qui unissent le ciel et la terre et d'enseigner ce qui composera le bagage des sciences et des lettres.

Tous les écrivains s'accordent, en effet, à reconnaître que, dès la plus haute antiquité, l'enseignement des lettres et des sciences était confondu avec l'enseignement religieux. Les représentants de la religion catholique, dès qu'ils le purent, firent ce qu'avaient fait les

représentants des autres religions. Sous le prétexte que le Christ Burait dit ; Sinite parruloa eenire ad me. ils prirent l'enfaot dès le berceau, le couvèrent jusqu'à l'adolescence (11, le guidèrent pendant te reste de sa vie et arrivèrent h déclarer carrément que i< l'Eglise a des droits imprescriptibles sur l'homme aussi Lien que i( sur la société ; elle les tient de Dieu et personne ne peut les lui « enlever (2). Il Leur force, fut d'autant plus graade (|ue les temps furent plus troublés.

(( Après la conquête des Gaules, dit M. Guîzot (3), le clergé » chrétien, .seul dépositaire des lumières du temps, commanda aux u conqitis l'obéiaisunce et recommanda aux ujaîtres la modération. « Mais, dans cette participation aux alTaires, il perdit son caractère « primitif et propre, la religion fut entre ses mains un moyen de « pouvoir comme de civilisation ; ses principaux membres deriu- (I rent riches et substituèrent souvent les armes matérielles à l'au- « lorité spirituelle qui était d'abord leur force unique; quand ils tt furent en étal de lutter contre les puissants laîrjuea, ils prirent i( souvent leurs mœurs et partagèrent leur ignorance. »

Après avoir conquis les Gaules, les Romains y établirent leurs lois et leur langue. Toutes les alîaiies devant se Iraiter en latin, le latin devint familier aux Gaulois qui coniprîrent qu'il leur fallait entendre et parler la langue lutine pour arriver k faire respecter autant que possible leurs droits. Puis, après les invasions barbares, le mélange du celtique, du latin et du teutotiique fit naître la langue rustitjite ou romance qui devait engendrer le français (4).

(Ij Los minialrcs ilu nouveau Bace-doce ne failliront pa-î à la mHsion qui leur était eonflée; ila recevront IVnfani dos brss de sa tnôra, t>c'gayeiont d'abord ave<7 lui et. plnit tard, ils ofTru'niit, dans dea écntes plus relevées, un abri à nna adol'iscence. (Croanier, Cnnrjrégttùotts religLetai'È. Homme*, p. 526.)

{2) M^r lia tel, évéque de Séei:. Citation du Radical du 31 auùl i^H, première CKlonne.

(S) HUloite de France, t. 1, p 469

(*) Dans sta Hecherehes, rhap. 1. liv VIII, Pasquier dii que Home, après ea coDqiifitc ne sei conlânUi pa-^ d'BS»ervir. inMis voulut espandri"! sa langue par toutes le» nalioris subj<igu<'>es, Ci^lti fut cause que les Qaulois soumis fi cet eint'iri' s'atinnnôrcnt, fiu't plus qui moins, Benti^Uilre la Inuguelntine tant pour ae rendre obfti^sans que puur enti'udro leur bon droit,. .. Ainsi s'RBchangoa notre vieille langue gauloise eu un vulgaire romain, tellemput que Ifi où nos vieux Gaulois avoiont leur propre langage, que l'on appeloit wallon, ceux qut leur succûdèrent appcifironl le lanKapo plni moderne roman, par<"e qu'il sera» bloit avoir pris son oriRinu des raols romains que l'on avoit ou adoptes ou

naturalisés avec l'ancienne gmm maire gauloise Sidoine ApoUiaaire, ôvêque

de Clermont, congratule lOB gentilaliommes auvergnats de ce que la nobleaaa

Quelle ttistructioo l'Eglise donnait-aile alors? Il e<«l nvérf) (|ue Tèvi^qutts QvaiciU fouJii dfts écoles oatli»'dr»l«s (lu «piscoi3 le luit du fi>r«i«^r dv* l<tcteurs «il dfs clmuln.;» puor l'oflîce liTin. mai» C4?5 évo\m (>t«ionl plutAl de* séminaires qu« dos écoles. Il n')' avait plus rtfn al'trs. « C'est A pcino si du pa^siS surnage M quoique vestige d'udministrolion municipale. Uno seule chose << reste doboiil : l'Eglise. Elle prend l'enfant, lo soigne, l'ing " Iruit 11). » Mais 1 Er{Iist>. à son tour, so laisse envahir par la barbarie qui possédait le monde (2), et la rite multitude, courbée sous , 1 brutissante dépendance n'avait pour ainsi dire pas d'exis-

