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DE SA PROFESSION

ils, frère, neveu et parent de médecins qui ont honoré notre pays et leur

profession par leur savoir, par la dignité de leur vie et par leur dévouement,

rje leur devais, je me devais de ne pas les oublier dans ces récits sur mon Luzy.

On ne m'en voudra donc pas de m'attarder quelque peu près de ceux dont j'ai

connu la vie et que je ne voudrais jamais quitter.

Malheureusement, malgré toutes mes recherches, je n'ai pu retrouver tout ce qui m'aurait été agréable sur ces braves gens qui ont exercé chez nous l'art si difficile de guérir ou tout au moins d'adoucir les maux de ceux qu'ils avaient à soigner et de les consoler de leurs misères.

Rien ne reste qui puisse nous parler des praticiens qui ont exercé à Luzy avant la fin du XV^ siècle ; mais, dès cette époque, nous rencontrons le nom d'un docteur en médecine et de plusieurs chirurgiens et apothicaires pratiquant leur art à Luzy ou dans les environs, preuve que nous avions déjà, à cette date, un service médical bien organisé. Nous pouvons, en cela, nous regarder comme presque privilégiés, car les docteurs en médecine étaient fort rares alors dans les campagnes et môme dans les villes beaucoup plus importantes que la nôtre. Bourg, par exemple, n'eût un docteur en médecine qu'en 1601 ; Laon qu'en 1701, et Troyes qu'en 1748.

Nous pensons que c'est au bon voisinage d'Autun, notre antique capitale, qui posséda de très bonne heure une corporation médicale des plus remarquables, dans laquelle on compte les d'Ailleboust, les Lallemand, etc., etc., illustres dans la science, que nous devons d'avoir eu, bien avant d'autres villes, un personnel médical des plus complets pour le temps.

Peut-être pouvons-nous croire aussi que l'excès de nos maux n'y fut pas étranger.

Notre Luzy, ainsi que nous le verrons en parlant de sa topographie médicale et des maladies qui y régnèrent jadis, ne fut, pendant de trop longues années, qu'un véritable

foyer pestilentiel. Les fièvres paludéennes et la diphtérie y régnaient endémiquement» tandis que la peste, la variole et autres maladies épidémiques ou contagieuses, venaient, tour à tour, décimer notre population. N'oublions pas que la lèpre n'en a disparu qu'assez tard et que la gale ne s'y rencontrait que trop fréquemment, il y a peu d'années encore.

Dans de pareilles conditions, et malgré la croyance ordinaire aux sorciers, aux guérisons miraculeuses, on sentit certainement le besoin d'avoir de vrais médecins pour essayer de mettre Cm Ix tant de maux et on dut faire les sacrifices nécessaires pour les attirer chez nous.

Il était de coutume alors, comme on le sait, de leur ofl*rir à cet efiet certains privilèges, comme le droit de bourgeoisie, l'exemption des tailles et du logement des gens de guerre, et de leur accorder en outre des gages ou honoraires plus ou moins importants pour les soins à donner aux malheureux et aux pestiférés en particulier.

Sans entrer dans une histoire de la médecine, qui ne serait pas à sa place ici, disons seulement que le corps médical se composait, dans les villes d'une certaine importance, de la corporation des docteui*s, qui avait la haute main sur tout le service médical et sans l'autorisation desquels nul ne pouvait exercer son art. Venait ensuite la corporation des chirurgiens, dont l'un, sous le titre de chirurgien-juré ou de chirurgien du roi, était assermenté pour toutes les affaires relevant de la justice et remplissait les fonctions analogues à celles du médecin des épidémies à notre époque. A côté des chirurgiens, et se confondant souvent avec eux dans nos campagnes, venaient les apothicaires, chargés de la préparation et de Tadministration de certains médicaments. Souvent, néanmoins, le chirurgien faisait l'office d'apothicaire, et vice versa; aussi n'est-il pas rare de trouver dans nos registres le titre d'apothicaire ou de chirurgien donné indifféremment au même personnage.

