‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 82 sur 89 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Je n'attribue pas à la Correspondance que je publie une importance historique exceptionnelle, l'ourtanl, aucun ami de l'histoire de Montbéliard ne la lira sans plaisir et elle peut apporter à l'historien de profession quelques traits utiles. Elle nous fait pénétrer dans la vie intime de la haute bourgeoisie montbéliardaise en 1748. Elle nous renseigne sur ses idées et sur ses sentiments, sur sa manière de vivre et de penser, L.-E. Bei'dot représente l'esprit local dans ce qu'il a de plus lin et de meilleur. Quand on aura parcouru ses lettres, on aura une idée approchante de la vie locale dans la bourgeoisie d'alors.

Ces lettres touchent par un point à l'histoire générale en nous révélant une partie des tribulations incessantes dont avaient à soulïrir les populations des quatre seigneuries de Blamont, Clémont, lléricourt et Chàtelot. La triste politique de Louis XV livrait encore à l'iulolérance une foule de victimes el parmi elles il faut compter ces malheureuses populations des seigneuries dont Berdot nous raconte les misères el les espérances tôt déçues.

Le lecteur saura apprécier la valeur de première main des renseignements que nous donne a cet égard le spirituel et consciencieux correspondant de M. de Faber.

Celui-ci, Guillaume- Eberhardt de Faber était à Montbéliard depuis quelques années comme directeur de la Chancellerie quand il fut nommé par son prince , son représentant et son plénipotentiaire a la Cour de Vienne. Il avait à Montbéliard de solides amitiés. 11 avait été reçu gratuitement a la bourgeoisie de la ville le 14 mai 1743. En la quittant, il avait le désir d'y revenir un jour et, dans ces conditions, il avait besoin d'être exactement renseigné sur ce qui se passait et aussi sur ce qui pouvait se préparer dans le petit monde dp Conseil qui administrait le pays au nom du souverain régnant le duc Charles- Eugène de Wurtemberg.

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Il ne pouvait choisir un meilleur correspondant que le médecin L.-E. Berdot.

Celui-ci était né le \3 octobre 171* dans le village de Clairegoutte où son père était alors pasteur.

David-Nicolas Berdot père n'était pas le premier venu. Fils du pasteur Jean-Pierre Berdot, de Gluy, où il était né, il avait étudié à Tubingiie de 1B92 à 1698. 1) avait ensuite été précep teur du jeune duc Ernest-Auguste de Saxe-YVeimar. Rentré dans son pays , il avait été appelé au poste de pasteur à Clairegoutte (1712). Il y resta jusqu'en 172!) pour aller à Trémoins. En quittant Clairegoutte, D.-N. Berdot consigna sur le registre de la paroisse les réflexions suivantes qui ne sont pas sans valeur pour l'histoire des moeurs et qui peuvent être instructives pour les amis « quand même » du lion vieux temps: a J'ai très sou ventes tois publié et en particulier averti le plus sérieusement et le plus sincèrement qu'il se peut, les jeunes gens et spécialement les garçons de la paroisse qui, pour la plupart, m'ont fait toujours beaucoup de peine pendant mon ministère par leur licence irréfrénée, par leurs débauches, par leurs profanations du jour du Seigneur, par leurs courses, chansons. huées, si opposées à la modestie chrétienne, surtout pendant les nuits qui précédaient ou qui suivaient immédiatement le dimanche, par se battre quelques fois ; par entrer et demeurer nuilanient dans les chambres des lilles, aussi plusieurs fois censurées fortement pour permettre cette indigne et malhonnête entrée , et par ne se trouver pas dans les saintes assemblées et particulièrement dans les catéchisations. Le Père de miséricorde pardonne pour l'amour de Jésus Christ tous mes manquements pendant mon ministère à Clairegoutle et ron vertisse efficacement par son Saint Esprit dans sa Parole tout ce qui est à convertir, relève les aines troublées, raffermisse celles qui chancellent et fortifie de plus en plus celles qui sont debout. Amen. »

Voilà le vœu d'un brave homme ! Berdot père resta à Trémoins un an seulement. En 1721, il fut appelé comme diacre, puis comme pasleur en titre de la paroisse St Martin de Montbëliard. En f7:t.:i, la confiance du Conseil l'appela à la Surintendance ecclésiastique. H mourut l'année suivante.

