‹ MemoiresChapitre 16 sur 93 · LE FER · texte numérisé non relu

LE FER

« Nous entrons dans le pays du fer... »

H. UIHE. - Mott9 8url'ÂngMern.

fer, ô mot évocatoire,

Tu rappelles la lente histoire

Des progrès de Thumanité !

D'un sort meilleur toujours en quête

Avant d'opérer ta conquête,

Elle a souffert, elle a lutté î

Elle a lutté d'instinct, sans trêve, Afin que l'outil de son rêve Fût plus puissant et plus parfait.

Jusqu'à cette époque bénie Où quelque inventeur de génie Te présenta comme un bienfait !

Alors, l'homme à jamais oublie L'âge de la pierre polie ; Puis délaissant le vieil airain Qu'il travaillait d'un bras agile, Dans un grossier fourneau d'argile Il fond le métal souverain.

(1) Poème qui a obtenu le premier prix (grande médaille de vermeil) au concours institué par la Société Philotechnique de Paris.

Et pour que ton minerai fonde, fer, sous la forêt profonde Il jette au brasier du bois mort ; Tandis qu'il l'attise et l'active.

Une tuyère primitive Y fait passer le vent du Nord.

La masse est soudée ; elle est telle

Qu'il la désire ; il la martèle

Sous le poids écrasant des rocs,

L'assouplit, Tamincit, l'aiguise,

Et bientôt façonne à sa guise

Des traits pour les chasseurs d'aurochs.

Un jour l'industrieuse Arie, Notre aïeule antique et chérie, — Fer résistant, ductile et doux Qui bardes l'arme meurtrière ! — Viendra comparer la prière Au vol des javelots indous.

Un jour l'Egypte grandiose

Burinera l'apothéose

De ses Pharaons radieux

Dans le granit, où leur image

Des temps surpris reçoit l'hommage,

Grâce au ciseau qui fait les dieux.

Fer pur, quand Lycurgue stoïque Proscrira d'un geste héroïque L'or et l'argent de sa cité.

Tu seras l'élu salutaire De son système monétaire.

Son élément d'austérité.

Les Hésiode et les Homère De l'Hellade, notre autre mère, Te chanteront, ô métal fier !

Les lutteurs des jeux de la Grèce Combattront avec allégresse Pour gagner un disque de fer.

Rome, fille de l'épopée, Asservissant par son épée L'Univers, sans se soucier Des barbares ni de leurs tailles, Au vaillant Mars, dieu des batailles.

Offrira des coupes d'acier.

Tu seras le glaive et l'armure Qui rempliront de leur murmure Les champs du monde féodal.

L'acier trempé qui fend les roches :

Brandi par des mains sans reproches.

Tu t'appelleras Durandal.

Tu seras l'invincible lame, L'instrument des forts qu'on acclame; Tu voleras, vrai justicier.

Vers l'opprimé qui crie à l'aide, Fils de Damas ou de Tolède, Fer carburé de France, acier !

Aujourd'hui, c'est toi qui domines, C'est toi qu'on extrait de tes mines, Pour être le grand suzerain Auquel la terre est dévolue !

Je te salue et je salue L'âge de fer contemporain !

Entrons dans la cité du fer et de la houille ! Quelle flamme et quel bruit ! L'air brûle les poumons ; La fumée obscurcit le ciel ; le sol se rouille ; Les sombres ouvriers ressemblent aux démons.

C'est une ruche humaine, une fournaise ardente, Le temple du travail où règne la vapeur ; C'est un rêve inouï qui ferait pâlir Dante, Une réalité qu'on voit avec stupeur.

L'ordre parfait régit les équipes fougueuses. Du pied des hauts fourneaux la fonte en jets vermeils Coule, se refroidit et se transforme en gueuses Pour les zélés puddleurs, aux cyclopes pareils.

Le four est surchauffé. La masse incandescente Des lingots s'arrondit. La suivant du regard, L'homme tasse, pétrit la loupe éblouissante, Et l'affine des coups fréquents de son ringard.

Quand la balle plus pure a vomi ses scories, Maintes fois, le cingleur laisse tomber d'aplomb, Pour l'émonder encore, sur ses faces meurtries. Le mouton monstrueux du lourd marteau-pilon.

Autour de l'appareil, il pleut des battitures : C'est l'essaim crépitant des abeilles en feu. L'usine tremble et geint de la base aux toitures, Et le métal compact se teint d'un reflet bleu.

Pour que le fer soit bon, il faut qu'on le corroie, Qu'on le comprime encor sous les cylindres noirs. Qu'il soit coupé, chauffé, que le pilon le broie, Et qu'une fois encore il passe aux laminoirs.

Alors les arts sauront plier avec magie

Au gré de nos besoins, dans le sens projeté,

Les utiles produits de la sidérurgie,

Qui sont les grands leviers de notre humanité.

Fins comme les cheveux des blondes chevelures. Seront les fils ténus du métal étiré A froid, de la filière, — et sous les cannelures, A chaud, le fer prendra le profil désiré.

Voici les massiaux, les tôles et les barres ! L'atelier constructeur bâtira tour à tour Les engins supprimant les mains-d'œuvre barbares Machine à raboter, grue, alésoir ou tour.

