CHAPITRE VI
Le Poisson.
Autrefois le débit de nos rivières était beaucoup plus régulier qu'aujourd'hui. Quelques barrages peu élevés, fort peu étanches aussi, seuls retenaient l'eau , dont le cours normal n'était pas sensiblement modifié. On ne jetait pas non plus à la rivière, comme de nos jours, toutes espèces de résidus industriels, acides ou graisseux qui, au grand détriment du poisson, font parfois prendre subitement à l'élément liquide, les plus riches couleurs ou les mieux azurées.
La pèche donc y était fort abondante.
D'autres raisons encore concouraient à amener ce résultat. Celle-ci était louée et les adjudicataires n'étaient pas munis, comme les pêcheurs d'aujourd'hui, d'engins perfectionnés. Le fretin croissait aussi librement dans de vastes étangs, dont les progrès de l'agriculture, nuisibles à ce point de vue, ont depuis, amené le dessèchement.
La pêche s'y faisait à des époques déterminées en vidant momentanément le réservoir; souvent elle était fructueuse ; d'autrefois elle donnait lieu à des mécomptes. Ainsi , d'après Bois de Chesne : « Le 20 de Janvier t(>23, c'est pesché l'estang de Rainans, amodiés à Hugues Bois de Chesne le jeune, Marc Camus et François Curie, consors, pour six cent 50 francs, le terme de trois ans, chaque pesche même prix ensemble celui d'Esteupe, où ils reçurent grande perte. »
la Pierre aux Poissons et la Place des Halles de Montbéliard
Occupons-nous d'abord de la vente du poisson. C'était à Sainte-Suzanne, à Bart.et à Courcelles, localités situées en aval de la ville, où se rencontraient le plus de pêcheurs. Ils opéraient la nuit et, le matin, eux ou leurs femmes, venaient exposer à la vente la récolte des filets. On se groupait, en ville, autour de la pierre au poisson.
La pierre au poisson, qui forme encore aujourd'hui une sorte de table, à l'angle sud-est de la Place Denfert, autrefois Place d'Armes, est un reste du passé. Elle est citée dans une Ordonnance de Frédéric, de 1568, ainsi conçue : « Item, de la part de nostre dict chier et bien aymé cousin, est prohibé et defïendu à tous en général de non mectre la main aux paniers, besaiches ou aultres instruments des pescheurs apportant vendre poisson en ce lieu de Montbéliard , soit en jour de foire, marchiefs ou sur septmaine pour y prendre poisson, ne icelluy marchander, ains qu'ils le laissent à mectre en vendaige par lesd. pescheurs sur la pierre à poisons de ced. lieu, place accoustumée pour vendre telle danrée et auxd. pescheurs de non en porter ou faire pourter vendre aux hostelleryes de ced. lieu.. . »
A la pierre au poisson, menacée aujourd'hui de destruction par une génération qui n'a pas toujours un culte suffisant du passé, s'attache un souvenir : C'est du haut de cette grande table que, suivant la tradition, le réformateur Guillaume Farci, auquel les églises ne furent pas tout d'abord ouvertes, commença à prêcher chez nous la Réforme, cette grande révolte ou révolution du XVI0 siècle.
D'autre part, une Ordonnance du Conseil , en date du 13 Février 1623, que, vu son importance au point de vue économique, nous nous proposons de reproduire en appendice à la suite du présent travail, donne plusieurs indications intéressantes sur la vente, à la dite époque, du poisson à Montbéliard. Nous y lisons :
« La libvre de poisson, scavoir truictes, ombres et brochets se vendra quinze rappe la libvre dès la présente saison jusques à la Pentecôte, et dès la dicte Pentecôte et pendant l'esté, ne se vendra que deux sols baslois la libvie; deffendant très sérieusement aux hostes de la ville et aultres, d'achepter privément, ains de le laisser apporter au marchef à peine de confiscation du dit poisson et de 10 libvres d'emende contre les pescheurs et 60 sols contre les hostes pour chacune fois qu'ils seront trouvé contrevenir à ce que dessus. »
« La libvre de carpes et barbeaux se vendra aussy en ceste saison, une batze et dès la Pentecôte en avant pendant l'esté, huict rappes la livre et non plus. »
« Le menu poisson se vendra au chauveau et demy chauveau, au prix de l'arréglement qui a esté donné cy devant. »
« Les écrivisses, bonnes et grasses , se vendront quatre sols baslois le cent, de/Tendant aux pescbeurs d'en prendre de petites et aultres que de ladite qualité. »
Voici maintenant deux pièces plus récentes, (la première du 16 septembre 1724), restrictives quant à la vente du poisson :
Le Conseil de S. et S. étant informé que les administrateurs de la pesche des rivières vendent et débitent le poisson à des étrangers qui le vont prendre sur les lieux clandestinement pendant que, conformément à leurs baux et aux Ordonnances, lesd. admodiateurs sont obli gez de l'exposer en vente et d'en assortir les sujets préférablement aux étrangers. Led. Conseil fait par les présentes, deffenses auxd. admodiateurs de continuer dans cette contravention, à peine d'amende arbitraire et autres plus sévères eu cas de récidive, ordonnant au Grand Forestier, sous forestiers, aux valets de forestiers, de même qu'aux maires des lieux, de veiller à l'exécution de la présente et de dénoncer
les contrevenans.