Il avait été le premier maître de sou fils Eéopold- Emmanuel; il l'envoya ensuite étudier au gymnase de Montbéliard, puis à

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l'Université de Mie. Le jeune homme avait adopté la profession de son grand -père maternel , le médecin Jean Nicolas Binninger. Etabli à Montbéliard, il sut y faire respecter et sa profession et sa personne et il y fournit une longue carrière, il mourut en 1787 laissant derrière lui une nombreuse descendance et une réputation étendue de praticien utile et distingué (').

La plupart des lettres de Berdot que nous publions ici peuvent se passer de commentaire. 11 n'en est pas tout à fait de même de celles qui ont trait aux événements politico ecclésiastiques de 1748.

11 est impossible de comprendre, de s'expliquer entièrement les lettres de Berdot sur les événements dont il fait le récit a son correspondant, si l'on ne remonte un peu haut dans l'histoire d'ailleurs particulièrement malheureuse et tourmentée des seigneuries adjointes au Comté de Montbéliard.

Sans remonter à l'origine de la formation territoriale de ces possessions, disons seulement que la seigneurie de Blamont fut acquise en 1506 par ies comtes de Montbéliard ; les seigneuries de déniant, Héricourt et Chàtelot furent acquises en 1562 et, toutes, elles furent gouvernées par les comtes de Montbéliard, en toute suzeraineté, tant que le comté de Bourgogne (la Franche Comté] resta sous la domination de l'Espagne. Il est vrai que cette puissance essaya plusieurs fois de contester cette suzeraineté, mais ses prétentions fuient finalement repoussées par un arrêt solennel du Parlement de Grenoble à l'arbitrage duquelles parties contractantes avait faitappel (li> juillet 1611;. (*).

L'arrêt de Grenoble assura pour quelques années la liberté religieuse des habitants des seigneuries qui depuis longtemps avaient adopté la Réforme. Ledit de restitution de Ferdinand 11 ne modifia point leur situation religieuse. La guerre de Trente ans, en dévastant et ruinant une fois de plus ces malheureuses seigneuries, ne porta pourtant pas atteinte au libre exercice du culte. I* traité de protection conclu en 1633, renouvelé en 1644, qui mettait Muntbéliard et ses dépendances sous le pou

(i| Cf. Cli. Duvernoy, Xotiet fur quelque* médecins nés on établi* à Montbéliard, Besançon, 1833.

fZI Vojei : Bibl. nul. Paris, f. t. ms n* 37H7 et le dossier d'ailleurs Incomplet et conduisant a des conclusions inexactes que s'était lait préparer Le Tuilier, Bibl. net. I. (. ÏÎ371,

