CHAPITRE IV
Le revers de la médaille ; les affaires d'argent.
Nous ne possédons aucun document qui nous permette de préciser les dépenses des princes pendant leur séjour de 1748 (*). Le premier ordre concernant le paiement des apanages de Louis- Eugène se rapporte au 6 juin 1749 : « le receveur général fera incessamment toucher au conseiller Rossel à Paris une somme de 3.750 livres pour les délivrer à M. d'Uxkûll.... qui accompagne le sérénissime prince Louis à Paris. Fait au Conseil le 6 juin 1749 ». Dès lors les demandes d^argent deviennent plus fréquentes : le 18 novembre 1749, c^estun ordre de 10.000 livres ; le 18 décembre 1750, un ordre de 4.500 livres. Le 14 janvier 1751 Gemmingen écrit au prince : (( Le marchand de cette ville que j'ai chargé de faire ce paiement croit ne pouvoir y satisfaire autrement que par lettres de change )>. 11 demande le nom de rhôtel et la rue où loge le prince pour lui faire parvenir les lettres en lieu sûr ; malheureusement nous n'avons pas trouvé la réponse qui donnerait de si précieuses indications.
lia correspondance de l'année 1751 nous éclaire tant sur la situation gênée du prince à Paris, que sur les embarras où il mettait le conseil de Régence, en réclamant avec instance des sommes considérables. Le 5 juin un rescrit du duc Charles- Eugène ordonne le paiement à son frère de 5.000 florins, soit 12.500 livres. Le Conseil à Montbéliard ne sait comment faire
(1) Tous les documents étudiés dans ce chapUre proviennent du carton K. 1793 des Arch. Nat.
face à cet ordre : le 17 juin Gemmingen écrit au receveur Flachsland à Riquewihr : « N y aurait-il pas moyen d^amasser en peu de temps par la vente] des grains et des vivres la somme qui vous manque pour suppléer celle de 12.300 livres ? » Nouvelles difficultés quand il s*agit d'expédier l'argent : Gemmingen écrit à M. de Wervick à Paris, lui demandant « s'il ne serait pas possible de déposer la somme entre les mains du trésorier des guerres à Belfort, Colmar ou Strasbourg et que le trésorier du roi à Paris en fasse le remboursement à la dite Altesse Sérénissime à vue de la quittance. »
Le 20 juin 1731 le lieutenant-colonel baron de Roman, attaché à la personne de Louis-Eugène, écrit à Gemmingen cette lettre tout à fait typique : (( Le Prince Louis qui jouit d'une santé parfaite vient de me charger de vous faire bien des compliments de sa part et vous prie de lui faire venir aussitôt qu'il sera possible la somme de 12.300 livres qui lui sont assignées sur la caisse de Montbéliard, suivant les avis qui lui ont été envoyés par son conseiller Môgling de Stougart, cette somme étant destinée pour satisfaire les créanciers qui assiègent notre hôtel et nous importunent tous les jours » (').
Gemmingen répond le 26 juin que les temps sont bien durs, mais qu'enfin il tâchera de satisfaire le prince ] d'ailleurs il est difficile d'envoyer de l'argent à Paris. Ce n'était pas sans raison que Gemmingen essayait de gagner du temps : le 21 juin il avait reçu de Flachsland une lettre peu rassurante : « Je ne vois pas comment je pourrai trouver la susdite somme avant un mois, à moins de faire des marchés désavantageux. Tout ce que je pourrais promettre dans trois semaines d'ici, ce sera tout au plus une somme de 9 à 10 mille livres ». Le 28 juin le baron de Roman prévient Gemmingen que la somme peut être payée à Bâle à M. J. P. Euler banquier ou à Strasbourg chez M. Jean de Turckheim qui voudra bien la faire tenir à Paris par son correspondant. Mais la situation restait la même, et Gemmingen répond le 6 juillet qu'il lui est impossible d'envoyer la somme avant la fin du mois, « vu la rareté d'argent et la situation de notre caisse. )> Il fallut avoir recours à des expédients : le 19 juillet ordre est donné au receveur général Lalance de faire parvenir la dite somme au prince Louis, « l'autorisant à
(1) Cette lettre, comme on le voit, précéda immédiatement le séjour à
Passy.
faire emprunt d'une de neuf mille livres du s"" Burnier l'aîné qu'il aura soin de lui remboursera la Saint-Martin prochaine avec les frais de provision )).
