MONSEIGNEUR CHARLES
Duc régnant de Wirtemberg
et TECK,
Prince souverain de Montbéliard,
Seigneur de Heydenheim et de Justingen,
etc., etc., etc.
Sérénissime duc, Très gracieux Prince & Seigneur I Suplie en très profond Respect Jaques-Michel Becker, Imprimeur de Votre Altesse Sérénissime, Bourgeois de Montbéliard, originaire de Werikeim en Franconie & dit:
Qu'en l'Année 1748 il prit la Résolution de s'établir à Montbéliard & d'y fixer sa Demeure, l'Utilité de son Art dans un Etat, les Privilèges qui y sont attachés dans toute l'Allemagne, la Beauté & la Netteté des Types de Caractères de son Imprimerie, l'Expérience qu'il s'est acquise par son Application & son
(lj Bibl. de Mootbéllard, Fonds Weliel.
Travail chez différens Maîtres; Tout semblait l'y assurer un rétablissement des plus avantageux. 11 n'y avait alors qu'un Imprimeur à Montbéliard qui n'avait eu ni les Occasions d'apprendre la Profession, ni de l'exercer & dont tout le Travail se bornait à imprimer des Almanachs, des Abécédaires & quelques autres petits Ouvrages en très mauvais Caractères, & point d'autres Personnes de cette Profession qu'à la distance au moins de douze Lieues de cette Ville. (') Cependant malgré toutes ces circonstances favorables, l'effet n'a pas répondu à l'Attente du Supliant, tout, dez le Commencement même de son Etablissement, s'est soulevé contre & lui, l'a menacé d'une Ruine à peuplés inévitable.
Le premier désagrément qu'il eut à essuïer fut avec le Magistrat de celte Ville, qui lui lit la Proposition alternative, ou de se faire recevoir au nombre des Bourgeois ou de payer annuellement ce qu'on a pelle le Droit d'Habitation ; Le Supliant qui ignorait les Usages de ce Lieu, réclama les Privilèges dont jouissent & doivent jouir dans tous les Etats d'Allemagne les Personnes qui professent son Art, il fil valoir toutes les raisons qui [louvoient & qui dévoient porter ce Magistrat à lui être favorable, mais ce fut très infructueusement ; Il résolut donc . de se faire recevoir Bourgeois (Le Prix de la Bourgeoisie étoit depuis très-longtemps lixé à Trois Cens Litres, mais pendant que le Supliant délibérait sur le parti qu'il avoil à prendre & qu'il cherclioil comme Etranger à s'instruire de ces Usages, les Corps de Ville prirent la Résolution de hausser ce Prix jusqu'à Cinq Cens Litres) Le Supliant avoil lieu de se Natter que cette Résolution ne serait pas suivie à son égard avec toute la rigueur dans les ci itou stances où il étoit, & qu'il serait reçu sur l'ancien pied. Mais toutes ses démarches & toutes les raisons qu'il put alléguer furent inutiles, il fallut se soumettre à ce nouveau Règlement, qui n'a, pour ainsi dire, été suivi que pendant qu'il devoit être sans force, & qui a cessé dez qu'il a reçu le Sceau de l'Approbation de V. A. S., si vrai que depuis, il a élé enfreint par ces mêmes Corps de Ville qui ont admis à la Bourgeoisie des Sujets pour 300 Livres, même à un Prix de beaucoup moindre.
(1| Cotte assertion est probablement cjcncte ; à BolforI, le premier imprimeur Comte no s'y installa que vers 17ti0.
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En 1733 mourut Jean-Pierre ftiber, qui en qualité d'Imprimeur de V. A. S. jouissoit d'un Logement sur les Haies & d'une Boutique au dessous de ce Bâtiment; Le Supliant Monseigneur, prit de là occasion d'olTrir ses très humbles Services & de demander d'être reçu en qualité d'Imprimeur privilégié de V. A. S. aux mêmes Avantages dont led. Biber jouissoit ; Il fut en effet reçu & ses Lettres d'Institution lui furent expédiées le 23 Janvier 1734, mais sans aucun Avantage; Le Logement qu'occupoit Biber fut donné au Serviteur de la Chancellerie & la Boutique dont il jouissoit fut amodié au profit de la Seigneurie ; 11 fut au contraire moins libre dez sa Réception qu'il ne l'étoit auparavant, en ce que ses Lettres d'Institution lui délendoient en Termes formels de rien imprimer sans une expresse Permission du Conseil de V. A. S.
