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ET LA TROUVAILLE DE DOMPIERRE-SOUS-BOUHY

rouver dans le sol bourbonnais, si riche en souvenirs préhistoriques et gallo- -romains, des silex, des bijoux, des bronzes et des poteries de toute sorte est chose banale ; mais ce qui Test moins, ou ce qui ne l'est pas du tout, c*est de rencontrer une Corne d'abondance^ la Cornu copiœ des anciens.

C'est cependant la bonne fortune qu'a eue un habitant de Diou, au commencement de l'année 1892.

L'antiquité nous a laissé de nombreuses et d'ingénieuses légendes. Une des plus populaires est, sans contredit, celle de la Corne d'abondance^ mythe que les poètes ont chanté et dont l'emblème a été reproduit à profusion, par les artistes, sur les monuments et les monnaies.

Quelle en est l'origine ?

Les uns l'attribuent à la naissance de Jupiter qui, voulant récompenser la nymphe Amalthée du soin qu'elle avait pris de son enfance, lui fit don d'une des cornes de sa chèvre nourricière (dite également Amalthée), remplie de feuillages et de fruits, avec la propriété de lui procurer, sans l'épuiser, tout ce qu'elle souhaiterait.

D'autres, au contraire, veulent que cette corne privilégiée soit une de celles qui ornaient le chef d'Acheloûs, quand il prit la forme d'un homme à tète de taureau pour combattre Hercule qui lui disputait la main de Déjanire. Victorieux, Hercule lui aurait arraché une de ses cornes et l'aurait remise aux nymphes du fleuve qui en firent le symbole de la corne d'abondance, après l'avoir décorée de fleurs et de fruits.

Ces deux versions sont bien contradictoires : en voici une troisième plus étrange. Suivant certains auteurs, Amalthée ne serait ni une nymphe, ni une chèvre, mais une vieille femme de Crète qui exerçait la profession de revendeuse, lucrative sans doute, et

qui mettait ses économies dans une corne de taureau qu'Hercule aurait eu la faiblesse de lui enlever.

Si cette version n'est pas plus concluante que les deux autres, elle est du moins originale et elle a, de plus, ce caractère particulier qu'elle se rapproche beaucoup de la découverte de Diou, dont je vais parler.

Un honorable commerçant de Diou, M. B., avait acheté, dans le vieux quartier qui confine à la Loire, une maison dont la cave était inhabitable, tant elle était encombrée de sable.

Voulant la remettre en état, M. B. était à peine arrivé à une profondeur de 40 centimètres que sa pelle heurtait un corps dur, fortement enfoncé dans le sable. L'ayant arraché, il le lança sur le sol où la pointe se brisa en tombant.

prodige! des monnaies d'or s'en échappent. L'objet en question est vivement relevé : de nouvelles monnaies d'or s'en détachent encore, s'en détachent toujours, et quelle n'est pas la surprise de Theureux propriétaire, de reconnaître, dans ce qu'il avait pris pour un piquet, une belle corne de bœuf ou de... taureau, bondée de monnaies d'or; en un mot, une corne véritablement d'abondance.

Etait-ce la corne de la chèvre Amalthée ou d'Acheloûs, qu'un mystérieux hasard aurait apportée dans les sables de la Loire? Ou bien était-ce celle qu'Hercule avait dérobée à la vieille Cretoise ?

A mon grand désappointement, ce n'était ni l'une ni l'autre, car les monnaies contenues dans la corne découverte à Diou n'avaient rien de commun avec les statères ou les hémi-statères de celle de la vieille Amalthée, mais tout simplement des pièces d'or de Charles VIU, de Louis XH et de François I®', au total i97 écus sols chacun du poids de deux dénierSy quinze grains trébuchants^ pour cinq livres quatre sols, ainsi qu'on s'exprimait en ce temps-là.

A l'exception de dix-sept monnaies communiquées à un amateur de Pierrefitte, les 180 autres me sont passées par les mains — bien rapidement, il est vrai, l'heure du train me pressant, mais suffisamment pour faire un classement général, sauf, ensuite, à étudier et à décrire, dans un deuxième examen, chaque pièce en particulier.

Bien m'en a pris. En fait de trouvaille, il faut toujours compter avec l'imprévu.

Quand je re\ins à Diou, M. B. avait, m'a-t-il dit, disposé de son trésor.

Il n'en était rien, M. B. avait une frayeur horrible que le fisc n'intervînt pour une part dans sa trouvaille, croyance populaire très difficile à déraciner et qui a le grand inconvénient d'entraver gravement le bon vouloir des chercheurs qui veulent reconstituer l'histoire locale de leur région, en ce sens, que les trésors, ces témoins irrécusables pour le chroniqueur, sont généralement vendus au loin, ou que, s'ils le sont sur place, la provenance en est toujours soigneusement dissimulée, ce qui revient au môme.

