CHAPITRE ra
OBSERVATIONS TRÈS UTILES ET NÉCESSAIRES A SAVOIR POUR UN MAITRE POUR PRÉVENIR LES FRIPONNERIES QUE LES MÉTAYERS PEUVENT LUI FAIRE, TANT POUR LES SEMAILLES, RÉCOLTES, ENGRANGEMENT, CHARGEMENT, MESURAGE DU BLED, ACCENSEMENTS DU BATTAGE DES BLEDS, CONNAISSANCE DES GERBES DE BLED, ETC.
!• Sur la semaille. — Un bon laboureur en battant son bled de semant doit faire deux bleds, savoir celui du bon de Tépi qui se trouve par le milieu de la batte et celui qui se trouve des deux côtés. Celui du milieu est le plus beau, le plus gros, le plus net, et celui des côtés le plus sale, le plus petit et le moins nourry. Le bon laboureur prend son bled du milieu pour semer et garde l'autre pour manger, par la raison sensible que le bon et gros bled étant semé produit beaucoup mieux que le petit, rapporte une bonne grosse et large tige avec bonne, longue et large feuille en herbe, des plus grosses et longues épis et en plus grande quantité que ne le fait le petit bled qui ne rapporte que de petites épis courtes et en petite quantité et ne produit on herbe qu'un petit pail court et étroit, parce que ce petit bled faible et aride n'a pas la force do donner la nourriture à la racine.
Le mauvais métayer ne fait pas cela, il ne sépare pas son bled et mêle le bon avec le mauvais et souvent ne l'étape (1) pas bien, ce qui fait que l'on voit du petit bled parmi le grand," étouffant le petit avec des étapes, parce que les étapes se trouvent ordinairement dans le petit bled.
Ce mauvais métayer dit : Si je semais le meilleur de mon bled, le petit bled no ferait pas de bon pain ; d'ailleurs mon maître, lorsqu'il me rendra la moitié de la semaille, ne me fera pas trier le bon bled pour me le rendre. Mais ce métayer ne sait pas ce qu'il fait parce qu'il gagnerait quand bien môme son maître ne lui rendrait pas de semblable bled qu'il avait semé. Ce métayer amasserait beaucoup plus de bled qui serait plus haut et qui aurait beaucoup plus d'épis par sa bonne et large tige et qui aura l'épi beaucoup plus longue, plus grainéo qu'une petite qui souvent ne produit que deux ou trois épissons.
Si il se rencontrait dans une mauvaise année que le maître voulût voir semer son métayer pour n'être point trompé dans la bonté et dans la quantité de la semaille, il faut que le maître visite la mesure de son métayer et la reconnaisse toutes les fois qu'il mesurera son bled en sa présence pour semer afin de lui rendre dans la mémo mesure.
(i^ Etaper^ enlever les petits brins du chaume, les stipes ou petites pailles et par extension les poussières qui se mêlent au bon grain.
Il remarquera si son métayer a une mesure de recette, si la mesure n*a pas un fond trop épais et si le fond est dans son endroit ordinaire où il doit être, si il n*y a pas un second fond sur le premier. Il remarquera si le bord ou cerceau de Tembouchure de ladite mesure est juste et au niveau de ladite mesure.
Le maître lorsqu'il rendra les semants à son métayer visitera ladite mesure et reconnaîtra si c'est celle où son métayer a mesuré les semants et si elle est dans la môme forme et situation qu'elle était lorsque son métayer mesurait la semence.
Je connais plusieurs laboureurs aux environs qui ont trompé leurs maîtres. Lorsqu'ils recevaient les semants, ils avançaient d'un doigt le cerceau au bord de la mesure de plus haut qu'il n'était lorsque les métayers avaient mesuré les semants; et pour gonfler la mesure avaient mis proprement un second fond par le dedans sur le premier et Tôtaient pour recevoir du maître la moitié des sem ants.
Si le maître voit semer, il doit mesurer le bled à chaque fois, visiter les graines, voir si le bled n'est point mouillé ni germé, bien étape et bien naturel, si il coule bien dans la main et si il est bien sec.
Le bled pour semer étant dans les sacs, il ne les quittera pas de vue, se placera dans un endroit du champ le plus élevé d'où il pourra voir le semeur d'un bout à l'autre du champ, parce que, perdant de vue le semeur, celui-ci laissera couler à terre du bled qu'il porte dans son paillas ou charrier, et cela arrive si le maître ne fait pas bien attention ; quelques fois cela arrive à ses yeux, voyant le semeur. Celui-ci étant au bout du champ pour cacher son bled prend occasion do vouloir ehier (sic) et va derrière un buisson ou une haye ou balais et y laisse une partie du bled qu'il porte. Quelques fois, ce semeur fripon étant éloigné du maître fait semblant de semer et, au lieu de jeter le bled par terre, le jette dans son sein et dans sa culotte et, estant au bout du sillon, il jette son paillas ou charrier à bas, à la vue du maître et va enfin chez lui faisant semblant d'y avoir à faire, pose son bled et s'en revient.