Joignons-y les garçons chirurgiens ou apprentis qui faisaient un stage chez les médecins en titre, et les fraters ou barbiers, qui faisaient le poil aux malades, pratiquaient parfois quelques opérations, comme la saignée, l'extirpation des dents, et donnaient des bains.

Il nous a été donné de retrouver, en outre, mention du passage chez nous de certains opérateurs spéciaux qui venaient lever les cataractes, comme on disait alors, ou pratiquer la taille.

La sage-femme, cet utile auxiliaire du médecin accoucheur n'existait encore qu'à un état fort primitif sous le nom de « bonne mère » qu'on retrouve de temps à autre dans nos registres.

Ces chirurgiens et apothicaires se fixaient dans nos campagnes un peu au gré de leurs convenances, mais il n'y avait rien de fixe à cet égard; c'est ainsi que nous en retrouvons au hameau du Charnay, commune de Lanty, au Pont-de-Vaux, commune de Marly-sous- Issy, à Semelay, à Larochemillay en môme temps qu'à Luzy. Cela se comprend : nos pauvres populations étaient alors fort dispersées, les chemins affreux et presque impraticables; le médecin devait donc se rapprocher le plus possible de ses clients. Aujourd'hui, c'est au chef-lieu du canton que sont fixés nos trois docteurs, car nous en avons trois, ainsi que deux pharmaciens et deux sages-femmes. Chirurgiens et apothicaires ont disparu. Rappelons leur souvenir.

La malignité publique, comme on le sait, s'est souvent exercée sur le dos de ces

pauvres médecins et en particulier sur celui des apothicaires. On s'est plu à les représenter comme des ignorants qui ne savaient guère que saigner, purger et débiter, comme nos curés, quelques mots latins pour se donner des airs de savants. Qu'on me permette de le

dire, c'est là une erreur dont il est bon de revenir.

Si tous nos médecins ne furent pas des puits de science et gardèrent longtemps des pratiques dont quelques-unes paraissent ridicules aujourd'hui, il n'en est pas moins certain que la médecine et les médecins, en général, furent toujours à l'avant-garde de la science et du progrès. C'est souvent malgré eux, du reste, qu'ils durent, pour obéir à des préjugés trop fortement enracinés dans les esprits, rester dans ces pratiques qu'ils auraient voulu abandonner. Encore aujourd'hui, n'arrive-t-il pas souvent à un médecin d'être obligé de permettre à un malade des pratiques superstitieuses, puériles et parfaitement inutiles, sinon mauvaises, sans quoi il serait abandonné, car ne rompt pas qui veut avec la routine; dans tous les cas, ce qu'il y a de certain, c'est que nos médecins, ces vieux médecins qu'on se plaît à bafouer aujourd'hui, furent gens instruits, studieux et dévoués à leur art autant qu'on peut Têtre. La preuve en est facile à faire, sans sortir de notre cadre.

Contrairement à une opinion trop répandue, on ne devenait pas, en eflet, alors plus qu'aujourd'hui, docteur en médecine, ni même chirurgien, sans de longues et coûteuses études. Pour y parvenir, il fallait non seulement de sérieuses éludes préliminaires et de difficiles voyages pour se rendre, soit à Paris, soit dans les autres facultés de médecine, mais encore on devait suivre des cours pendant un temps déterminé, passer des examens des plus sérieux, puis faire un stage dans un hôpital et servir comme apprenti ou garçon chirurgien chez un médecin attitré. Aussi, nombre de ces étudiants, pour une cause ou une autre, restaient-ils en route et devenaient simplement des fraters, des barbiers, etc.

En réalité, nulle profession libérale, pas môme celle de magistrat, ne demandait des études plus approfondies et un plus long apprentissage. Aussi, n'est-ce pas trop m'avancer que de dire qu'il fallait une véritable vocation pour poursuivre une carrière aussi ingrate, aussi semée de dangers et de misères, et au bout de laquelle on ne trouvait guère que les plus maigres profits. Combien connaît-on de médecins de campagne qui se soient enrichis dans leur métier? Aucun. Et de nos jours encore sont-ils plus riches?

