CHAPITRE VI
FRIPONNERIE DES MÉTAYERS POUR LA RÉCOLTE DES NOix, POMMES, POIRES, ETC.
(Justice expéditive de Bonfils).
Quand un métayer vient dire à son maître qu'il faut ramasser les pommes, poires, noix, etc., il est certain qu'il n'en reste plus la moitié sur les arbres parce que les métayers secouent les arbres de temps en temps pour avoir les fruits les plus murs. Il ne se contente pas seulement de cela, il monte sur l'arbre, cueille les fruits murs au dedans de l'arbre afin que le maître n'y connaisse rien.
Quand il en a amassé au moins la moitié, il vient dire au maître qu'il est temps de venir amasser et, par ce moyen, il en a toujours les trois quarts pour lui, joint à cela que, lorsqu'on les amasse, ils en remplissent leurs poches et souvent des manches de chemises que les femmes ont cousues entre leurs cuisses sous leurs cotillons. Lorsqu'elles sont pleines, elles vont les vider à la maison ou derrière une haye faisant semblant d'aller ehier ou lever les enfants qui crient.
Un jour que je faisais amasser des noLx, je n'en amassais point moi-môme, me contentant d'examiner et de regarder celui qui les abattait. Je leur dis à tous : « Enfants, que personne n'en mette dans ses poches, pour moi, je n'en mettrai point. »
J'examinai une femme qui souvent en mettait de plemes mains, sans faire semblant do rien, dans la fente de son cotillon. Quand tout fut amassé, je la fouillai et lui trouvai entre les cuisses une pleine manche do chemise de noix écalées. Après lui avoir dit deux fois de les mettre parmi les autres et voyant qu'elle no voulait pas le faire et qu'elle niait, je pris mon couteau et je lui saisis le bissac. Je le coupai môme en déchirant son cotillon. Elle voulut me dire une sottise et je lui plantai trois ou quatre coups de pieds dans les fesses qui furent pour elle. Je remis les noix pour être partagées et, les autres fois, personne n'en amassa plus, craignant le môme sort.
J'observerai que le paysan s'applique à chercher toutes sortes de ruses pour parvenir à ses fins intéressées, pour tromper son maître en tout et partout. Si son maître lui dit qu'il faut abattre les meilleures châtaignes, ce métayer dit qu'il est dans les semailles ou qu'il bouche ses bleds ou donne d'autres faux-fuyants ; pendant ce temps, ils y vont tous les matins avant dîner. Après dîner, pendant que les hommes vont à quelqu'ouvrage, les femmes, les enfants, les porchers amassent toute la journée les châtaignes pendant qu'on amuse le maître de mensonges et de détours.
J'ai eu un métayer que j'ai pris la nuit, au clair de lune, à secouer les châtaignes do la rue des Combres. Ce qu'il ne pouvait emporter la nuit, il le laissait à terre et, dès l'aurore du jour, ils couraient l'amasser. Je le pris secouant un poirier la nuit, mais jo le repassai bien; une autre fois, j'en trouvai deux qui amassaient des pois nains en
gousse. Je leur comptai le tout et fis payer poires et pois environ ce que j'ai cru qu'ils avaient volé.
J'en ai vu un autre qui envoyait un de ses hommes pour abattre des ch&taignes, soit avec ma femme, mes enfants ou domestiques, dans un endroit, tandis que les autres couraient en fraude d'un autre côté et en amassaient beaucoup. Pendant qu'on conduisait mes gens dans les mauvais endroits, où on les amusait et on n'amassait presque rien. Ayant reconnu leur friponnerie, tandis qu'ils en amassaient avec mes gens d'un côté, je courais garder partout ailleurs et par ce moyen ils n'osaient plus se rencontrer devant moi, par peur de la touche.