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DEUXIÈME PARTIE

Si j'ai demandé à entretenir encore le Congrès de l'objet de ma précédente communication, c'est que dans un récent voyage j'ai recueilli de nouveaux témoins en faveur des conclusions que j'ai eu l'honneur de présenter tout d'abord, témoins, selon moi, irrécusables (2).

Je m'occuperai successivement de la chapelle et du pont.

La chapelle est antérieure au pont actuel : un joint, absolument franc de toute liaison, est encore visible dans la hauteur de la chapelle inférieure, au-devant de la façade (fig. 3) sous l'arcade de décharge de l'est : c'est celui qui est dessiné par la colonne d'angle. Ce détail est facile à constater ; il est à peine dissimulé par le massif du cintre (3).

Dans la façade aval était l'entrée de la chapelle, avec un porche au-dessus. Les traces de ce porche sont incontestables, car une partie d'arc plein cintre (fig. 3), enfermée aujourd'hui dans le massif du pont, apparaît des deux côtés entre les deux pieds-droits des arcs doubleaux de l'aval.

Au-dessus de ce porche s'ouvraient au moins deux croisées, peut-être trois, éclairant la nef; les deux jambages (fig. 1] existent vers la naissance du cintre de la grande baie de la chapelle supérieure (4) -— ce qui prouve notre assertion.

(1) Cette seconde partie de la présente étude a été, comme la première, lue au Congrès annuel des Sociétés départementales des Beaux-Arts, par l'auteur, désigné spécialement par ses confrères, et membre correspondant du Comité.

M. Gonse, président de la section des Beaux- Arts, dans son discours d*ouverture, le 23 mai 1891, a bien voulu mentionner ce Mémoire comme l'un de ceux que le Comité avait particulièrement remarqués.

(2) J'y trouve, sur plus d'un point, la confirmation des conclusions auxquelles s'est arrêtée la Société française dC Archéologie (Congrès d'Avignon de 1882, page 259).

(3) Ce joint a été signalé par M. Revoil et vu par les membres du Congrès de 1882.

(4) Ce détail a été signalé au Congrès par M. Sagnier.

Deux lignes accusées par la difTéreuce d'appareil — lignes qui suivent la pente du toit — donnent la véritable hauteur du pignon primitif de la façade (flg. 1).

La première chapelle avait donc une entrée surmontée d'un porche, et dans son pignon, au-dessus du porche, des croisées. Le pignon suivait la rampe du toit.

Enfin le pont n'enclavait pas (1), comme de nos jours, la nef de la chapelle dans son propre massif (fig. 2).

Indépendante du pont actuel, la chapelle avait une seule nef au niveau du tablier du pont, qui était le pont primitif. Pour s'en convaincre, il suffit de constater la présence de

Goujpeloi?^iîu(iii!;(U €6lt Ocloeï

quatre fûts de colonne engagés dans la voûte faisant sol de la nef supérieure, — voûte qui coupe en deux la nef primitive (flg . 5 et 6). Ces colonnes portaient deux arcs doubleaux (2) ; il sufBt de voir le bandeau intérieur (fig. 6) décoré d'oves, copie interprétée

(1> HU. R«voil, SagDior et Chaix partagent cette opinion. (!) Les chapiteaux de cei coloDoea pourraient bien Atre cens employâe portant ies nerrores do la voûte du bas.

L coloanes d'anglea

des Romains, qui est intact à l'ouest de la chapelle supérieure, et coupé au ras de la voûte à l'opposé. Ce bandeau est encore le départ de la voûte ; il était au-dessus des chapiteaux et recevait les arcs doubleaux (flg. 8).

Au-dessous, à l'est, on retrouve un arc de décharge reposant sur quatre massife formant contreforts intérieurs. D'ailleurs, la demi-calotte sphérique du bas a été démolie et refaite pour raccorder le sol de la chapelle supérieure : ce qu'on n'a pu réaliser complètement, car la nef est de quatre marches aui7 j dessous du chœur ; mais la forme aplatie de

CPoujpe ÊojtîS'Pts.fllt ££yit^iîcien la demi-calotte du bas, aussi bien que son mode de construction, dénoncent ce remaniement. Quant à l'abside supérieure, elle a des dispositions et des nervures qui accusent la fin du quinzième siècle (Ûg. 6), tandis que la nef du dessous, couverte par la voûte moderne, a des nervures prismatiques, c'est- &-dire du quatorzième siècle. Cette voûte, comme celle de l'abside, est mal développée.

Il est donc évident que la chapelle supérieure n'a eu d'autre raison d'être que d'établir un raccord avec le pont actuel (1).