Il entreprit ensuite de Permission l'Impression d'une nouvelle Edition des Sermons du Sieur Nardin, cet Ouvrage ayant été conduit à sa fin, celui qui les avoit retouchés, lui fit connaître que plusieurs personnes auxquelles ces Sermons étaient déjà connus, désiraient que la Vie de l'Auteur y fut jointe, il insinua au Supliant que cette Augmentation lui procurerait un débit plus facile & plus considérable de ce Livre ; Il se laissa persuader, mais à peine cette Pièce eut elle paru au jour, que des personnes qui crurent que l'Honneur de quelques uns de leurs Parens, comtemporains du Sieur Nardin, y étoit intéressé, se pourvurent par devant le Conseil de V. A. S. & obtinrent la Supression de cet Ouvrage. Le Supliant ne tarda pas d'éprouver les tristes effets, que produisit la Défense de débiter la Vie dud. Sieur Nardin, ses Sermons qui jusque» là avoient conservé tout leur Mérite & l'Estime qu'on en faisoit, perdirent à peu prës tout leur crédit ; Ceux qui se faîsoient d'avance un plaisir d'avoir ce Sermonaire, surtout retouché par une Plume aussi bonne que celle qui y avoit travaillé, s'en dégoûtèrent ; les uns par la mauvaise impression que lit cette Défense sur leurs Esprits, les autres parce qu'ils envisageoient l'Ouvrage comme iincomplet sans la Vie de l'Auteur. De sorte que de 1330 Exemplaires que le Supliant en avoit imprimé à grands fraix, il n'en put débiter que 334 aux Souscrivans & dez lors le reste lui est à peu près tout resté sur les bras.
Le Supliant Monseigneur après une perte aussi considérable ne pensa qu'aux moyens de s'en dédommager par quelque
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- Si -
endroit, H se proposa pour cet effet de réimprimer le Nouveau Testament suivant l'Edition de Martiv, il en demanda la Permission au Conseil de V. A. S. mais ayant ordonné par un préalable que le Ministère de cette Ville donnerait son Avis sur la Demande en question, cet Avis fut que cette Edition contenoit des Hérésies, contraires aux Dogmes de la Religion prolestante de la Confession d'Augsbourg, qu'on ne pouvoit permettre cette Impression à moins d'y faire des Corrections convenables ; Ce Ministère s'en chargea & promit de les faire dans un Terme de six Semaines, mais dez l'Année IT.'ii jusqu'à présent rien à cet égard ne s'est exécuté, ensorte que les Papiers que le Supliant s'êtoit procurés pour celte Impression, n'ayant pu être employés à cet usage, il fut obligé de tourner ses Vues d'un autre coté.
Le Sieur Charles Duternoy, Ministre a Héricourt avoit composé dans le Siècle précédent un Livre de Prières intitulé : La Semaine sainte. Ces Prières pleines d'onction pour toutes les Circonstances dans lesquelles un Chrétien peut se rencontrer, n'avoient rien perdu dez le temps qu'elles parurent au jour que dans le Langage, le Supliant résolut de le faire retoucher & de donner une nouvelle Edition de ce Livre; Mais soit que la Personne qui s'étoit chargée de ce Travail ait cédé à quelques Appas, ou qu'une autre informée du dessein du Supliant ait travaillé avec plus de promptitude à cet Ouvrage que le Correcteur qu'il avoit choisi, ce Livre parut réimprimé à Baie, & fit échouer le Projet du Supliant.