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voir militaire de la France né produisit que quelques tracasseries sans porter atteinte aux libertés essentielles des habitants. Les traités de Wesphalie qui sont à tant d'égards un monument de tolérance, avaient paru assurer encore la précieuse liberté religieuse. Mais l'ambition de Louis XIV et ses prétentions à l'établissement universel de l'unité de doctrine , furent la source pour Montbéliard et pour les seigneuries surtout, de maux sans lin. L'article IV paragraphe l.'i du traité d'Osnabruck porte bien en eJïet que : « Les princes de Wurtemberg de la ligne de Montbéliard seront rétablis en toutes leurs seigneuries situées en Alsace ou ailleurs et nommément en leurs liefs de Bourgogne, Clerval et Passavant, et seront remis par les deux parties au même état, droits, prérogatives et particulièrement en la dépendance immédiate de l'Empire dont ils jouissaient avant le commencement de la présente guerre. » Ainsi , les droits de Montbéliard étaient formellement reconnus — mais — comme le remarque M. Beaulieu — pour ce petit peuple impuissant et inolTensif, il aurait mieux valu une bonne armée ('(; Louis XIV le lui lit bien voir. Par une de ces habiletés diplomatiques qui porterait un autre nom en morale vulgaire, la clause d'immédiateté d'empire, spécifiée dans le traité de Suède, était omise dans le traité de France. « Il était permis, dit très bien M. Beaulieu, de regarder cet oubli certainement volontaire, comme le résultat d'une politique habile, qui voyait loin dans l'avenir. La Bourgogne revendiquait la mouvance du comté de Montbéliard et des quatre seigneuries. Or, la France restait eu guerre avec l'Bspagne. Au cours de cette guerre, la France pouvait conquérir définit] veinent et garder par traité la Franche Comté. Qui sait alors si elle ne reprendrait point pour son compte les prétentions du comté de Bourgogue sur Montbéliard (*).

Et, en elfet, deux ans après la seconde conquête de la Franche Comté, Louis XIV s'empara de Montbéliard sous prétexte que le duc tïeorges avait violé la neutralité. En 1679, il se fait adjuger par le parlement de Besancon la suzeraineté sur les quatre seigneuries et en IG8H sur le comté de Montbéliard luimême.

/1i La politique iiioiitbfliardaift âpre* la Guerre île Trente .lu*, Mem. de

lu Soc. d'Emulation <!>■ MotltWliftrd, (. XXV. p. 77. (2) IHd. p. TU.

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Le malheureux duc Georges eut bfau protester de son bon droit. Les traités les plus solennels sont peu de chose quand on ne peut les appuyer de la force. Il se retira à Bâle, puis en Silésie et resta dix-huit ans éloigné de son comté, c'est-à-dire jusqu'à la paix de Ryswick. Cette paix le réintégrait dans ses états, mais l'ambiguité voulue de 1648 se retrouva dans le traité de 1697 et la rédaction habile des articles 4 et 13 permit à la mauvaise loi de Louis XIV et à la puissante influence du clergé romain, de trouver des prétextes multipliés à de nouvelles usurpations. En 1699, le duc Georges agonisant avait vu la messe publiquement établie par la force dans une ville où il n'y avait pas de catholiques. Son fils, Léopold Eberhard se vît enlever successivement tous les droits souverains que ses prédécesseurs avaient longtemps exercés dans les seigneuries tant au spirituel qu'au temporel. A sa mort, en 1723, sous prétexte des contestations survenues entre les enfants illégitimes de ce prince et la maison de Wurtemberg, le séquestre fut apposé par la France sur les seigneuries. J'emprunte à une note inédite de Charles Duvernoy la description rapide du régime des seigneuries sous le séquestre, c'est-à-dire de 1723 à 1748. « Pendant sa durée, comme depuis l'année 1699, chaque semaine peut-être a été marquée par l'arbitrage et l'intolérance. Pour se borner aux choses ecclésiastiques , nous dirons que le simultané fut introduit dans quelques églises , que dans d'autres tout exercice du culte protestant fut supprimé el qu'il ne resta plus à la population évangélique qui, dans le principe, formait la généralité des habitants sur les 26 temples qu'elle avait possédés exclusivement à l'époque de l'année normale de 1624 et qui avaient été construits et réparés aux frais communs des paroisses et de la recette ecclésiastique que ceux de Hoches, d'Hérimoncourt, de Vandoncourl, de Pierrefou Laine, de Brevelier, d'Echenans sous- Mont vaudois, de Vians, de Tremoins et de Champey et, avec l'alternat (') ceux d'Héricourt, d'Aulecliaux, de Voujaucourt et, sauf erreur , de Chenebier, que plusieurs résistances partielles ne furent apaisées que par l'elfusion du sang, que quelques pasteurs, notamment ceux de Saint- Maurice et Chagey et beaucoup de maîtres d'école subirent les rigueurs d'une longue et dure captivité et que ie petit nombre des ecclésiastiques conser-

II) U simuUantum.