Comte de Sponeck.
De Negendanck.
(Archives yalionales, K 2094.)
Le 10 Novembre 1777, ordre est donné "au maire de Bavans, au forestier de Fescbes et au maire d'Allanjoie, de veiller à ce que les amodiateurs de la pêcbe, au mépris des règlements, n'emportent pas le poisson et de les dénoncer. La friture partait sans doute dans la direction de Belfort.
Ne perdons pas de vue que, d'après le droit ancien, les cours d'eau appartenaient au prince. Tout d'abord, il en amodiait la pêche; la redevance était payable, soit eu nature, soit en argent, parfois des deux façons à la fois. Ainsi, dans un compte, eu date du o Avril 1717, nous voyons que Pierre Navion, Jean Guillotet Daniel Beukler, maire, et Joseph Navion, tous de Bavans, doivent par an au château , deux cent livres bons poissons , plus cent vingt livres tournoises.
A la même date, Pierre Bellone, Pierre et Jean Morlot et Abraham Péchin, maire à Vieux -Charmont, paient pour la pêche du ruisseau, qui va de l'Allan jusqu'au moulin de Nommay, la somme de quatorze livres huit sols, annuellement... « étant seulement obligés, comme tous les autres pescheurs, de présenter leurs peschesà la Cour qui leur seront payés comptant pour ce qu'on en retiendra, à deux sols la livre. »
Dans une convention du 29 Décembre 1715, Georges Charpiot, de Bart, s'oblige à faire la pèche du poisson, depuis le moulin de Rainans jusqu'à la rivière de l'Allan, moyennant un bichot de froment, qui lui sera payé. « Il apportera à la Cour de Son Altesse Sérénissime, prédits poissons etécrivices, pour le moins deux fois par sepmaine, scavoir les vendredys et sambedis , et d'autres lorsqu'il lui sera ordonné, à l'effect de quoi il en tiendra un réservoir. »
On pourrait se figurer que si la pèche au filet était interdite, la pêche à la ligne, passe-temps aujourd'hui de tant de paisibles amateurs, pouvait être tolérée. — C'est une erreur ! — En 1649, Uopold-Frèdéric, par des instructions datées de son château de Montbéliard, fixe à dix francs l'amende que devront payer tous ceux des bourgeois, sujets et habitants « qui se seroient émancipés à pescher à la ligne. »
Au bord des rives fleuries, s'il nous est interdit de jeter l'hameçon, peut-être pourra-t-il nous venir à l'idée de nous promener sur l'onde. — Pour cela, il faut avoir une barque. Or, voici un Edit, du 13 Mai 1763, qui nous renseignera sur les facilités que présente la susdite opération.
Du 31 Mai 4763.
<■ Le Conseil de Régence à Montbéliard pour S. A. S. Mons*r le Duc régnant de Wirtemberg, etc., ayant été informé que plusieurs particuliers s'émancipent de tenir des barques sur les bords du Doubs et de parcourir cette rivière sous toutes sortes de frivoles prétextes et souvent dans la vue de pescher au mépris des Règlements, comme il est arrivé depuis peu. A ces causes, led. Conseil défend très sérieusement par les présentes, à tous, tant en général qu'en particulier, de tenir des barques sur le Doubs et de s'en servir , à moins qu'ils n'en ayent une permission expresse, le tout à peine d'amende arbitraire et
de confiscation desd. barques. Auquel effet, les présentes seront lues et publiées dans les assemblées des communautés d'Audincourt et de Valcntigney, par les maires des lieux qui en certifieront. »
« En Conseil, le 31 May 1763. »
« De Faber. J.-J. Gropp. »
Laissons de côté cette réglementation draconnienne, et parlons encore un peu de poisson. La pièce que nous allons présenter est ancienne, elle date du commencement du XVII6 siècle et nous semble constituer un amusant tableau de mœurs.
Du 13 Avril 4647,
Ce jourdhuy , Perrin Mauva et Pierre Petit ont donné permission au docteur Chavé de pescher dans les rivières qu'ils retiendront de Son Altesse, de quelque façon qu'il lui plaira, avec petit et grand filets, faire et en somme exercer et faire es dites rivières ce qui leur est permis. Si ledit retenant se veult servir de leurs filets, il les pourra mander. Et ils seront tenus de pescher pour luy en leur payant leur disner et soupper et les faisant boire de bonne façon. Que s'ils ne sont au lieu, ou qu'il n'haye le temps de les mander, il pourra prendre leurs filets et en pescher en cas de besoin, voire prendre un plat de poisson ou deulx en leurs varvets en cas qu'il haye des gens ou en haye nécessité. Et pour tel cas, ledit Chavé leur donne annuellement à chacun d'euix, un teston et une channe de vin, et le venant veoyre et lui apportant quelque bon poisson, en payer la saulce et le vin.