Enfin il imprima en 1701 pour 1702 des Almanachs, auxquels il donna le Titre d'Aveugle Nouvelliste François, en faisant Allusion à un Aveugle qui est porteur des Gazettes à Belfort & qui n'en distribue aucune dont il ne puisse réciter le Contenu ; le Titre parut équivoque & sujet à une mauvaise interprétation, & dans le tems que le Supliant ètoil sur le point de débiter ses Almanachs, on lui fit défense le H Dec. 1761 de la part du Conseil de V. A. S. d'eu vendre aucun ; Pendant l'intervale qui s'écoula dez cette défense à la Permission qu'il obtint ensuite de les débiter en corrigeant le Titre, chacun s'en étant pourvu ailleurs il ne put se défaire que de la moindre Partie & pas même pour le rembourser du Prix du Papier qu'il avoit employé à cette Impression.
Tous ces Revers, Monseigneur & d'autres encore qu'il a essuyés dez son Etablissement à Mouthrliard. dont une Partie
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tire naissance de la Censure, à laquelle le Supliant comme Imprimeur privilégié de V. A. S. étoit soumis ont donné une Atteinte sensible à la médiocre Fortune dont il jouissoit, & l'ont mis dans la nécessité de contracter des Dettes, & en particulier une d'environ 1100 Livr. envers V. A. S. pour le Cens foncier qu'il Lui doit annuellement à cause d'un Terrein qu'il tient à litre d'Emphitéose.
l-i Privation des Avantages que Biner et ses Devanciers ont eus, n'y a pas peu contribué, puisque pour se procurer un Logement, il a été obligé d'acheter une Maison & d'y mettre un Fond qu'il auroit pu faire circuler avantageusement & dont l'Intérêt et les Réparations, auxquelles cette Maison l'a assujetti, à compter très modiquement, excédent Cens Livres annuellement, qui pendant environ quinze Ans forment un objet d'autant de cent Livres, lesquelles dans les différentes circonstances où il s'est rencontré, lui eussent été d'un grand secours.
Toutes ces considérations, jointes au peu d'espérance d'un avenir plus heureux dans ce Païs l'ont déterminé à tourner ses Vues ailleurs pour un Etablissement, & d'accepter l'Imprimerie de son Beau-Père en Allemagne, qu'on lui a proposé à des Conditions avantageuses.
La Ville de Montbêliard se trouverait parla privée d'un Imprimeur, qui lui est cependant indispensable ment nécessaire, tant pour l'Impression des Ordonnances & d'autres Actes qui inté ressent le Service du V. A. S., que pour celle des petits Livres à l'usage des Ecoles ; Et dans ces circonstances le Supliant souhaiterait de donner encore des Marques de son Zèle pour son Auguste Souverain de son Attachement pour le Lieu, où il espérait de finir ses jours en y laissant son Imprimerie, (dont l'Impression de la Présente peut servir d'Echantillon) pour servir à l'Utilité des Affaires de la Seigneurie & de celle du Public, qu'il ferait continuer en son Nom, sous le bon Vouloir de Votre Altesse Sérénissime, en attendant que son Fils fut en état de la diriger lui même, & c'est dans celte vue qu'il prend la Liberté de recourir en profonde Humilité.
Ce considéré Monseigneur, il plaise à votre Altesse Sérénissime, d'agréer la proposition du Supliant, ce faisant lui accorder gracieusement pour le passé la Remise de la Somme dont il est redevable envers la Seigneurie, pour lui tenir lieu de Dédommagement de la Nonjouïssance du Logement & de la
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Boutique, dont tous ses Devanciers ont jouï & pour l'avenir déclarer que la Recette générale lui payera annuellement l'Intérêt du Fond de son Imprimerie, jusqu'à ce que son Fils puisse la desservir lui-même, sous ses Soumissions, de faire imprimer gratis, en lui fournissant seulement le Papier, Cent ou deux Cens Exemplaires de tout ce qui sera nécessaire pour le Service de la Seigneurie, qui ne contiendra qu'une Feuille d'Impression, & lorsque la Pièce contiendra d'avantage, en lui payant outre le papier, Trois Livres dix sols pour la Composition de chaque Feuille, sera une llrace pour laquelle le Supliant redoublera ses Vœux pour la Prospérité de V. A. S. Fait à Montbéliard, le 6 février 1768.