Voici, du reste, dans toute sa simplicité, une preuve toute locale de ce que j'avance, et je poun*ais lui en joindre plus d'une autre. Je la trouve dans un acte de vente consenti par François Saclier, fils de Claude-Anne, chirurgien au Gharnay, conunune de Lanty, qui n'hésite pas à vendre une partie de son bien pour pouvoir continuer ses études médicales. Cet acte porte la date de 1787.

Moi, François Saclier, ayant fini mou apprcntissa^^c de chirmxic et me trouvant dans l'impossibilité de suivre l'état que j'ai embrassé à cause de la modicité de mon revenu sur Ic(|ucl, pour par\enir au point où j'en suis, j\iiélé oblige de prendre quatre années d'avance pour payer mon appreutissa&;;e, mou désir étant de me perfectionner dans ledit art et ne pouvant y p-arvenir (ju'en frc({uentant les écoles, d'autant plus qu'un chirurijfien ne peut être re(;u qu'après trois années de cours et deux années d'apprentissage, j'ai résolu, après y avoir mûrement réfléchi, de vendre une petite partie de mon bien, estimant que la partie (juc j'embrasse vaut mieux que le bien cl, en conséquence, j'ai engagé le sieur Navault, fermier de la totalité du bien tpic je possède et qui m'a clé délaissé par mes père et mère, d'îicheter..., etc. (suil l'énuméralion du bien vendu), considérant (juc le prix de celte vente pourra-l-il a

peine suffire pour ce qui peut nfeu coûter pour les trois années de cours que je suis dans la résolution de passer dans les écoles de Saint-Côme, à Paris.

9 février 1787.

Ce rude apprentissage de garçon chirurgien, ces coûteuses études, ces examens qu'il fallait subir pour obtenir le titre de chirurgien ou de docteur, a que le roi lui-même ne saurait conférer, » comme on disait alors, ne sont pourtant que le commencement des épreuves, que la préparation à la vie de peines et de labeurs de nos médecins.

Et, puisque j'en parle, qu'on me permette, à défaut de renseignements biographiques sur chacun de nos médecins, de résumer, pour ainsi dire, toutes leurs biographies en une seule et de montrer cette vie du médecin de campagne, telle qu'il m'a été donné de la voir et de l'admirer dans toute sa modeste et rude simplicité, dans la plus haute expression de tout son dévouement.

C'est, du reste, ce qu'a fait, avant moi, de Balzac dans un de ses meilleurs écrits : Le Médecin de campagne. Il y met en scène, d'un côté, un de ces pauvres médecins, perdu dans un de ces villages abruptes et neigeux de la Savoie — j'allais dire de notre Morvan d'autrefois — au milieu de populations ignorantes et superstitieuses, en proie à toutes les maladies du corps et de l'âme, à toutes les misères physiques et morales qu'il a pris à tâche de régénérer moralement et physiquement, d arracher au goitre et au crétinisme ; de l'autre, un de ces rudes soldats de la Révolution et de TEmpire, qui ont bravé tous les périls, traversé tous les champs de bataille, subi tous les genres d'épreuves, fait preuve de tous les dévouements; à laquelle de ces deux existences si bien remplies, si utiles, réserverons-nous notre admiration ? Laquelle des deux bravoures choisirons-nous pour modèle? C'est à celle du médecin que l'auteur donnera la préférence, et le lecteur sera certainement du môme avis.

Certes, le soldat a de durs moments à passer, de rudes devoirs à accomplir, de sérieuses études à faire, s'il entend rester à hauteur de sa terrible mission, mais il y a pour lui plus d'un dédommagement : la bonne camaraderie, les séductions de l'uniforme, l'espoir de l'avancement, l'éclat des récompenses, les loisirs et les plaisirs de la garnison.

Sur le champ de bataille môme, il se sent soutenu par l'exemple des camarades, par leur contact, par la nécessité de défendre sa vie, par l'espoir du succès ou d'une mort glorieuse et utile; il est grisé par l'ardeur du combat.