La science a dompté l'ignorance rétive :

Demain nous lancerons des ponts d'acier géants Sur lesquels les wagons et leur locomotive Franchiront sans péril les vastes océans.

Et le progrès railleur des appétits vulgaires. Oublieux des brassards et des heaumes épais.

Demain transformera les hochets de la guerre En instruments divins de bonheur et de paix.

Car Dieu veut que le fer, quand la forge s'allume, Soit l'esclave de Thomme et serve à ses desseins, Il veut que les marteaux le battent sur Tenclume Pour de nobles travaux et pour des labeurs sains.

Oui, le fer est sacré ! L'aimant de la boussole Vers des mondes nouveaux tout droit guide nos pas. C'est en fer qu'est la croix du clocher qui console, C'est en fer que sont faits la plume et le compas.

Le fer c'est la bouée ou l'ancre, c'est le phare Dont les feux tournoyants rayonnent jusqu'aux cieux Et ramènent au port le vaisseau qui s'effare. C'est la bêche ouvrière et le soc précieux.

C'est un des éléments de la grandeur française : Nos pères le forgeaient en priant saint Eloi, Et le roi-serrurier, le roi-martyr Louis seize L'ayant en noble estime, en aima fort l'emploi.

Parfois la pièce en fer, chef-d'œuvre de maîtrise, Captive nos regards par son aspect charmant ; Ciselée, ajourée ou dans la masse prise.

Sa forme nous séduit l'esprit étrangement.

Envahissant du beau les régions sereines, La matière subit l'ingénieux effort, Et devient fleurs, dragons, chimères ou sirènes Dont le corps décevant se recourbe et se tord.

Mais la virilité dans la grâce héraldique.

Avant de s'exprimer, des rampes des balcons A la clef des palais — vrai bijou — revendique Notre mâle énergie et nos talents féconds.

Malgré tous les tourments que le mineur essuie Au fond des puits, nu, fauve, enseveli vivant, Malgré l'air infecté de poussière et de suie Que nos Tubalcaïns hument en le bravant,

Malgré le sort affreux de ses grandes victimes Henri Cort, lord Dudley, malgré leur deuil amer, Et malgré les trépas de ses héros infimes.

Nous aimons ce métal que choya Bessemer.

Et le cœur attendri par cette âpre souffrance Qu'en gémissant déplore en vain notre regret. Nous sommes orgueilleux de nos forges de France, Du Creusot, d'Âudincourt, de Fourchambault, d'Indret,

Des usines du Nord, de TEst et de la Loire, Dont les volants chanteurs célèbrent le succès. Et dont tous les produits triomphants sont la gloire De la vieille industrie et du vieux nom français.

fer, substance universelle, Métal puissant, trésor béni, Qu'en son sein la terre recèle Avec un amour infini,

Tes lourds amas, tes filons jaunes.

Tes grains arrondis et menus Font l'orgueil de toutes les zones Et partout sont les bienvenus !

Loin de l'inépuisable mine.

En immense diffusion L'air dissolvant te dissémine Sur le globe, à profusion !

Ton oxyde est épars dans l'onde ; Ses tons chauds brunissent les monts ; Il teinte d'or la plage blonde Et rougit l'humus des limons.

Ta poussière de rouille sombre Estompe de traits fabuleux La Nature, et met un peu d'ombre Sur ses tableaux riants et bleus.

Partout tes molécules régnent :

Au milieu des flots en courroux Les brisants glauques s*en imprègnent, L'aspect des caps en devient roux.

Les rubéfiantes traînées De tes atomes rayonnants Ceignent de lignes festonnées Les assises des continents.

Granités, porphyres, gneiss, schistes, Basaltes, argiles et grès Ecrivent, vrais panégyristes.

Ton nom en signes mordorés.

Sans toi, tout meurt de chlorose Ou s'étiole de pâleur !

Aux feuilles vertes de la rose C'est toi qui donnes la couleur !

C'est ta vertu qui s'insinue, fer bienfaisant et sacré.

Sous la chair de la vierge nue Dont l'incarnat semble nacré.

Du gouffre où le cyclope enclave Tes riches gisements, 6 fer, Tu t'élances avec la lave Des volcans, ces bouches d'Enfer!

fer, le ciel t'idéalise ; Tu resplendis dans le soleil :

Le prisme y trouve à l'analyse Ton corps lumineux et vermeil !

Libre enfin des gangues immondes, Pur, éblouissant et fondu, Tu brilles avec tous ces mondes Où va notre rêve éperdu !

A toi l'étoile, à toi l'espace Qui chante la gloire de Dieu, L'éther où le bolide passe, A toi la nébuleuse en feu I

Tombe, et sois le météorite !

Luis, fragment de globe brisé, Reste de cbaos qui s'effrite En sillonnant l'air embrasé I

Tu rends les latitudes vaines Et gis partout dans l'univers t C'est toi que je sens dans mes veines, C'est toi qui m'inspires ces vers !

Refais le sang de la jeunesse.

Métal fécond et précieux, Afin qu*en son âme renaisse L'âme héroïque des aïeux !

Marcel Coulloy,

Page 1