‹ MemoiresChapitre 8 sur 93 · IV. — L'Encbanteur enchanté · texte numérisé non relu

IV. — L'Encbanteur enchanté

O miracle I Soudain la verdoyante orée De sa Brocéliande à ses yeux apparaît.

Il sourit. C'est toujours sa forêt adorée, La forêt de l'amour, sa splendide forêt.

L'hiver s'évanouit. Adieu les deuils moroses I Myrdhinn renaît, railleur des affres du trépas. Les fleurs des genêts d'or et des bruyères roses Sont les tapis moelleux où se posent ses pas,

La parure du seuil ombragé de ramures

Qui prolongent au loin leurs arceaux infinis,

Sous lesquels Barenton s'épanche en frais murmures,

Où la voix du Zéphir se mêle aux chants des nids.

Dès qu'il entre sous bois, le pin, l'orme, le frêne, Sur son front rayonnant inclinés à demi.

Semblent vouloir baiser de leur ombre sereine Leur grand contemporain et leur antique ami.

Et le chêne sacré, l'arbre par excellence, L'orgueil du sol fécond et du ciel radieux, Dont les branches ont crû cent ans dans le silence, Salue en frissonnant l'adepte de ses dieux.

Un essaim d'oiseaux bleus effleure ses épaules ; Un vol de tourtereaux joyeux, aux noirs colliers, Sur ses cheveux, plus blancs que la neige des pôles, S'ébat, et les caresse en des jeux familiers.

Et la bande des daims capricieux s'empresse Autour de lui, par bonds, tous à Tenvi, jaloux De prodiguer en chœur leurs marques d'allégresse A celui dont le charme ensorcelle les loups,

A l'illustre Myrdhinn, l'inestimé prophète. L'enchanteur enchanté, Myrdhinn le bienvenu, Le patriarche élu de la Nature en fête.

L'aïeul que l'univers de suite a reconnu.

Près des boutons éclos, les fruits viennent de naître Sur le même arbre en fleur, et se penchent vers lui. Pour sourire au sourire ineflable du maître.

Les muguets étoiles sous les gazons ont lui.

Les brises, les rayons, les couleurs, les arômes, Les chants du rossignol font revi\Te en son cœur Son enfance dorée et les mille fantômes De son avril heureux, de son amour vainqueur.

Il exulte et revoit sa Vivyan, sa fée.

Sa vierge, sa druidesse au regard alangui.

Et ses fauves cheveux, et sa tête coiffée D'une aubépine blanche ou des feuilles du gui.

— Tandis qu'autour de lui sa forêt ressuscite, Que son ûme poursuit son rêve intérieur.

Qu'il se laisse bercer par l'extase tacite Qui l'endort mollement comme un thrène rieur,

Tandis que le corn-boud des vieux Celtes, nos pères, Eveille à l'horizon les échos endormis, Et rappelle l'élan de ces luttes prospères Où son glaive fauchait les Saxons ennemis,

Tout à coup, comme un dieu couronné de verveines, Qui naîtrait de l'azur et de Téclat du jour, Myrdhinn tressaille, et sent bouillonner dans ses veines Le sang de la jeunesse et celui de l'amour.

Le zénith triomphant teint de pourpre sa joue ; Un flot d'adolescence afflue à son cerveau ; Sur ses longs cheveux blonds un papillon se joue. Folâtre messager de ce printemps nouveau.

O Nature, pourquoi tant de métamorphoses ?

Pourquoi la vie après la mort et le sommeil ? nature, pourquoi les êtres et les choses Se vêtent-ils ainsi de ce reflet vermeil ?

Nul mortel ne connaît tes arcanes. Nature, Nul, sinon Vivyan, qui s'en vient vers l'aimé, Lui tend les bras, sourit, déroule sa ceinture. Et le retient captif dans un cercle fermé :

Cercle magique où l'âme à l'âme confondue, Renouant les anneaux de la chaîne du temps, Voudrait dans les transports d'une étreinte éperdue. Fixer à tout jamais les désirs inconstants !

Cercle fait d'une écharpe aux mystères étranges. Lien sûr, brodé d'or, le plus doux des lacets, Cercle au centre duquel, prisonnier sous les franges, Vivyan et Myrdhinn se tiennent embrassés !

Korrigans, passez I Laissez la paix et l'ombre A l'amante eni\Tée, à l'immortel amant, A ceux qui se cherchant, depuis des ans sans nombre, Se retrouvent enfin dans cet enlacement !

O colombes, planez sur ces têtes unies !

Roucoulez, et chantez l'hymen de ces deux cœurs, D'où les vaines terreurs sont à jamais bannies, Où les espoirs de vivre à jamais sont vainqueurs !

