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LE BATTAGE

J'observerai que, de deux gerbes, Tune de grande et grosse paille, l'autre de courte et menue, la première ne rendra pas tant de grain que celle de courte, pourvu seulement que les deux gerbes soient de belle paille, d'égale couleur et blancheur.

J'ai eu un métayer qui, liant ses gerbes de bon et petit bled, me disait que ce n'était pas grand'chose que ces sortes de gerbes de petit bled, que ce n'étaient que des espissons qui ne rendraient guère de grain. Je lui fis connaître que j'étais rebattu de toutes ces ruses et que je préférais ces sortes de gerbes à celles de longue paille parce que les gerbes de petit bled court sont grenées jusque sous le lien et il y a des épis qui n'ont pas plus d'un ou deux pieds de long.

Un métayer qui a envie d'amodier le gerbier de son maître et qui craint que celui-ci ne fasse battre 25 ou 50 gerbes pour savoir combien le cent donnera de boisseaux, afin de se rendre compte combien il doit l'amodier, tâche de mettre les plus grosses gerbes dessous ou des deux côtés du gerbier et les plus faibles par dessus afin que si le maître fait essayer elles rendent moins.

Le maître doit donc voir son bled en grange. Il ne doit pas se fier à ses batteurs qui souvent s'accordent avec le métayer. J'ai eu, en 1734, un métayer qui montait toujours sur les chars do gerbes dans la grange lorsqu'il fallait monter les gerbes sur l'en-hautpar la poulie. Lorsqu'il avait accroché la gerbe, tandis que d'autres tiraient la corde pour la monter, il poussait rudement la gerbe contre le mur pour faire égrener le bled dans la grange. Do plus, il avait en mains un bôton de quoi on liait les gerbes et, tandis qu'on les montait, il tapait dessus la gerbe pour la faire égrener ; d'autres fois, il tapait dessus à coups de poings en disant en riant a monte donc, bougresse, » et les autres riaient, disant qu'elle monterait mieux; d'autres fois, il les accrochait mal afin que le lien cassât en tombant et en reliant il l'égrenait et en laissait toujours dans la grange. Voyant cela, je ne fis pas semblant de connaître leur friponnerie, je montai à ma maison et j'envoyai ma servante dans la grange afin que personne ne pût enlever le grain égrené dans la grange pendant qu'on irait aux champs et je lui dis de ne pas faire semblant de rien et de ne pas dire pourquoi elle restait là jusqu'à la fin de la journée. Le soir, quand tout fut en grange, je fis balayer et partager le grain qui était dans la grange. Voyant cela, le métayer qui pensait avoir tout à lui me dit que les menus grains étaient à lui et que les autres années je n'avais pas coutume d'en prendre. Je lui répondis que c'était vrai, mais que jamais le bled n'avait été fouetté et que j'en prenais ma moitié que je donnai sur le champ devant lui à mon vigneron.

Je fais battre tous les ans à la Saint-Martin d'hiver par trois bons batteurs dont j'en

compte au moins un de fidèle ; je leur fais porter un lit dans la chambre de la grange, c'est-à-dire deux draps, une couverture et de la paille et je leur défends de sortir de la grange que pour ehier (sic) les uns après les autres ; de ne jamais entrer chez mon métayer se chauffer, veiller ni causer. Je leur fais porter leur boire et leur manger et leurs repas tout prêts. Je veille que le soir ils ne goûtent point chez mon métayer et, si un y allait, je chercherais sur le champ un autre batteur et chasserais celui-là. On a les étapes pour la volaille.

Si je ne pouvais faire battre pour des raisons impré\Ties, j'attendrais la Saint- Martin d'hiver ou les fêtes de la Toussaint, j'en ferais battre 20 ou 25 gerbes pour voir ce que ferait le cent et je l'amodierais à quatre boisseaux de moins à chaque cent, ce qui fait que je lui donnerais à gagner au moins quatre boisseaux.

Il y a des métayers qui disent à leur maître et ils me l'ont dit : « Faites essayer votre gerbier, les batteurs ruinent la paille et j'aime mieux battre moi-môme et moins gagner. » C'est une friponnerie, ils jouent toutes les ruses. Si vous faites battre par votre métayer il ne vous rend jamais votre bled bien net et, s'il n'y avait point d'étapes dans la récolte, il en achèterait plutôt pour en mettre et plus gagner.