Jacques-Michel Becker.
On a l'impression, en lisant ces jérémiades, que Becker force intentionellement la note pour arriver à ses lins. Quoi qu'il en dise, il n'a nullement envie de quitter Montbéliard, et ses prétentions se bornent à obtenir quelques avantages matériels.
Nous ne savons pas au juste s'il obtint immédiatement satisfaction sur certains points, mais ce n'est que trois ans plus tard, le 25 Mars 1771, que Charles-Eugène le nomma officiellement son imprimeur, au bout de vingt-trois ans de séjour à Montbéliard. Cette distinction honorifique lui rapportait cependant quelques avantages matériels, et en outre le droit de faire suivre, au bas des titres, son nom de la qualification ir Imprimeur de Son Altesse Sérénis&ime » ; du reste il n'en jouit pas longtemps, étant mort en 1774.
Voici les instructions (') qui lui furent données par le conseil de Régence en date du 29 Avril 1771, à la suite de sa nomination :
Son Altesse Sérénissime le Duc Régnant de Wurtemberg ayant, par son gracieux rescrildu 25 mars de la présente année, agréé le choix ij -devant de Jacques-Michel Becker, Bourgeois de Montbéliard, en qualité d'imprimeur et de relieur de la Seigneurie, le Conseil de Régence de Montbéliard pour sa dite Altesse Sérénissime lui a prescrit les articles suivans pour lui servir de règles et d'instructions dans les devoirs qu'il a à remplir en celte double qualité.
(1) Bibl. de Besançon. Coll. DuverDoy. Ville de MOQtbellard, T. II.
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1. Il sera fidèle à sa dite Altesse Sérénissime, avancera ses hauts intérêts et détournera sa perte, autant qu'il sera en son pouvoir.
2. Il imprimera gratis et sans retard tout ce que le Conseil lui ordonnnera d'imprimer pour le service de la Seigneurie et des Eglises, qui n'excédera pas deux feuilles, à l'effet de quoi il lui sera fourni tout le papier nécessaire.
3. 11 n'imprimera rien, soit pour des gens de la ville soit pour des étrangers, de contraires à la religion, à l'étal et aux bonnes mœurs ; en conséquence il sera tenu de soumettre à la censure du sieur Conseiller Rossel que le dit Conseil a commis à cet effet, tout ce qu'il voudra entreprendre d'imprimer.
4. 11 lui fournira pendant deux jours de chaque semaine et davantage, si on l'exige de lui, un garçon relieur aux Archives de Son Altesse Sérénissime pour en relier les pièces, pour quoi il lui sera fourni le carton et la colle nécessaire.
5. Il ne révélera rien de tout ce qui pourroit lui être confié relativement aux intérêts de sa dite Altesse Sérénissime ou qu'il pourroit apprendre ailleurs par les pièces qu'il aura eu entre mains.
6. 11 jouira en qualité d'Imprimeur de la Seigneurie du pri vilège exclusif de vendre les Livres qui seront de son impression ; défendant en conséquence à tous marchands, libraires ou relieurs de les vendre, soit qu'ils ayent été imprimés ailleurs, ou sous le nom emprunté de Montbéliard, à peine d'amende, de confiscation et de dommages et intérêts : à charge au reste que le dit Becker les vendra a un prix raisonnable, faute de quoi ils seront taxés à ses frais.
7. Pour récompense de ses peines, sa dite Altesse Sérénissime lui a gracieusement accordé le gage annuel de deux cens cinquante Livres en argent qui lui seront payés par la Recette générale en quatre payemens de quartier en quartier et de vingt quatre quartes de froment qui lui sont assignées sur la Recette des Eglises.
En témoignage de quoi les présentes lui ont été expédiées sous le sceau ordinaire de la Chancellerie et la signature d'un secrétaire.
Fait en Conseil, le 29° d'avril 1771.
Par ordonnance,