Enfin, en 788, Chariemogne, qui avait rertaincment lo notion i' "'"' ' ' " > ^tiltltion De Scholix prr fin<ptln rpix-

1 ■-■. C'est de celte constilution, qui doit

(aire pardonner bien des choses à son auteur, que date sinon la r nce des lettres au moyen-âfie, du moins le rétablissement

rijction publique duns les Gaules et dans la Uermanie.

Par 8uilo des ordres tle Cbarlemagiie, il dut y avfiir une écoie près de fh.ique cathédrnle, prts tle chaque monastère. Les évoques et tes abbés devaient faire leurs inslruclions en Ijitin, puis l'.*s traduire uu |>ot]ple en longue vulgaire. Celle obligation seule dêninnlre que le peuple, c'est 6 dire le gros de lo nation, était attaché û sa langue et que cette langue, malgré le régne obligaloiro du latin, no put être anéantie.

Il est plausible de croire que les évoques et les abbés enseignèrent d'abord eux mêmes, puis firent enseigner par un clerc ou par un moine de leur choix.

«ÎHnv<»rLmo conl«tnnoîl le langago gaulois pour s'adonner à un autre beau.

' oxqui«: r'élijit vraisembiahlemcnt lo roman que nour5 afleclastûeB

i,- ... ,j>,(.in quo tiucl(tuc3-iin-3, parLinl de noire pays, l'appoloient (juelque-

foi» rcirn-tnie et nous romains. Au deuxième concile de Tours, romarin» est

ris pour Kronçois ou Gaulois deinetuant en la Brotagao... et depuis romanuê

lignitJa toujours gaaluii;. De ta vint qu'on nppcta ruinan noire nouveau lan-

»g«.. ,. flt par un Inng sueciîs de lem[is parler roma» n'étoil autre elioso que

' qiio nous disons parhr franr.ois, et iouglenips apiùs Guillaumo de Naagy

^CranstatA on mman yilijsioiro de Vranfe qu'il avoil fcrite en lalin,.... puis, à

nesuro que ta langue s'éi'uro, te nam tle romau reuta aux livres composés en

'leluigat^e ancien.

|1) lietue de* OenT-ltfnnilet, livraison du 15 (Ktotïre 1K;9, article intitula ; Berue hlteraiti!, l'Ensd^iieinerit primaire acant tT89. (tt Cuixot, Butoir* de France, 1. 1, p. .460. l?l Paul Lacroix, Mceun, V*age$ et Coatumet dit mpytn-èiQe,

Jusqu'au Vllf* siècle on n'écrivit guère que sur le papyrus, Seconde écorce du roseau du Nil. Il fallut alors, les Barbares ayant conquis l'Egypto, recourir au parcketnin ou au pélin, feuilles encore assez répandues et qui étaient faites avec la peau du nioutoD ou celle des jeunes veaux. Toul fut écrit sur parchemin, chartes et diplômes, même des ouvrages entiers. Ce furent, en général, les moines bénédictins qui, n'ayant pas grand'chose à faire, devinrent les copistes attitrés. Mais ces ouvrages, écrits à la main, d'une lecture difficile à tous les points de vue — certains parchemins ont plus d'un mètre de longueur — coûtaient fort cher, et peu de personnes, en dehors des communautés religieuses, pouvaient les lire et les conserver. Aussi les anciens étaient-ils obligés de faire des efforts de mémoire qui nous sont inconnus. « Lis portaient leur savoir dans leur léte et non sous leur bras. » L'instruction fut donc forcément réservée h un certain nombre de personnes privilégiées (1).

Dès 840, l'école de la cathédrale de Nevers était dirigée par un schol^istifjue ou écolàlre enseignant, avant tout, la grammaire et le chant qui était une des principales branches de la science cléricale (2).