Pour le médecin, rien de tout cela. Son champ de bataille, c'est l'hôpital aux froides murailles; c'est le grabat d'un moribond dans toute sa nue et froide pauvreté.

L'ennemi, c'est la maladie repoussante et souvent contagieuse; c'est la misère, l'ignorance avec ses préjugés.

Pas de fanfare guerrière pour l'exciter, pas un regard ami pour le soutenir; nul espoir de récompense à obtenir. Et, pourtant, ce médecin va droit au danger, sans hésitation ; il le recherche, il s'y expose chaque jour, à chaque heure.

Jetons un rapide coup d'œil sur sa vie. Voilà ses études médicales terminées; il a consacré ses derniers sous à acheter son équipement et à attendre la clientèle ; il a supporté tous les ennuis des débuts ; il connaît maintenant son monde ; il sait faire de longues courses, le bâton en main ou monté sur un de ces petits chevaux morvandeaux, si infatigables, avec lesquels il ne semble fiiire qu'un, tant tous d'eux ont l'air de s'entendre et de se comprendre; la clientèle est venue.

Dès lors, il ne s'appartient plus, surtout à certaines époques de Tannée; il n'a plus le droit de se reposer, encore moins celui d'être malade et de diner à ses heures ; il n'y a, en un mot, pour lui, ni heures de repos, ni heures de repas.

A tout instant du jour et surtout de la nuit, en raison de l'habitude qu'avaient jadis nos paysans de ne pas quitter leur travail du jour, afin de ne pas perdre leur journée, on vient frapper à sa porte. Le cas est pressant, vous dira-t-on, et il faut partir sans relard.

Il y a urgence, en effet, car on ne vient chercher le médecin que quand les commères, le sorcier et le curé y sont passés, et seulement pour pouvoir dire « qu'on a tout fait. »

Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, que la tempête soit déchaînée, que la course soit longue, le chemin impraticable, que vous soyez brisé de fatigue et que vous ayez même la presque certitude de ne pas être payé, il faut partir, et le médecin n'hésite pas un seul instant : on l'appelle et il va.

Trempé par la pluie, gelé de froid, harassé de fatigue, le voilà aux prises avec la mort. Loin de le seconder, on l'embarrasse le plus souvent de questions oiseuses. Parfois, et je l'ai vu de mes yeux, c'est le sorcier qui est encore là ou le curé qui, par un zèle inintelligent et fanatique, veut faire passer les soins de Tàme avant ceux du corps, alors qu'il n'y a pas une minute à perdre pour sauver le malade.

Au milieu de tout cela, il faut trouver la cause et le siège du mal, improviser ses ressources, et on sait celles qu'offraient les cabanes de nos pauvres laboureurs il y a peu d'années encore. Pas un morceau de linge pour panser une plaie béante, pas de lumière seulement pour examiner la blessure ; personne pour aider à faire le pansement. Il faut pourtant trouver un moyen de s'organiser, et le médecin le trouvera quand même.

D'autres fois, il faudra braver toutes les répugnances, tous les dégoûts, pour donner les soins nécessaires à quelque pauvre diable infecté de gale, de variole, de la lèpre du Morvan ou autres maladies contagieuses et repoussantes.

A peine a-t-on quitté le chevet d'un moribond qu'il faut passer à un autre, qu'il faut aller de douleurs en douleurs, de dégoûts en dégoûts.

Dans de pareilles conditions, les bons moments sont rares. Les meilleurs pour le médecin, c'est quand il vient de sauver un malade chéri, de rendre un père à sa famille, un fils à ses parents, de mener à bien quelque opération difficile. Débarrassé des terribles angoisses qu'il a dû subir pour en arriver là, il est le vrai guéri, il se sent heureux du bien qu'il vient de faire.

Placé parfois dans cette terrible alternative de tuer son malade en tentant une opération pleine de dangers et de difficultés ou de le laisser mourir sûrement s'il hésite à la faire, il faut qu'il prenne sur lui la terrible responsabilité d'une décision d'où peut dépendre son honneur et la vie de son malade. Qui se rend compte de ce qu'il souffre, qui connaîtra ses angoisses ?