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vés en fonctions furent forcés de partager avec, les curés intrus leurs dîmes et autres revenus paroissiaux, et qu'ils n'auraient pu s'entretenir avec des ressources aussi insuffisantes, si , chaque année, et jusqu'à l'époque de la Révolution, les ducs de Wurtemberg (auxquels la France n'a toutefois jamais contesté la nomination des desservans dans les quatre terres , ni les autres droits épiscopaux) n'étaient venus efficacement à leur secours; que pour accroître promptement le nombre des catholiques et procurerainsi l'exécution de l'ordonnance de Louis XV du 1« mars 1727 portant « que lorsqu'il existerait dans un vil lage des seigneuries sept familles de la communion romaine; le chœur de l'église devait leur être remis et le cimetière partagé», on achetait des abjurations à prix d'argent, et l'on exemptait les nouveaux convertis de tous impôts et autres charges, ou bien l'on envoyait des missionnaires dans les campagnes et l'on obligeait les habitanls du rit évangélique d'assister à leurs prédications trop souvent furibondes. On leur défendait sous peine des galères d'assister à des cérémonies de leur culte dans des paroisses voisines, les enfants nés d'un père ou d'une mère catholique devaient être élevés dans cette reli gioii, etc., etc., et quand tous ces moyens et d'autres non moins vexaloires, étaient sans effet, on introduisait dans les lieux pro testants des catholiques étrangers qu'on appelait à participer à tous les profits de la communauté , à qui même on faisait des concessions immobilières au préjudice des habitants auciens el lesquels étaient constamment les dénonciateurs de ceux-ci et les espions du prêtre romain. Le peu de succès des justes repré sentations faites à des reprises multipliées par la Cour de .Stou card a celle de Versailles , détermina enlin la première à céder à la nécessité. Par une convention arrêtée à Paris le 10 Mai 1748, le duc régnant de Wurtemberg reconnut la souveraineté de la France sur les seigneuries de Blainont, Clémont, Héricouil, tUiatelot et il obtint à ce prix la restitution de leur domaine utile. L'article .'( renferme des dispositions relatives aux matières ecclésiastiques. A leur faveur, ou lit de la part de Montbéliard, dans l'année même du traité, des démarches pour rentrer dans la jouissance des églises dont les protestants avaient été dépossédés, on y institua même des pasteurs, mais la France repoussa avec menaces toutes les tentatives et donna même occasion à quelques nouveaux griefs. La fin du règne de

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Louis XV et plus encore celui de l'infortuné Louis XVI, malgré l'opposition constante du clergé (') catholique, furent signalés par des mesures marquées au coin de ta tolérance et de I» justice. Toutefois, l'état de la religion évangélique, au commencement de la Révolution était loin de ressembler, dans les quatre terres, à ce qu'il avait été dans la seconde moitié du 16e siècle et pendant presque tout le cours du 17". Il s'améliora par l'effet des décrets de l'Assemblée Constituante, mais il n'acquit la fixité, la stabilité qui formaient depuis si longtemps les vœux de tous les vrais chrétiens qu'aux deux époques si mémorables de la réorganisation des cultes sous Bonaparte et de la promulgation de la Charte constitutionnelle. »

Cette noie, rédigée eu 1827, et qui en porte la couleur, per mettra au lecteur de mettre à leur place et de saisir dans leur lien historique, les événements racontés par Berdot à M. de Faber.

Nous aurons terminé notre lâche d'éditeur quand nous aurons remercié ia famille Berdot de Col mar de nous avoir permis de copier et de publier ces lettres de leur aimable et spirituel aïeul.

John VIÉXOT.

(i) Voir V Appendice.

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