Cet écolôtre, que l'évoque de Nevers choisissait parmi les chanoines de son église, dirigea donc l'école destinée à former les clercs; il la surveilla seulement ensuite et eût, plus tard, la haute main sur toutes les écoles de la ville. Il avait un sceau portant la représentation d'un maître è l'aspect vénérable, couvert de sa toque, assis dans un fauteuil et tenant dans sa main un livre ouvert ; devant lui, de jeunes enfants, assis, lisent dans des livres. Ce sceau portait pour légende : Schotaruni maglster (3).

Que filon dans cette école de la cathédrale? A part le chant et la lecture du latin, on y apprenait si peu de choses que le peuple est envahi par la superstition, qu'il devient craintif et féroce. Les

(Ij Voir l'ouvrage de M. Crosnier : Congrégation» religieuses ds diocéMtie Netêra, Homme*, page.^ 34, 107, 124. 125, et. un intéressant petillivre inlituté : Le* découeeries ten ptu* utiles et les plut célèbre*, 3' édition, Lille, Lefort, 1S51, p. lOO et suivantes.

(8; Prestjuo partout, dans les églises calhàdralea, la charge d'Ecolûlrc appartint au grand ohantre, Prhniceriiis, puis elle fut abandoniiéo à des DfBciers spéciaux qui en troliquérent, {Cartulaire de l'église d'Aiitun, introduction.!

(3) Crosnier, Congrégations religieuses, Sommes, p. 107,

lipses ot tes comètes l'épooTsatonl. It roit la main du diable psn: 'tout (!)•

Ao X» Kiécle. écrit Parmeutier, dai»» les Archives de Neotrg, les cha: \ever» ^(aionl duiis l'ipiioniiico In plus profonde.

(.).. .. . .,;.lent«it «lor», dit AIf)xt«i Munlril dtiiis Ut (omii 11 do i$oo

HUtttire den Frnnraiit, d'invAt|ucr lus ssinU pour «htcnir ce dont 00 ■ lin. Une femme entrsnt, le mutin, dans son élablp. pour 1 — .s vaches, devait dire : »> .Vous sauve Dieu et sainto Brigitte! Il si olle ne voulait pas voir ses vaches regimber et casser son pot plein do lait.

Mais les invocations n'étant pas souvent exaQcée.s, la coutum« vint de faire succiider aux supplications les menaces et jnOme li.-!» ho- ■ '' ' !i Martini?. l«s ogTicullt.M«rspi>iiss<';rent fort'loin telle

'imni. iinaïf tries »eii statuas irrerercnti iirinii. tractantn, pum cet intempsries aeris, cel tetnpCHtatin.. . in terra protrahtml, in ortiria cel apinia supponunt, cerberant, dilauiant, perrttliunt tt tuhmfrtfuut pcnittiit reprobariteg (2). " Lors dt^s inlempttries iiu des lempéles, ils tirent violeœiiient i5t irreâpectueuseaieal los iisin^es ou les statues des saints, les trninent par lerre, les enterrent diiii!> lej* orties ou les é|)ioes, les injiirienl, les dé»:hin;nl, les btitlent et les noyent en les réprouvant. •* Un peu partout, lorsi]ue la récolte était mauvHiso, les paysans couraient aux églises, en tirruchuient les saillis, les traînaient et les fustigeaient pour avoir laissé grôlcr leurs champs ou geler leurs vittnes (3).

Chez nous, à Coniinagny, par exemple, la statue de saint Gervais, saint Genevra comme on dit vulgairement, a eu et a peut-ôlro kencore le mérite de faire la pluie et If beau temps. Avait on ft rcraindre qu'une chjileur trop prolongée ne portai préjudice aux récoltes? Vite, on s'emparnit de cette statue et, sans aucun respect pour le saint qu'elle représentail, on lui faisitit prendre un bain ians la fontaine qu'elle domino. Le temps se couvrait-il do nuages.

(l) 1*8 prêtres ont abusé, pûrlout et toujonra, des cerveûu.t h poine peo- ,tuttB. des natures restées clans renlVinoQ et, au lieu d'être iem instructeurs, I ^roancipsteur», nii lieu de développer l'intelligenco et la raison, ils oDt oscril la rnison, fonatf le? intelligence.? pour mious flomioer des êtres kTeugles, soumis par ta («rrpur et la supprslilion. (Gustave Rivet, dans le iical (lu 10 soplomhre tOOI.) [ii Reeueil 'Jet statuts synodaux de» éfflUas lie Cahar» et dé Rhodes. i'ii C'est chM-tainoinont ainsi que se forma l'habiludo du jurement fpii n'est, en somme, que l'invacalion, avec colore, du nom du Dieu iQVO({uiLi d' abord avec amour et respect.

