VOYAGEUR A CHEVAL, VINGT SOLS
Concentrons ici quelques renseignements relatifs aux hôtelleries de Montbéllard :
Le rôle des Hostes et Taverniers tenant logis, publié vers 1667, fournit la liste que voici :
Perrin Guidot, hoste à la Coupe d'Or (l).
Pierre Nardin, hoste au Lion d'Or.
Jean Perdrix, hoste au Sauvage d'Or (*).
Etienne Balcoux, hoste à la Croix d'Or (*).
Que d'or! sommes -nous tentés de dire.
Puis :
Horry Paillet, à la Corne de Cerf {*).
Jacques Duplain, hoste au Lion Rouge (*).
Pierre Mouhot, hoste à la Croix Blanche (6).
Samuel Bohy, hoste à la Fleur (7).
Jean Prongey, ho^te en la Maison de Ville. (8)
La vefve du Sergent Kaiser, à la Couronne (9).
La vefve d'Estienne Grosrenaud, au Saulmon.
La vefve Henri Bourlier; et enfin:
Pierre Maurice, cuisinier de la Cour.
(1) Cet Immeuble se volt encore, place Dorian. *
(2) Le Sauvage se trouvait au coin de la rue des Etaux et de la rue des Febvres.
(3) C'est la maison de l'Orphelinat dit de la Croix d'Or.
(4) Très probablement rue des Febvres, où nous avons encore vu le café du Grand-Cerf.
(5) Ce vieil hôtel existe encore aujourd'hui.
(6) A l'angle sud-ouest du bâtiment des Halles. Sur son emplacement a été élevé le grand immeuble de l'imprimerie Decjtherr.
(7) Construit sur le passage voûté donnant de la rue des Granges à la place Saint-Martin.
(8) Le cabaret de l'hôtel-de-ville se louait chaque année au profit de l'hôpital.
(9) Perdrix, dans sa Chronique, place « le logis de la Couronne devant les Basles. »
D'après Perdrix : « Le 22 Décembre 1666, les deux princes de Durlach sont arrivés en ceste ville et ont logé au Sauvage. Le lendemain ils furent à l'église, incognito. S. A. S. descendit du cbasteau pour les aller voir en l'hostellerie. Ils partirent pour Paris. A leur sortie, on tira quelques volées de canon. »
Nous voyons dans un acte, en 1680, treize ans plus tard, que Jehan Prongey était hôte au Soleil.
Où Georges Friderkh Mégnin était-il établi, en 1709? Nous l'ignorons ? Mais c'est lui qui eut l'honneur de servira la princesse Hedwige, sœur de Léopold-Eberhard, les deux repas suivants qui , après examen des notes fournies, furent réglés par la cour, quand la dite altesse , qui avait l'estomac plus solide que la tête, se fut enfuie du château.
Repas de Madame la Princesse (').
« Le 26me Janvier 1709, le soubscrit a fourni pour le diné de S. A. S. Madame la Princesse, ce qui s'ensuit :
Un grand pasté de coq dinde. . . . L. 7-— s.
Un autre de chappon 2.10
Une tartre amandre 4.—
Une souppe d'oignon avec des œufs. . 0.10
Un plat de ris 0.10
Un plat d'orge . 0.10
Une livre fromage 0.06
Pour quatre sols de pain 0.04
Un pot de vin 0.15
Somme . . . L. 16.— s. » %
« Le 27me Janvier 1709, le soubscrit a fourni pour le souppé de S. A. S. Madame Princesse, ce qui s'ensuit :
Un pasté de chappon . . ... . L. 2.10 s.
Un pasté de veau 2. —
Deux tartes de raisin , l'une de 40 sols, l'autre de 36 sols 3-16
(1) Archives Salionales. Fonds Montbéliard K 1765.
Une souppe au vin
Pour deux sous de pain ....
Un plat de riz avec un chappon . . Un d'orge avec un chappon . .
Une demi livre de biscuit. . .