Viennent s'ajouter aux maux ordinaires les pestes, les maladies infectieuses et contagieuses, le médecin ne s'appartiendra plus, il ne fera que passer d'un danger à un autre et ne quittera pas un instant son champ de bataille.

Il sait sûremdht que la moindre imprévoyance, que le moindre accident peuvent lui inoculer le germe de la terrible maladie qu'il va combattre, qu'il est exposé non seulement à la contracter lui-même mais à l'apporter chez lui, à la communiquer aux êtres qui lui sont le plus chers, à sa femme, à ses enfants, et pourtant il n'hésitera pas un seul instant.

il ne cherchera ni biais ni faux-fuyant; il accomplira le rude sacrifice jusqu'au bout, comme l'acte le plus simple du monde, sans forfanterie, sans regarder derrière lui.

A ce propos, citons, entre mille, un fait tout à l'honneur des médecins de Liizy.

En 1628, Jehan Ballard, chirurgien à Luzy, demande à la municipalité d'Autun l'autorisation d'aller y soigner les malades atteints de la contagion pestilentielle qui sévissait alors avec la plus grande intensité.

On trouvera cet héroïsme tout naturel; on dira c'est son métier. Oui, c'est son métier, il le sait et il le fait. Qui peut toujours en dire autant ?

Je ne parlerai pas de ses luttes contre les préjugés, contre l'ignorance, les superstitions, les cabales et certaines ingérences dites religieuses ; il y en aurait trop long peut-être à dire sur ce sujet, sur l'obligation qu'on imposait jadis aux médecins d'avertir les malades de se confesser (déclaration du 8 mars 1712), sur tous les moyens employés pour enlever la clientèle du méJecin indépendant qui cherche à se soustraire au joug clérical; que de souffrances encore il aura à éprouver de ce côté !

Je ne parlerai pas davantage de tous les services qu'en dehors de ceux que lui imposent ses devoirs professionnels, on viendra lui demander. Le plus souvent, il sera appelé aux conseils de la commune, et bien heureux encore quand on ne lui en donnera pas toute la charge. On réclamera ses bons offices pour toutes espèces de soins, et certaines gens iront jusqu'à prétendre faire de lui leur secrétaire intime; c'est en tout état de cause que je puis l'affirmer.

Pour tant d'abnégation, de dévouement et de labeurs, que récolte le plus souvent le médecin de campagne? Un maigre salaire pas toujours ou tardivement payé ? Qu'il réclame, on le quitte. Que lui doit-on ? Ne lui a-t-on pas fait, en l'appelant, beaucoup d'honneur, ainsi que disait certain gentilhomme en recevant la communion : « Je vous fis, seigneur, en vous croquant, beaucoup d'honneur. »

La reconnaissance, on ne sait que trop ce qu'en vaut l'aune. Le péril passé, le médecin, comme le saint, court grand risque d'être volé.

Si ce médecin a été modeste, s'il n'a eu que le savoir et le dévouement sans ce... savoir-faire qui les fait valoir, sa réputation courra grand risque de ne pas franchir les limites de son village, et les récompenses officielles se garderont bien de venir le trouver; aussi, n'est-ce pas sur la poitrine de ces braves praticiens de campagne qu'on voyait d'ordinaire briller la récompense offerte au dévouement, au savoir et à la bravoure; ce n'est pas davantage dans sa demeure qu'il fallait venir chercher les aisances du confort et du bien-être.

Et, pourtant, tel est l'attrait du bien que le médecin s'attachera à sa profession et à ses clients, comme le marin à son navire. Aussi est-il rare qu'il se résigne à quitter ses malades pour jouir d'un repos bien mérité. La mort seule l'arrachera à ses labeurs.