' Le nouveau pont a amené le remaniemeat de la chapelle, et un remaniement étrange.

Comme il coupait en deux la nef, il ne laissait qu'un aspect médiocre au pignon. Il deve- *'/'7 nait impossible de passer de la chaussée dans

la chapelle sans modlGer la façade (fig. 1).

Un certain tâtonnement a présidé à ces transformations ; on le surprend d'abord h l'étabhssement d'un porche, dont la naissance existe encore au-dessus du toit ; aux deux corbeaux recevant les formerets ou arcs doubleaux, encore en place ; à la construction, audessus de cette naissance de voûte, d'un pignon percé de deux ouvertures plein cintre ;

(1) Cest là encore l'opinion émise par plusieurs des eavenls dont nous avons cité Im noms c

c'est le clocher ordinaire des églises pauvres de la région. Le plein cintre à cette époque, dans le pays, n'a rien qui doive étonner : à Monteux, par exemple, on voit une porte fortifiée de même époque avec un plein cintre.

La ligne de démarcation des appareils de la façade, n'est-elle pas là pour appuyer nos conclusions? (flg. i).

Il semble qu'on puisse nous objecter seulement la position des chapiteaux romans au bas des pignons qui sont au-dessus du toit et au-dessus de la ligne. Mais il est plausible que les chapiteaux ont pu être remontés vers la fm du quinzième siècle. Sur ce point, notre obligeant et savant compatriote. M. l'abbé Requin, a bien voulu nous envoyer des renseignements que nous croyons utile de reproduire ici : c En 1503 et 1513, un maître maçon du nom de Jean de Senanque ou d'Avignon, aurait travaillé au pont et fait la chapelle Saint-Nicolas . Et pour cette dernière, c'est par bail à prix fait, passé entre lui et la compagnie de Saint-Nicolas, en date du 23 mai 151 3, que la chapelle aurait été construite. »

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Voilà bien qui oonfirme nos assertions : n'avons-nous pas attribué aux dernières années du quinzième siècle la chapelle haute, ainsi que la transformation de sa façadef Et ne serait-ce pas seulement à cette date que l'unique nef aurait été coupée dans sa hauteur ?

A ce que nous avons dit decette transformation, ajoutons que le besoin de défense avait aussi contribué à faire modifier l'aspect de la chapelle. L'absideaétémantelée d'une tour militaire commandant le pont et répondant aux tours militaires du départ d'Avignon et à l'arrivée à Villeneuve. Il y avait là un système logique de défense qui imposait un poste non seulement pour commander le pont, mais encore le cours du fleuve.

Gcsisoni au. font

Dépouillée de ses remantemento, la chapelle de Saint-Nicolas ou de Saint-Benezet est certes l'une des plus curieuses constructions romanes. Pas de contreforts extérieurs ; au contraire, tout l'aspect de la construction romaine (fig. 8) ; mais à l'intérieur, aux quatre angles du plan, des masses de maçonneries formant contreforts ; un mur de foible épaisseur, les réunissant, économise les matériaux. Les voûtes et le toit en pierre portent, de chaque c6té, sur un cintre appareillé, d'un mètre dix centimètres de laideur, qui réunit les contreforts intérieurs.

La toiture en pierre rappelle celle de l'église du Thor ou encore celle de Saint-Front à Périgueux.

Partout déjà les traces d'un art savant, opérant avec une méthode assurée.

Les sculptures de la chapelle sont traitées comme celles de Saint-Quinin de Vaison, de Saint-Jean du Moùtier à Arles, et de toutes les églises romanes du Midi.

Est-il admissible que Ton se trouve en face d'une construction romaine? Nullement. C'est le plein épanouissement de l'architecture romane de la Un du douzième siècle, de 1177, date de la fondation de la chapelle.

U demeure donc établi pour noua :

1" Que la chapelle est antérieure au pont actuel ; 2" Qu'elle était à une seule nef;

3° Que le pont primitif était au même niveau que le sol de la chapelle basse ; 4° Enfm, que dès les premières années du seizième siècle, au plus tard, la chapelle a été divisée dans sa hauteur.

Pour ce qui est du pont lui-même, nous pouvons dire, aujourd'hui, que non seulement les retombées de l'ancien pont sont visibles dans la première arche près du quai (1), mais encore de l'autre cûté de la pile portant la chapelle ; que cette pile a une retombée des deux cdtés : ce qui est péremptoire.

1 carolingieDDe, et selon MU. Sagnier

Ces retombées ont une saillie sur l'assise supérieure de 0°>45 centimètres, et une largeur, en amont du pont actuel, de trois mètres.