Fait le 13"' jour d'apvril 1617, en présence de Clément Bourgogne et de Humbert Marcoux (l).
Signé à requeste de Pierre Petit : . Signé :
H. Marcoux. Chalvé.
Si on veut être renseigné, d'une façon complète, sur Je développement de la vie animale dans le sein de nos eaux , il faut consulter les Recherches Anthropologiques sur le Pays de Monthéliard du IIT Muston. Mais voici une nomenclature de nos poissons, contemporaine de la pièce ci dessus, qui indiquera au lecteur les espèces, avec leurs appellations d'alors.
Bons gros poissoiis : 1° Truite. 2° Ombre. 3° Perche. i° Bouille. 5° Anguille. 6° Brochet. 7° Carpe.
(i) Archives yalionales, K 2094.
Autres gros poissons moindres : 1° Tanches. 2° Barbeaux. 3° ftougeuil. 4° Loche. 5° Echavanne ou Munier. 5° Verdy.
Bons petits poissons : Motelles ou Loches.
Autres petiu poissons moindres : 1° Gueffron ou Gouvion. 2° Véron. 3° Bavoux. 4° La Rousse. 5° La Filleitle. 6° La Lamproye ou Sept-œils, plus les Ecrevisses.
Nous voici arrivés aux « Faits Divers » où sacrifié, le poisson, entre en scène.
« Le 2 de Fébvrier , jour de la Chandeleur (1615), dit Bois de Chesne, s'est rompue Tescluse du moulin hors la ville de Montbéliard par le milieu ; ne courant plus d'eau dessous les rues du dit moulin et dont de quoi les poissons de la rivière s'amoncelèrent dessous les cheneaux à cause de la profondeur; que Ton ne prit tant de barbeaux que l'on ne les pouvoit compter, et que l'on en remplissoit des eu veaux. »
Ne cherchons pas à analyser la phrase et bornons-nous à retenir le renseignement qu'elle nous fournit sur la quantité.
A la suite, présentons deux faits se rapportant au contraire à la grosseur des pièces :
Le conseiller Perdrix, dont les explications ont d'habitude plus de précision, raconte que le 16 Octobre 1666, le Sr Colbert, intendant d'Alsace, (c'est d'un frère du grand Colbert qu'il s'agit ici), vint auprès de S. A. S. qu'il salua en restant une heure au château de Montbéliard, et cet acte de courtoisie accompli, il retourna sous le vignoble de la Chaux , non loin de l'entrée de la ville, où il avait laissé presque tout son monde, et que, de là, il revient près de la forge de Belfort, « où il fut reçu en Roy, ayant eu dans un plat, une carpe de dix-huit livres avec douze testes de carpes dont la moindre pesoit deux livres. »
Qu'est-ce à dire? La tète de carpe a -t- elle jamais passé pour un morceau de choix ? Ne faut- 1 pas comprendre que la pièce principale était accompagnée de douze sujets plus petits, dont le moindre pesait aux moins deux livres? C'est de cette façon que nous l'entendons.
Voici maintenant une histoire plusieurs fois rapportée et qui semble plus extraordinaire : En 1759, on prit, dans le Doùbs, près du village de Bavans, un brochet de quatre-vingts livres. Pour présenter ce poisson monstrueux à la table du baron
dOppel , le jour de son installation comme gouverneur du comté, on avait fait fabriquer à la forge d'Audincourt, un plat en fer battu, proportionné à sa grosseur.
Sous forme de hareng, le poisson de mer a pénétré depuis bien longtems dans nos murs. Les règles, formulées en 1561, de la corporation de la Grand-Verge, à Montbéliard, association qui réunissait tous ceux qui se livraient au commerce d'animaux, tant morts que vifs, depuis le bétail, les chevaux, jusqu'aux petits poissons, mentionnent le hareng.
La morue, qui arrivait séchée et salée, est connue probablement depuis moins longtemps. Elle débarquait en Europe , venant de Terre-Neuve. Une fois par- an, des Hollandais en détaillaient chez nous. Ils en avaient, avec eux, de grands chargements.
Le saumon, pris dans le Rhin, et les huîtres servies crues ou grillées, sont mentionnés avec certitude, pour la première fois, à l'occasion du fameux repas de la Grange la Dame, diner dont nous parlerons longuement dans un prochain chapitre.
L'écrevisse , citée avec complaisance dans plusieurs des. édits, avant la maladie qui Ta presque anéantie, était fort abondante dans nos ruisseaux. 11 y a cinquante ans, le cent se payait souvent moins de vingt sous. La taille en était petite, le pécheur n'attendant pas, pour la saisir, le cycle de sept années au moins, nécessaire à son complet développement. Mais le Montbéliardais en était très friand et se rattrapait sur la quantité.
La grenouille est encore fort estimée, et cette espèce, dont l'habitat est réduit en raison de nombreux dessèchements, profite au contraire des malheurs de son ennemie l'écrevisse, avide de son frai.