Souvent, lorsqu'il n'y a guère de bled dans le sac, le maître étant éloigné, le semeur y étant pour mettre du bled dans son charrier, en laisse tomber par terre une coupe plus ou moins en le versant dans son charrier ou paillas et ensuite prend son sac d'une main et le porte vers un autre endroit pour que le maître ne voye pas le bled à bas. Aussi le maître doit-il se transporter de temps à autre près du sac et dans l'endroit d'où le semeur l'aura déplacé.
Je puis assurer ce fait en toute vérité. Cela m'est arrivé en 1709 chez un métayer où ma mère m'avait envoyé voir semer. Ce semeur fait semblant quelques fois de poser le sac et cependant en laisse un peu au cul du sac.
Il se rencontre qu'un métayer devant beaucoup à son maître, se voyant hors d'état de payer et prévoyant que l'année de sa sortie la dernière semaille qu'il met en terre ne sera pas pour lui, qu'elle restera à sa sortie pour son maître et voyant qu'il ne trouvera pas un maître pour le dégager, s'applique à cette dernière semaille de friponner son maître, de lui compter plus de semence qu'il n'en aura semé et tâche de semer de mauvaises graines au lieu de bonnes et quelques fois de semer du bled mal conditionné, mouillé, échauffé, germé ou échaudé avec de l'eau bouillante et de la chaux vive ; c'est à quoi il faut s'attacher de prendre garde.
Le laboureur rusé, pour ne pas dire fripon, peut mettre un poinçon de sable et, par
dessus, deux ou trois boisseaux de bled pour tromper son maître ou le mêler au fond pour tromper celui qui le voit mesurer qui prend garde au-dessus et ne prend pas garde au surplus du poinçon. En voyant semer, on pourra y voir, en visitant souvent le bled dans le sac toutes les fois que le semeur y prend. Si ce semeur a semé du sable ou de mauvaise graine pour de la bonne, lorsque le bled est né, ce métayer dit à son maître que son bled s*est perdu ou qu^il a oublié de semer un ou plusieurs sillons, qu'il faut en ressemer et piocher.
Il est arrivé à un de mes parents, digne de foi, qu'ayant fait venir un de ses métayers quérir dix ou douze boiàseaux de froment beau et bien net pour semer, il lui fit ensemencer en môme temps deux sacs de criblure pour faire manger à ses porcs. Son métayer aurait dit au maître : <r Viendrez-vous voir semer. Monsieur î » auquel il aurait répondu que non. Le lendemain la demande du métayer lui ayant donné du soupçon, il monta à cheval et fut dans le c hamp où ce métayer devait semer du froment et, arrivant dans le champ, il mit pied à terre, attacha le cheval à une haye; son métayer qui semait quitta le paillas et s'en vint au-devant de son maître. Le maître le blâma lui disant pourquoi il ne continuait pas à semer pendant un si beau temps; son laboureur lui répliqua qu'il avait assez de temps. Le maître marcha droit au paillas du semeur en se promenant, disant au métayer : Tu dois amasser de bonne marchandise parce que tu sèmes de bonne graine. Le métayer lui répondit que oui; mais lorsque le maître fut au paillas, il ne trouva que des criblures, de celles qu'il avait ensemencées la veille.
Le maître fut bien étonné, querellant son métayer, lequel répondit que c'étaient ses bouviers qui l'avaient amené dans le champ et apparemment s'étaient trompés. Le maître répliqua que si ses bouviers s'étaient trompés, lui ne devait pas se tromper ni les semer et que lorsque la récolte serait venue, il lui laisserait les mauvais endroits de la semaille et prendrait sa portion dans les meilleurs.
Il y a des métayers de mauvaise foi qui, lorsqu'on les voit semer, font la semence dans deux ou trois sillons et puis prennent leurs bœufs et vont recouvrir le bled qu'ils ont semé et, lorsque celui qui est semé est recouvert, ils recommencent comme la première fois et continuent de môme toute la journée, leur vue étant d'ennuyer et d'impatienter celui qui les voit semer. Si vous dites à ce métayer pourquoi il n'a pas fait venir de ses hommes pour couvrir le bled, il répond que les autres hommes sont dans des ouvrages aussi pressés.
Si c'est un mauvais, on le jette dehors; à un bon, on ne lui avance rien : ne point payer l'impôt royal, lui envoyer un huissier pour remplir son devoir si il y manque, si il a dégradé, le paysan craignant les huissiers.
Un maître trouve tous les jours des^ occasions pour châtier un métayer, le gêner et le mortifier. Si c'est un bon métayer qui refuse à son obligation, il faut en commettre un autre et se payer à ses despens et le faire obliger par devant notaire, payable à volonté aussi bien que son cheptel de bestiaux.