Elles n'accusent pas de claveaux juxtaposés jusqu'à cette hauteur; ils sont liaisonnés, comme toutes les maçonneries ; sur le lit supérieur, des trous de montage et des joints très fins, qu'on dirait sans mortier, caractérisent cette maçonnerie.

Ces détails, qui nous rappellent des analogues dans l'église de Saint-Quinin de Yaison, sur laquelle M. de Lasteyrie a écrit une si remarquable étude, nous ont permis de dater par cela même les retombées que nous venons de signaler.

Or, M. de Lasteyrie nous fait observer qu'il ne faut pas attribuer à une date antérieure au douzième siècle la construction de l'abside de Saint-Quinin, loin de la faire remonter au règne de Charlemagne, comme le prétend M. Revoil.

Cette observation du savant archéologue s'applique de tout point aux caractères des retombées du premier pont (1). Ces joints de même finesse, nous les retrouvons dans les claveaux du pont actuel.

Quinze jours avant la visite qui nous a permis de recueillir les matériaux de cette nouvelle étude, une commission, composée d'ingénieurs des ponts et chaussées, avait visité le pont, et reconnu, nous a-t-on dit, l'existence des retombées du pont primitif, signalées par nous.

Mais à quel siècle proposerais-je d'attribuer ce pont? Est-il du douzième^ du treizième ou du quatorzième siècle?

On connaît nos raisons pour ne pas l'attribuer au douzième siècle. D'autre part, les escaliers n'accusent que le quatorzième. Un argument sur lequel nous ne comptions pas, nous permet aujourd'hui d'être plus affirmatif. Retournant en tout sens autour du pont, au moment même où, sur le quai, nous terminions notre examen, nous avons, à une petite hauteur, en saillie sur deux claveaux alternés du milieu de l'arche, trouvé deux écussons avec armoiries.

C'est le 20 janvier 1891 que nous découvrions ce détail, inaperçu, a-t-il semblé, jusqu'alors. N'est-ce pas un double témoignage et de la date et du nom du constructeur?

Un obligeant ami a estampé ces armoiries, ce qui m'a permis de les étudier. L'une d'elles n'est pas saillante (fig. 9), elle est relevée sur le nu tout autour par une ciselure ; elle porte entrelacées deux lettres L. S., un monogramme sans doute (2).

(i) Après un examen des plus minutieux, nous admettrions volontiers aujourd'hui, quoique nous en ayons dit dans notre première étude, que le pont primitif a pu avoir une pile intermédiaire entre celles qui existent; le départ de la courbe semble Tindiquer.

cause

ci-dessus n*a encore été décrite.

Serait-ce celui d'un bourgeois ayant donné les fonds nécessaires à Timportante réfection de la première pile du pont en 1503, et dont le travail aurait été exécuté par Jean de Senanque? Nous inclinerions vers cette solution, car la forme de Técu indique la fin du quinzième et même le seizième siècle.

Mais si nous n'avons pas présentement le nom du personnage, qu'il n'est peut-être pas impossible de retrouver, du moins, nous sommes assuré qu'au moment où l'on a gravé cet écu, le pont existait.

Il n'en est pas de même de l'autre écusson (fig. 40) : une saillie de près de 0™,07 est réservée sur le nu de la voûte dans le claveau qui porte les armoiries.

Ces armoiries semblent être un rai d'escarboucle. Ici encore, si nous ne pouvons placer un nom, nous sommes sûr du moins de posséder un témoignage contemporain de la construction même du pont, et la signature du personnage qui s'est intéressé à son édification.

A défaut d'autres données, nous dirons que l'écu est du quatorzième siècle : la date du pont se trouverait ainsi fixée (1). Il y a accord, dans tous les cas, entre les escaliers de la chapelle et les armoiries que nous venons de signaler sous l'intrados, en saillie du pont, et l'arche qui passe au-dessus des boulevards extérieurs de circonvallation.

Et maintenant, voici en deux mots notre double conclusion :

La chapelle primitive est de 1177, elle a été remaniée, peut-être vers le seizième siècle ;

Le pont de nos jours a remplacé un pont contemporain au niveau de la chapelle inférieure ; ce pont commençait à trois mètres en amont de celui qui existe ;

Et le pont actuel, dont le tablier est supérieur au niveau de l'ancien, a été construit au quatorzième siècle.

Massillon Rouvet.

que

(1) Cest ropinion de MM. Sagnier et Chaix. D'ailleurs un chroniqueur du seizième siècle avance le pont Saint-Benezet était Vœuvre des Papes.

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