Il m'est arrivé qu'ayant trois batteurs chez mon métayer pour essayer combien faisait le cent de gerbes, pour cet effet, j'en faisais battre vingt-cinq, faisant prendre des bonnes et des moindres à proportion. Mes batteurs n'ayant pu vanner ce même jour, il fallut attendre au lendemain. Le soir, à la veillée, plusieurs de mes métayers, notamment les femmes, se mirent sur le pas de leur porte par le dedans de la maison, avec un panier plein de pommes et, tandis que les hommes de la communauté montèrent sur l'en-haut et furent descendus dans la grange ils prirent du bled sans vanner dans les sacs et l'emportèrent dans l'en-haut.

Le lendemain mon bled fut vanné et mesuré et il se trouva qu'il ne rendait pas ce que mon métayer m'en avait offert. « Je vous l'avais bien dit. Monsieur, que j'y perdrais, mais vous ne vouliez pas me croire, si vous n'y aviez pas vu. » Me doutant qu'il y avait de la friponnerie de la part de mes batteurs ou de mon métayer, je fus chercher d'autres batteurs, ce que voyant, mon métayer vint me trouver et m'offrit à la fin plus qu'il n'avait offert avant et après l'avoir fait essayer, ce qui me confirma qu'il y avait de la friponnerie. Je le fis battre et il rendit quatre boisseaux de plus par vingt-cinq gerbes que celui qui avait été essayé, ce qui faisait seize boisseaux au cent qu'il m'aurait friponne. Enfin, je sus quelque temps après par des hommes de la communauté que les autres avaient chassés que c'étaient eux qui avaient pris le bled.

Je ne conseillerai jamais au maître de donner à son métayer à battre au cent, c'està-dire de donner tant de boisseaux par cent de gerbes à ceux qui le battent ou un sol par gerbe comme il y en a qui le font. Il est certain que vous êtes encore plus volé par ce moyen parce qu'ils vous rendent ce qu'ils veulent et encore le font-ils bien payer. Que la fidélité que vous reconnaissez à votre métayer ne vous fasse pas faire un semblable marché parce qu'en général le paysan est fripon et, si il y en avait un de fidèle dans la communauté, ce qui est bien rare, les autres hommes ou femmes ou les enfants le friponneront.

Parfois, ils ne battent pas bien et rebattent l'hiver.

Un métayer fin fripon, vous dira : a Monsieur, je veux bien battre votre bled au

cent, mais je veux que vous y mettiez un batteur de votre part afin qu'il voit tout le bled qui en sortira, ou bien il vous dira que n'ayant rien à faire, il donnera un ou deux de ses hommes pour battre et que le maître les payera et nourrira comme des étrangers.

Un de mes parents ayant fait cette manœuvre, son métayer qui battait avec les deux autres s'appliquait à lier tous les bouchons et, en les liant, ramassait un plein chapeau de bled qu'il renfermait dans chaque bouchon et ensuite le montait sur l'enhaut.

Le maître ayant besoin d'un bouchon de paille pour mettre dans son lit s'en fut dans la grange et y arriva comme son métayer venait de lier un bouchon. Il prit ce bouchon et remporta et lorsqu'il fut à la maison, l'ayant délié, il tomba un bon plein chapeau de bled. Il retourna dans la grange, visita les bouchons et trouva beaucoup de bled renfermé dedans.

D'un autre côté, si vous prenez un homme, pendant qu'il ira prendre ses repas dans la maison, quelqu'un de la communauté entrera dans la grange par un endroit ou un autre et volera du bled. Votre batteur, quoique fidèle, n'osera vous avertir de peur de faire du bruit et de se faire des ennemis.

Quelques fois les batteurs s'entendent avec le métayer, laissent du grain dans la paille que celui-ci rebat ensuite. Il faut que le maître fasse la visite souvent et voie si les batteurs battent bien.