Une lacune assez considérable dans cette correspondance financière nous oblige à passera l'année 1756, sans que rien nous renseigne sur les sommes versées dans l'intervalle et qui correspondent a la période où Louis-Eugène mena la vie la plus mondaine et partant la plus coûteuse. Le il janvier 1756 un rescrit du duc Charles-Eugène ordonne de payer au prince Louis à Paris une somme de 4.000 florins ou 10.000 livres. Le 17 janvier Gemmingen écrit au prince à ce sujet : il commence par le féliciter d'avoir reçu de S. M. très chrétienne la décoration du Saint-Esprit et lui demande comment faire parvenir les 4.000 florins à Paris. Par une lettre du 26 janvier, Robert Dufour Mallet, banquier à Paris, rue Grenier Saint Lazare, prie Gemmingen de lui envoyer l'argent par voie de lettres de change. Les affaires du prince sont gérées en son absence par son intendant, Louis-Eugène devant partir le lendemain pour Stuttgart. La somme, répond Grimmingen, a été remise à Euler, banquier à Bâle, en un paquet portant l'adresse suivante : à S. A. S. Mgr. Louis, duc de Wurtemberg et Teck, chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, maréchal de camp des armées de S. M. très chrétienne et colonel d'un régiment de cavalerie allemande.
Un nouveau rescrit du 24 février 1756 ordonne de payer au prince 10.000 florins, soit 25.000 livres. Cette fois il ne s'agissait plus d'apanages : cette somme était un compte sur l'héritage de la défunte duchesse. Maria- Augusta de Thurn et Taxis, mère de Louis-Eugène. Elle est payée par l'intermédiaire de Ottendorf fils à Bâle (( en louis d'or de 24 livres pièce et en louis neufs à à 6 livres qui est le cours des espèces de France qui sont usitées dans le pays de Montbéliard. »
Enfin le 2 mars 1756 le duc enjoint (( de payer annuellement à Paris par quartier la somme de 19.500 florins, soit 48.750 livres au S S. Prince Louis, des deniers de la recette de Montbéliard et de continuer ainsi jusqu'à autre disposition. » Le conseil de Régence répond le 30 mars par une longue lettre fort remarquable pour sa dignité et sa fermeté : il lui est impossible, malgré tout son dévouement envers la famille régnante, de faire face à de pareils engagements ; les impôts rentrent mal à cause de la mévente des grains et des vivres ; l'Etat doit 100.000 florins à la République de Berne et il faut rembourser la moite
de ce capitaJ à la Sainl-Georges. La recette de Riquewihr a dû emprunter 20.000 livres à Montbéliard, « pour satisfaire aux payements dont elle est chargée envers M. de Voltaire et autres.» Le conseil ne peut donc promettre aucun versement important avant la Saint-Martin.
Ces doléances légitimes ne purent attendrir le duc ; il recevait sans doute des demandes pressantes de Louis-Eugène ; un rescrit du 12 avril 1756 réitère l'ordre (*). Le 21 avril ordre à Lalance de faire payer le premier quartier, soit 12.187 livres 10 sols à échoir à la Saint-Georges prochaine. (( Le receveur pourra faire emprunt de M. Arbilleur le cadet, de Saulnot, la somme de 6.000 livres pour les lui restituer au i«r janvier 1757. » Le 24 avril le Conseil annonce le paiement de 2.375 florins ou 5.937 livres 10 sols à déduire du premier quartier ; le 29 Franckenberg et Goguel ordonnent de compléter les 6.250 livres demandées, « en employant les 3000 livres que la forge d'Audincourt a à sa disposition à Bâle » et en complétant par un nouvel emprunt à contracter auprès du s' Arbilleur.
Ici se place une nouvelle lacune dans la correspondance ; puis le 2 juin 1759 le prince ordonne de payer dorénavant les apanages ù chaque échéance à Jean de Pries, jusqu'à concurrence des douze quartiers qu'il lui a cédés ; il confirme cet ordre le 20 avril 1762 par un acte de cession en faveur du u Commercienralh edien Herrn von Pries. »
Quel était le rôle de ce personnage auquel Louis Eugène fait verser ainsi une somme de 146.245 livres 20 sols ? C'est un point que nous n'avons pu fixer. Il est probable que M. de Pries représentait un ou plusieurs des créanciers attachés aux trousses du prince.
(1) A ce moment Louis Eugène faisait de coûteux préparatifs pour la guerre. On trouve dans les Affiches de Paris, 1757, p. 26, l'annonce suivante : A louer grand et bel hôtel appelé l'hôtel de Bonnac et actuellement occupé par M. le prince de Wirtemberg, rue de Grenelle Saint-Germain, k côté des Carmélites. Pour la Saint-Jean. Il y a plusieurs appartements ornés de glaces et de boiseries, logements d'officiers et de domestiques, écuries, remises, grande cour et grand jardin. (Aujourd'hui, 118 rue de Grenelle).