RUSES AU SUJET DES RÉCOLTES EN GERBES
Un maître fera attention aux gerbes que son métayer fera tous les ans, soît en liant, soit après avoir lié et même faisant charroyer les gerbes dans les champs pour les conduire aux En-hauts et reconnaître si elles sont grosses ou petites, si elles sont bien serrées, bien égales et de môme grosseur dans tous les champs. Il devra savoir si les gerbes sont mieux grainécs dans des champs que dans d'autres ou dans quelques parties des champs seulement ; si la paille est longue ou courte, grosse ou menue, raide ou faible, jaune ou noire, ou si elle est belle, blanche, rougeôtre, pesante ou non.
Si la paille est jaune et noire le bled n'est pas bien grené, notamment dans les endroits mous et bas ; au contraire dans les endroits élevés et sains, il y a de belles pailles blanches et raides. Cette paille amène son bled en plus grande quantité que la jaune et noire.
Le maître observe tous les miaux de bled qui sont en meules et comptera toutes les gerbes parce que la plus grande partie des métayers mettent une gerbe de plus qu'il ne faut et quelques fois deux. Si les miaux doivent être de quinze gerbes, ils en mettent seize. J'ai eu un métayer qui agissait ainsi dans chaque miaux mettant seize gerbes au lieu de quinze et il en avait ainsi une pour lui qu'il emportait la nuit et cachait sous le foin ou même dans sa chambre, comme j'appris par un domestique qui l'avait quitté. Ils commencent par on mettre trois par dessous, au bout l'une do l'autre, contre terre, et lors(iue le miaux est fait cette gerbe qui est au milieu de deux autres contre terre ne paraît pas du tout. Moi-môme j'y ai été trompé, M. Febvre aussi. Quelques fois les métayers en charroient la nuit avec une charrette ou en emportent à dos. J'ai été trompé de cette sorte. Ils les cachent sous les foins ou les retirent chez un voisin.
Si les gerbes sont plus grosses les unes que les autres, le métayer peut tromper son maître en chargeant, si il n'y prend pas attention. Ayant mis dans les meules ou monceaux toutes les plus grosses gerbes d'un côté et les plus petites de l'autre, le plus fort des hommes chargera toutes les plus grosses et meilleures sur une charrette et les moindres sur l'autre.
Si pareil cas arrive, le maître fait prendre la charrette où sont les plus grosses et jes fait mettre dans sa grange, et le maître continuera ainsi à choisir jusqu'à la fin de la récolte. Si le maître n'a point de granges dans sa maison, il remarquera sur quel gerbicr, dans son domaine, on met les meilleures gerbes et, quand le métayer lui dira qu'il a besoin de battre et qu'il ait à choisir son gerbier, il choisira celui où sont les meilleures gerbes.
Si le métayer ne connaît pas que son maître se soit aperçu de la friponnerie, il chargera les plus grosses gerbes sur le char ou charrette qui auront conduit les moindres pour le maître et, lorsqu'elles seront chargées pour aller au déchargé, le maître choisira encore cette seconde charrette ou bien ne dira rien, qu'à la fin, quand il choisira le gerbier et le métayer qui se verra frustré dans ses espérances ne manquera pas de dire au maître qu'il doit prendre l'autre charrette à son tour, ce que le maître ne doit pas faire, lui étant permis de prendre à chaque fois et en toute occasion ce qui lui plaît, sans que le métayer ait le droit de rien dire.
Il arrive souvent que des métayers font leurs gerbes de bled et d'avoine si grosses qu'ils sont obligés de demander les plus forts de leurs voisins pour les venir charger sur les chars. J'en ai connu plusieurs qui à force d'avoir chargé de si grosses gerbes et de si pesantes en sont morts peu de temps après. J'en ai connu un qui faisait des gerbes d'avoine qui rendaient sept boisseaux et son maître lui accensait à raison d'un boisseau qu'il rendait au maître pour chaque gerbe, mais ce métayer en mourut de les avoir chargées. Si les gerbes sont pesantes le métayer dit à son maître que le bled a été lié è la rosée, que la paille n'est pas bien rassie ni mure. Il faudra faire attention à ceux qui chargent les gerbes, si ils sont forts, si ils lèvent bien la gerbe sur leur genouil pour avoir avantage de la mieux lancer et si ils prennent leur rembrie (1) pour la lover avec plus de facilité et si ils rougissent en les levant. Et je dirai (fue plus une gerbe est serrée en la liant moins elle parait grosse mais elle n'en a pas moins de grain et, lorsque c'est du petit bled court, pour faire la gerbe plus grosse, ils mettent tantôt l'épi d'un côté, tantôt de l'autre afin de mieux lier et que la paille ne roule pas sous le lien soit en la liant soit après être liée.
Il faut encore qu'un maître remarque bien son gerbier, comme il est engrangé, comment sont les gerbes, afin que le métayer n'ôte pas les bonnes gerbes du maître et n'y rapporte les siennes.
Si les gerbes ont été dérangées, on doit le reconnaître parle bled qui est embrouillé et froissé. Avant de faire battre, le maître ira reconnaître son gerbier pour bien voir si il est en même état que quand il a été engrangé.
Le maître examinera si les gerbes de son gerbier n'ont pas été secouées et frottées sur l'en-haut depuis qu'elles ont été engerbées.
J'ai surpris un jour de dimanche un de mes métayers sur mon gerbier. Il avait étendu un drap sous le gerbier et son homme tenait d'une main une gerbe sur son genouil et de l'autre une verge de fléau dont il fouettait les épis de ladite gerbe.
(i) Prendre son rembrie, prendre son élan. Du vieux mot rembrier ou s'embrier, se replier pour se donner de la force avant de s'élancer. Se donner du brio.