LE TRAQUET
Un tout petit oiseau que l'on nomme traquet, Avec son beau plumage et sa mine éveillée, Tous les ans revient pour aimer sous la feuillée Et prendre ses ébats dans mon petit bosquet.
Il ne revient pas seul. — Sa compagne fidèle Avec lui reparaît, au renouveau des fleurs.
Elle est de même taille et moins riche en couleurs ; Craintive, elle m'évite en donnant un coup d'aile.
Lui, lorsqu'il m'aperçoit, immobile et lisant
Dans ma loge, il accourt, sautant de branche en branche,
Et, muet, curieux, il regarde, il se penche.
Tendant son joli cou d'un bleu noir et luisant :
Il est très familier. Son nid, une merveille. Reste toujours en place au grenier, sous mon toit. Mon rucher est à lui; quand il a soif, il boit ; Pour goûter, il ramasse à terre un corps d'abeille.
Alerte, il saute alors sur un piquet pointu ; N'ayant peur de glisser, il fait là sa toilette, S'étirant, rajustant une plume follette...
Pour sa belle il veut être un galant bien vêtu !
Puis il rentre en son nid relever son amie ;
Il couve, et couve encor, ses œufs blancs mouchetés ;
Il sait, si je suis là, qu'ils seront respectés...
Les lui ravir, grand Dieu ! serait une infamie !
Et, lorsqu'un peu plus tard, ses petits sont éclos, Il faut voir son bonheur !... Il va, vient et tournoie; Son chant se fait plus doux pour exprimer sa joie ; Il craint de s'éloigner et reste dans l'enclos I
A partir de ce jour, il est plaisant à suivre : Je le vois sautillant, gracieux et léger.
Prendre au bout de son bec et porter à manger A ses chers oisillons le mets qui les fait vivre.
Il n'y va pas tout droit pour garder son secret : Il n'indiquera pas la petite ouverture Qui lui sert à passer vers sa progéniture ; Il se cache, il attend, par peur de l'indiscret.
La mère est encor plus attentive et prudente : Au moindre frôlement de feuille, elle s'enfuit Remportant sa béquée, agit de même au bruit D'une hirondelle en chasse, à passer trop ardente.
Malgré ces contre-temps, les enfants ont grossi ; Je les entends jaser, s'ils élèvent le verbe ; Le plus petit grillon qui caquette sous l'herbe, Produit un son plus fort et plus strident aussi.
Enfin voici venu le jour par excellence !
Les reclus sortent; tous, du premier au dernier. Laissent leur nid charmant, ainsi que leur grenier, Pour jouir du bosquet où chacun d'eux s'élance.
Le papa les attend et la mère est tout près.
Le plus gourmand s'approche en agitant ses ailes,
Accepte vermisseaux, débris de demoiselles.
Et, dès qu'il n'en veut plus, un autre vient après.
Le plus fort, le jabot bien garni, sans attendre.
Va trop loin ; il s'expose à se faire saisir
Par un de ces matous, qui s'offrent le plaisir
De croquer les oiseaux qu'ils savent trop bien prendre !
Le père, qui le voit, le suit tout éploré,
L'appelle et se démène 1 ... il descend sans se taire I . . .
Pour sauver l'innocent aveugle et volontaire,
Il se met dans le cas, lui, d'être dévoré !
Son angoisse m'émeut I... sa frayeur est la mienne !... ... Hélas I il va partir et j'en ai bien regret !... Pourvu que mon mignon, sachant son nid tout prêt, Suivi de sa mignonne, au printemps me revienne? (1)
SÉVAT, Capitaine en retraite.
(1) Le Mignon est peut-être revenu, mais il n*aura pas retrouvé son ami. » Notre cher podte est mort presque au lendemain de ces aimables vers, à la suite d'une longue et douloureuse maladie. La Société Académique du Nivernais, quia été affligée déjà de bien des pertes cruelles, conservera un sympathique et fidèle souvenir de l'homme excellent, du parfait confrère que fut pour elle et pour tous le regretté François Sévat. d'A-0.