O fleurs, très humbles fleure, qui n'avez pas nos fièvres, O simples, qui savez parfois les apaiser, Versez vos baumes sûrs, pleins de vertus, aux lèvres Ivres de l'idéal puisé dans un baiser !

Légendaire forêt, vaste Brocéliande, Abaisse tes sommets où la brise bruit, Suspends en gais festons une immense guirlande Sur ce couple oublieux de Theure qui s'enfuit !

Chèvre-feuille, églantier, bouleau, peuplier, tremble, Vos rameaux sont des luths aux accords musicaux : Calmez-vous ! Vivyan va parler ; sa voix tremble. Et son chuchotement réjouit les échos.

Elle dit : — « Myrdhinn, mon époux et mon barde. Dors ainsi, dors longtemps, toujours, entre mes bras ! Que t'importe la mort, ami ? ma foi te garde ; Tu seras bienheureux, immortel tu seras ;

Tu seras ma pensée et tu seras ma vie ;

Je te contemplerai ; nous ne serons plus qu'un.

délices ! je t'aime, et mon âme ravie

Vivra de ton amour, comme on vit d'un parfum .

Les siècles couleront ainsi que l'eau d'un fleuve Qui s'en va mollement en rêvant vers la mer.

Au milieu de ses bords tapissés d'herbe neuve, Sans rocher, sans cascade, et sans un flot amer.

Nulle réminiscence et pas un seul atome De ton passé lointain, joie ou tristesse, ni Ta Morgane choyée ou ton Arthur, — fantôme !

Ne troubleront jamais ton repos infini.

Ta nuit sera sereine et n'aura qu'une étoile. Ma splendeur ; qu'un seul songe absorbant, mon amour. Dors I Dors ! Tes yeux fermés admireront, sans voile. Mon corps plus rose et pur que l'aube d'un beau jour.

Jusqu'au temps où ce sol doit s'appeler la France, Dors ! Mes seins sont un lit plus chaud pour s'assoupir Que les froids goëmans, où ta désespérance Voulait s'étendre enfin dans un dernier soupir.

Hormis le souvenir fidèle de ta dame, mon pauvre penseur à l'oubli condamné.

Qui se rappellera ta grande bonté d'âme, Et ta pitié si douce à l'homme infortuné ?

Tu m'appartiens ! Je sais que ma grâce t'obsède ; Mon charme est tout puissant; ta magie a vécu. Myrdhinn, clos tes regards I je t'aime et te possède !... »

Et Myrdhinn lui répond : a: Femme, je suis vaincu !

Je veux être, ma fiancée, Gomme un frère vivant des morts, M'ensevelir dans ma pensée, Dormir d'un sommeil sans remords.

Je veux savourer goutte à goutte La suprême félicité, Taimer I — Va, l'amour que je goûte Vaut la peine d'avoir été.

Toutes grandes ou\Te tes ailes, ma fée ; ouvre-les ! je veux, M'abritant h jamais sous elles.

Me noyer dans tes longs cheveux !

La fougère sera ma couche ; J'aurai pour chevet tes deux seins.

Et je sentirai de ta bouche Les baisers, aux tièdes essaims.

Descendre, et me réchauffer l'âme.

Pendant que tu me berceras.

Murmure un chant d'épithalame, Entoure-moi de tes deux bras !

Il ne faut plus que mon génie Soit en butte aux lâches assauts Des envieux, à l'avanie Des méchants, au rire des sots.

Laisse croître et gravir la mousse Autour de mes membres frileux.

Mais, pour qu'en moi rien rie s'émousse, Darde sur mes yeux tes yeux bleus !

Les ans passeront, vierge blonde.

Plus rapides que ces instants, Que les vains nids qu'emporte l'onde, Et nous aurons toujours vingt ans !

Dormir un siècle ou deux, n'importe !

Pourvu que mon rêve enchanté N'aperçoive jamais la porte Qui s'ouvre sur réternité.

Cache mon front, las des chimères.

Entre tes genoux triomphants !

Redis-moi ce chant des grand^mères Qui bercent leurs petits enfants !

fée, adieu ! Ma nuit est grande.

Je vais enfin me reposer.

Voici la paix ! Fais-moi l'offrande, Viv^'an, d'un dernier baiser I

Mais quand Jehanne-la-Pucelle, Plus blanche que son destrier, Apparaîtra Ui-bas en selle, Promets-moi de me réveiller !

Je voudrais — c'est là ma prière Kt l'idée où je me complais — Avec toi crier, ô guerrière, Sus aux Saxons, sus à l'Anglais t

Je voudrais, céleste sorcière.

Mourir en invoquant ton Dieu, Mêler ta cendre ù ma poussière, Je voudrais... Vivyan... adieu ! »

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