M. B. garda donc son trésor plus d'une année, et ce ne fut qu'après s'être bien assuré que le fisc n'avait rien à voir dans sa découverte, qu'il se décida à la porter à Paris ; en sorte que, sauf quelques monnaies qui m'ont été cédées comme par grâce ou... par reconnaissance, d'autres, en petit nombre, que de rares privilégiés ont pu se procurer ; trois enfin que M. B. s'est réservées pour les faire monter en bijoux, la grosse part a été vendue à Paris.

G est regrettable pour les numismates et les amateurs bourbonnais, car ces monnaies

étaient généralement bonnes de conservation et d'un or très pur ; de plus, elles étaient intéressantes, soit par le nom de la province pour laquelle elles avaient été émises (Dauphiné, Bretagne), soit par certains emblèmes (porc-épic, hermine), soit, enfin, par les différents monétaires et par ces points secrets qui, désignant les lieux de fabrication, sont pour le collectionneur autant de jalons infaillibles qui le guident dans le choix qu*ii veut faire.

Une seule monnaie sortait de l'ordinaire : c'est l'écu d'or de Louis XII, frappé à Gènes.

Voici maintenant la composition de ce trésor ; je ne puis malheureusement, et pour cause, la donner que sommairement :

Charles VIII.— (1483-1797).

Ecus au soleil 16

ECUS de Bretagne 4 [ Total : 43

Ecus (lu Dauphiné 23

Louis XII. — (1497-1514).

Ecus au soleil 41

Ecus au porc épie 2 \ Total : 44

Ecu de Gênes 1

François I«'. — (1514-1546).

Ecus au soleil 46

Ecus du Dauphiné 45 J Total : 93

Ecus de Bretagne 2

Ensemble .... ISO pièces.

L'enfouissement d'un trésor, quelle qu'en soit l'importance, correspond généralement à des événements graves survenus dans la région.

 quelle cause doit-on rapporter le dépôt de celui de Diou, pour lequel son dernier propriétaire, sous François I«% a utilisé (c'est bien le cas de le dire), un procédé renouvelé des Grecs ? je n'hésite pas à l'attribuer aux calamités qui ont désolé la France, à la suite du désastre de Pavie (24 février 1525).

 cette époque néfaste de notre histoire, des bandes de gens de guerre, sans foi ni loi, le plus souvent sans patrie, rentraient d'Italie, où elles avaient accompagné François I«% parcouraient les provinces, rançonnant, sans distinction, les habitants des petites villes et des campagnes et ne vivant que de pillage.

Le Bourbonnais et le Nivernais n'ont pas été épargnés : Decize, que sa situation exceptionnelle sur la Loire avait rendu un point principal de passage, eut surtout à souffrir.

Déjà, à deux reprises, les troupes du capitaine Maulevrier et les lansquenets du duc de Gliffort s'étaient montrés plus qu'exigeants en traversant la ville.

Mais ce qui porta la terreur à son comble, ce qui eut un retentissement sinistre à Diou, ainsi que dans un rayon très étendu, ce fut le pillage en règle, puis les massacres épouvantables, qui suivirent l'assaut que livrèrent à la malheureuse cité (avril 1525) les 3,000 aventuriei-s italiens que le comte de Bellejoyeuse conduisait diligemment en Picardie pour s'opposer à une invasion de Luthériens.

En fallait-il plus pour que chacun cachât son or?

Et qu'on ne croie pas que la trouvaille de Diou soit un fait isolé. D'autres ont dû avoir lieu, mais elles sont passées inaperçues. Il s'en produira de nouvelles qui confirmeront ce que j'avance.

Comme première preuve à l'appui, je citerai la trouvaille de 101 monnaies d'or qui a eu lieu, l'année dernière, à Dompierre-sous-Bouhy (Nièvre), petit bourg situé précisément sur le parcours qu'a dû suivre le comte de Bellejoyeuse.

Eh bien I la composition de ce trésor, que j'ai examiné, et décrit en partie, était exactement des écus d'or de Charles VIII, de Louis XII et de François P^ ces derniers du plus grand nombre. En outre, comme dans la trouvaille de Diou, pas une seule monnaie étrangère, fait sur lequel j'aurai occasion de revenir dans une autre circonstance.

Il est donc évident que, pour ces deux dépôts, le mobile déterminant est le même, et qu'on peut sûrement l'attribuer aux malheurs que des bandes indisciplinées de gens de guerre infligèrent à notre malheureux pays, pendant la captivité de François Ie^

Je possède cette fameuse corne d'abondance. Je la tiens à la disposition des curieux et des incrédules; mais, comme dans les chœurs antiques, « Hélas ! trois fois hélas ! » elle a perdu sa merveilleuse propriété. . . Que les temps sont changés ! Ce n'est plus actuellement qu'une vulgaire corne de taureau (est-elle bien de taureau ?) qui rentre dans la série des objets que l'on conserve par curiosité, et sur lesquels on colle une étiquette explicative avec une date. Et c'est tout ce qu'il en reste.

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