Dire que cette pénible vie que je viens d'esquisser a été celle de tous les médecins dont j'ai été assez heureux pour retrouver les noms et rappeler le souvenir; dire qu'aucun d'eux n'a jamais trouvé d'amis reconnaissants, n'a jamais eu de jours de bonheur, ce serait mentir, et je serais ingrat et injuste en l'affirmant.

Il y a eu et il y aura toujours pour celui qui fait son devoir des joies intimes résultant du bien môme qu'il aura fait, du bonheur qu'il aura pu procurer aux autres, de l'exemple qu'il aura donné h sa famille et à ses enfants; il y a eu et il y aura toujours, nous l'espé-

rons, des amis dévoués, des hommes au cœur reconnaissant, et cela dans toutes les classes de la société, dans les plus humbles aussi bien que dans les plus riches, et nous en avons eu plus d'une fois les plus touchantes preuves.

Il y a eu, il y aura peut-être encore des médecins paresseux, plus jaloux des bénéfices de leur profession que des charges qu'elle procure ; mais c'est là l'exception, la grande exception; aussi, peut-on dire que la profession médicale est celle qui, en général, compte le plus d'hommes dévoués à leurs devoirs et à la pratique du bien, le plus d'hommes vraiment braves, désintéressés, secourables à leurs semblables, c'est-à-dire remplissant vraiment les devoirs de la solidarité humaine.

Ce que j'ai dit est vrai, non seulement pour la grande généralité des médecins, mais encore pour ces pduvres chirurgiens qu'on a si souvent traités d'ignorants, et môme pour ces apothicaires dont les notes étaient, à coup sûr, plus honnêtes et moins gonflées que celles de certains industriels comme on en voit tant de nos jours. Ne leur fallait-il pas un certain courage, un grand courage même, pour braver le ridicule dont on les accablait et faire leur devoir quand même ?

Je ne suis pas le seul, du reste, à juger ainsi nos médecins. Après Balzac, dont je parlais tout à l'heure et qui avait choisi pour héros de son roman et comme type de l'homme de dévouement, le médecin de campagne, quel est l'homme que choisit, lui, aussi, notre Tillier, qui connaissait si bien le défaut de toutes les cuirasses, qui appréciait si bien le vrai et le faux savoir, pour personnifier le dévouement, le désintéressement, la générosité du caractère, mais c'est le chirurgien de village; c'est cet oncle Benjamin si pauvre et si riche pourtant de bonne humeur et de générosité ; c'est encore ce Mvixity ce médecin qui, sous l'enveloppe du charlatan, sait se montrer si secourable aux humbles, et donne de si fières leçons à certains porteurs de faux titres et d'oripeaux, décorés de grands noms.

Ce n'est certes pas peu de chose qu'une pareille approbation, et nous en sommes fiers à bon titre pour nos médecins.

Et je termine par une dernière preuve, preuve un peu triviale peut-être, mais qui n'est peut-être pas sans une certaine importance. Je la trouve écrite sur la première page d'un de ces vieux manuels de chirurgie qui étaient le vade-mecum du médecin d'alors et que je conserve comme un précieux héritage d'un vieux parent. J'y lis ces simples mots : Rehregety bon garçon.

Eh bien I oui, c'était vraiment un bon garçon que ce chirurgien Rebreget ; c'étaient de bons et braves garçons surtout que ces chirurgiens de campagne habitués à toutes les misères, mais toujours prêts h venir en aide à leurs semblables, toujours contents de leur sort, ne demandant ni richesses ni honneurs, toujours assez riches parce qu'ils pouvaient être bons. Être bons, voilà toute leur ambition. Aussi, n'est-ce pas sans une certaine émotion, ni môme sans un certain orgueil que je viens, à défaut de mieux, rappeler simplement les noms de ces bons, de ces braves garçons, de ces médecins de campagne, au nombre desquels je m'honore de compter plus d'un parent, plus d'un ami. C'est d'eux que j'ai appris ce que c'était que le bien, ce que c'était que le devoir, et c'est à leur mémoire, à tous, que je dédie ce souvenir que j'aurais voulu plus complet, mais que d'autres, plus heureux que moi, achèveront un jour.

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