âvaît-ll assez plu? on remettait Ib statue à sa place ordinaire. Toutes ces baignades, subordonnées aux besoins de ragriculture, ont produit ce fait que la statue n'est plus guère aujourd'hui qu'un morceau de pierre très fruste.

Mais comment loiitos ces croyances erronées ont-elles surnagé jusqu'à ce jour? Nos éducateurs religieux n'ont-ils pas une graadai part de responsabilité dans l'existence, encore st vivace, de ces erreurs.populaires ? Ce sont là des questions que cbacun peut s'adresser et que cbacun peut résoudre au coin de son feu (1). Revenons ft nos écoles.

L'ignorance était donc grande en Nivernais et particulièremeal dans te diocèse de Nevers dont nous nous occupons spécialement.

Pour essayer de l'amoindrir, l'évèque Alton (907-916) fit\-enirde Saint Amand-d'Elnon, au diocèse de Tournai, le moine Hucbald, que nous nommons Mumbaud, pour enseigner aux jeunes clercs la philosophie, la théologie et le chant ecclésiastique (2).

Parmentier assure que ce moine resta plusieurs années ft Nevers et qu'il écrivit en vers le martyre de saint Cyr et de sainte Julitte.

Guy-Goquillo le soupçonne d'avoir profilé do sus fonctions pour dérober quelques reliques du saint el les emporter dans son couvent (3).

Personne ne nous a raconté les succès do ses élèves. Je pense que ces succès ne furent p.as considérables, puisque l'ignorance était si profonde que les princes et les courtisans savaient à peine lire. Seuls quelques ecclésiastiques étaient instruits ol on les appelait grands clercs, « d'où le mol clergie a été formé pour signifier science, savoir, Le mauclerc était un ignorant (4) ». Du reste, nos contrées ressentent à cette époque toutes les horreurs de la guerre.

(1) J'engage mes lecteurs à lire Les Croyance* et Légendes du Centre dtf la Fi-ance, par Laisnel de la Salle; Croyances et CottuimfM de chei naiw. Croyance.! populaire*, Nos bons saints miracleurs et guériaseurs, par Lucien Queneau; Mémoire sur tes préjugés relatifs aius maladie* des enfants, par Is docteur Suberl,

(2) Fisquet, Lu France pontificale, diocèse de Necers.

(3) Eoviron ce temps, écrit Guy-Coquilte dans son Histoire du Nivernait, liucbBl, moine de Saint-Arannd-on-Elicon, familier de l'évt^quo de Nevers, impélra de lui le corps de sainl Urs (il est plus vraisemblable qu'il le prist k couvert, car l'evesque n'en eust jamais deagaroy son église puisque c'estoit la patron d'ii^ellej et le transporta en ladite abbaye de Saint-Amandqui est entre Tnurnay el Volcncîennes.

(1) Dictionnaire du eiettx tangage français, t, 1.

- Rt -

Nous savons (ous qu'en d52, Hugues le Grand, duc d« France et de Bo\. iicendiu Nererg.

^ ^.. ... . enfin les races gauloise, romaine et frsnke. 1onf;temp«

froissée» el pressées entre la Seine et la Loire, se furent intimement iconfùnd I. vers lo règne de Hugues Capet

'(987-96|, . forte, homogène, avec ses mœurs,

sus iot^réte el sa destinée â psri, on ne tarda pas h voir se former BU >• 'i un idiome A lit fois commun et propre, qui

n'ét ' , I latin, ni même roman, bien qu'il roufermAt,

en |<ortions inégales, ce triple élément (1). »

Pour îa formation des ' *- primitifs nui pntrèronl dans la

composition de ht tiio&rue (i . étudu qui ne rentre pas dans la

cadre de ce travail, je renvoio mes lecteurs aux ouvrages publii^s par M. A. de Clievalktl (2). Mais ce nouvel idiome resta longtemps à se former. Nous opproolions en efïet de l'an 1000 et, à cette data, le monde devait finir, l'ourquoi alors apprendre quelque chose? On ne songe qu'à rochetor ses péchés, on ne songe qu'ô donner aux gens d'Eglise et au.x moines pour gagner le paradis.

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