Il y a des batteurs qui, en vannant, jettent du bled dans les balles ou ballots et, s'entendant avec le métayer, l'emportent chez eux pendant la nuit. J'en ai eu un qui était manœuvre à la Forôt-Chenu et en emportait ainsi la nuit, le cachant pendant le jour dans un sac sans que les autres s'en aperçussent.

Quelques fois, la femme ou les enfants du maître s'entendent avec les domestiques leur disant de dire qu'ils n'ont amassé que six cents gerbes tandis qu'il y en a sept cents. Souvent, ils volent le bled vers les batteurs à l'insu du maître, défendent de le lui dire, vendent des bestiaux et partagent l'argent avec les métayers, ce qui fait que le maître est trompé de tous côtés si il n'est vigilant. Il ne doit avoir confiance dans personne de ses gens.

J'ai eu un métayer si fripon qu'il s'étudiait à jouer tous les tours de friponnerie possibles. Il était insensible à tous les affronts que je lui faisais. Je le surpris un dimanche dans mon en-haut (1), sur mon gerbier, avec sa femme, tous deux fouettant mes gerbes avec une verge de fléau sur un drap étendu.

Je l'ai surpris encore, un jour de fôte, dans l'en-haut où il tirait une pleine main de paille dans chacune de mes gerbes; dans beaucoup, il avait coupé avec son couteau deux ou trois pleines mains d'épis pour faire croire que c'étaient les rats qui les avaient coupés, ce qui est facile à connaître ; quand ce sont les rats qui ont coupé la paille, elle n'est pas coupée juste et elle est comme hachée.

Dans une année, ce môme métayer n'avait amassé dans toute sa récolte de bled (jue vingt-six mauvaises gerbes, partie de fougère, partie d'étapes et peu de bon bled.

(I) Grenier au-dessus de la grange où on met le gerbier.

Le surplus de sa récolte était de beau et bon bled et bien net. Ces vingt-six mauvaises gerbes furent les dernières chargées ; je vis décharger les treize miennes sur mon gerbier et, comme il était tard, le métayer laissa les treize siennes sur sa charrette. Il me dit que le lendemain, qui était un dimanche, il les monterait sur son gerbier; mais ce fripon les monta sur le mien, après en avoir ôté treize bonnes pour mettre les mauvaises à leur place. Ayant averti mes batteurs d'y prendre garde et de les compter il ne se trouva en tout sur l'en-haut que le compte de mes gerbes moins deux qu'il avait encore cachées sous les foins. A force de chercher on les y trouva et sa friponnerie fut reconnue.

Ce môme métayer, aguerri à la friponnerie, vint un jour à la maison demander quelque chose que je lui refusai; il s'en retourna en colère et, arrivé chez lui, prit une cognée, en donna un coup sur la tête d'un cochon d'un an et le tua. Us le brûlèrent le soir et le mangèrent le lendemain, puis, ce bon métayer vint me dire qu'un de ses cochons était crevé d'avoir mangé dans une fontaine une bote qu'ils appellent une ablonde et qu'il l'avait encrotté là où il était crevé.

J'eus la simplicité de ne pas y aller voir et je le crus; j'en fus pour mon cochon : un valet et une servante qu'il avait mécontentés me révélèrent comment la chose s'était

Ne se rebutant pas, il me joua un autre tour. Il y avait au domaine de bonnes brebis qui étaient bien grasses (je demeurais alors en Charolais dans une ferme). Un jour de dimanche, après midy, je m'en allai chez le métayer pour lui commander de me faire une voiture pour le lendemain. Ayant mon fusil sous le bras et mes deux chiens de chasse avec moi, je m'en allais sans penser à rien. Mes chiens restant derrière moi, j'arrivai le premier dans sa cour, lui y étant. Je le vis surpris de me voir. Il fut se mettre sur le pas de sa porte, tout étonné, et me dit que ses brebis étaient trop grasses et qu'elles crevaient, que j'aille les voir dans les étables, et il voulut m'y mener. Je connus par là qu'il voulait m'ôter la connaissance de ce qu'on faisait chez lui et je lui dis : « Je vais mettre mon fusil dans la maison. » Je rentrai et je roulais les yeux partout, n'apercevant rien, enfin, jetant la vue sur le feu, je vis deux épaules de brebis dans une broche de bois appuyée sur deux tisons qui servaient de chenets et qu'un de ses enfants tournait. Sur le champ, je lui dis qu'il aurait un meilleur souper que moi, que je ne m'étonnais plus de la mort dont périssaient ses brebis, qu'elles ne crevaient pas de la peste. Il me répondit qu'étant crevées, ses petits enfants avaient pris envie d'en manger, que, pour lui, il n'en voulait pas goûter. Je lui répondis qu'il la payerait quatre livres et que toutes celles qui manqueraient seraient ainsi payées; que si il en crevait à l'avenir, je les voulais toutes voir étant crevées, et, sur le champ je fus les compter.

Le lendemain matin, ce bon homme me vint avertir d'aller voir une de ses brebis cpii était crevée. Peu de temps après, je pris mon fusil et mes deux chiens que je menai avec moi et ayant trouvé cette brebis dans la cour, je pris mon couteau, je la fendis et en fis manger leur saoul à mes chiens et je laissai le reste en ma cour pour leur faire manger le tout. Depuis ce temps, il ne creva plus de hôtes à ce bon homme.

Enfin, ce môme métayer joua un tour assez plaisant à trois batteurs que j'avais chez lui pour battre mon gerbier. Voyant qu'ils m'avaient averti que les 26 gerbes de

fougères et d'étapes dont j'ai cy-devant parlé avaient été placées dans mon gerbier et qu'il en avait caché deux dans les foins et voulant les faire passer pour aussi fripons que lui, il leur dit un jour : a Voilà cinq beaux cochons de lait dont mon maître ne va me laisser que deux, il en prendra trois pour lui, mangeons un par ensemble, i Mes batteurs firent un peu de difficulté, mais le soir, il s'en fut dans Tétable, prit le meilleur de ces petits cochons, le porta à la maison pour le tuer et les employa tous les trois à cette besogne, faisant tenir les pieds à l'un, la tête à l'autre et l'écuelle au troisième. 11 le saigna, et, le mémo soir, il fut accommodé et mangé.

Le lendemain, qui était un vendredi, je m'en fus voir mes batteurs : aussitôt mon métayer me dit en leur présence qu'un de mes cochons s'était donné la mort le matin môme dans Tétable, qu'apparemment la truie l'avait étouffé en se couchant dessus, ([u'il l'avait jeté à la chienne laquelle l'avait mangé en présence des batteurs. Ceux-ci dirent que oui.

Le dimanche au matin, ce bon homme vint me trouver en ma maison et me dit: « Vous croyez avoir de braves gens pour batteurs, ce sont trois fripons : ils ont tué et mangé le cochon de lait que je vous avais dit que la chienne avait mangé, puis il me raconta comment la chose s'était passée et comment il les avait occupés tous les trois à le tuer. Je lui répondis : « Vous êtes tous aussi fripons les uns que les autres. »

Comme je ne payais mes batteurs que le dimanche après midy, l'un d'eux vint seul recevoir le payement de la semaine. Après avoir causé un peu de temps, je lui dis que mon laboureur était un fripon et je lui racontai comment il m'avait friponne à différentes fois, puis je lui demandai si il était bien vrai qu'il avait fait manger son cochon à sa chienne. Il me répondit que oui. Je lui dis alors qu'il était un menteur et je lui contai comment l'affaire s'était passée. Il fut si surpris qu'il avoua le tout, mais que c'était le métayer qui les avait sollicités, en leur défendant d'en parler.

Un moment après, en vint un second, je lui en dis autant en présence du premier qui ne disait mot. Il dénia de même que le premier ; mais je lui déclarai le tout et il avoua à son tour et me demanda qui l'avait dit. Je lui répondis que c'était mon métayer qui m'avait tout raconté, le matin môme, en me disant qu'ils étaient tous trois des fripons. Cet homme, en baissant la tète, dit : Oh le fripon, si il n'en avait rien dit, je n'en aurais jamais parlé. Ils m'offrirent ensuite de me le payer, mais je refusai, me contentant de leur faire une sérieuse semonce et je les payai. Ils s'en allèrent avec confusion et en s'en retournant, rencontrèrent le troisième à qui ils dirent ce qui s'était passé, aussi, il ne vint pas chercher son argent.

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