Une demi douzaine de pains d'épices
Somme
Que de pâtés et combien de volailles! On remarquera également le goût exquis qui a présidé au choix des soupes et leur place au milieu du repas.
Nous ne savons pas davantage à quelle enseigne était établi, en 176o, Jacques-Christophe Goguel; mais le menu du dîner que firent chez lui, le 27 Juin, Messieurs les Marchands , réunis eu corps au nombre de quinze, nous est parvenu :
Dîner de Messieurs les Marchands (').
Ris avec la viande L. 3.12 s.
3 Plats d'asperges 3.12
3 — de poissons 4.10
1 — de frieando 1.—
2Tourtettes 3.16
3 plats d'épinards 3.—
2 lièvres 2.04
Chacun son pigeon ou son demi- pigeon 2.—
1 chapon 1.04
1 plat de poisson au bleu ...... 1.10
3 bonnes salades 1 .04
5 assiettes de fromage 0.18
Chacun son biscuit 0.15
De même son pain depice .... 0.15
Un gâteau d'amande 3.10
Pain 1.08
Vin rouge, 22 bouteilles 6.12
Vin blanc, 18 bouteilles 6.06
Somme . . . L. 46.16 s.
(1) Archives Municipales de Montbéliard.
Suivant l'habitude, le lendemain la fête recommence, toutefois avec moins d'entrain , on était calmé : la dépense ne s'éleva en effet qu'à 32 1. 16 s.
La dignité de Messieurs les médecins leur interdisait sans doute la fréquentation de l'auberge, mais ils se rattrapaient en festinant loin des regards indiscrets. C'est ce que nous apprend une note de M. l'apothicaire Ramn chez l'épouse duquel ils s'étaient rendus, et dont voici le mémoire, daté de Mai 1753.
Dépense de Messieurs les Médecins (').
Messieurs de la Société de Médecine doivent aux héritiers de fût le Sr Jérémie Duvernois, vivant apothicaire, pour dépenses qu'il a faites pour ladite Société, comme il est porté sur son Livre de Raison, fos 122 et 123.
(( Pour trois repas qui se sont faits chez moi : Le premier consistant en :
Six bécasses L. 4.— s.
Douze grives 1 .04
Une longe de veau 1.04
Une oye 1.10
Trois paires de poulets 1.—
Un plat de brochet 1.10
Une tourte 1.10
Salades 0.05
Huit pots de vin à 12 s 4. 16
Dessert et pain 1.10
Second Repas.
Pour la soupe et la viande . . . . L. 0.12 s.
Pour les rôtis de veau 0.15
Trois pots de vin à 12 vS 1 . 10
(1) Bibliothèque Municipale de Montbéliard.
Le Troisième Repas
Pour grives, un chapon et des pigeonneaux .... L. 4.12 s.
Un plat de choux -fleurs 0.15
Trois pots de vin à 12 sols 1 .16
Pour salade 0 06
Pour pain et fromage 0.17
Pour pipes, labac et cartes .... 0.15
Raisin, apoticaire. »
Voici, de cette note, le post-scripttm que nous recommandons au lecteur :
« Plus il est encore deheu à ma femme , alors et après le décès de fù le Sr son mari , Messieurs de la Société se transportèrent en corps chez elle pour... le coffre de la Société dont elle.... En même temps ils rétablirent le Sr Conrad Fries le père , maistre de la dite Société. Ils convinrent de faire un souper chez elle à cette occasion. Le Sr Mor lot et fù le Sr Jean Titot furent inscrits. Ces deux Messieurs fournirent pour leur reconnoissance , chacun un plat de rôtisserie et la firent apprêter chez Madame la veuve Dubois du Lion Rouge. La Société en général, pria ma femme de bien vouloir fournir le vin, quelle débitait alors et les autres mets nécessaires, ce qu'elle fit, comme j'espère que Mr* Fries et Morlot le pourrront encore affirmer, cette dépense se montant à 8 livres 4 sols. Et comme mon épouse a répété par réitérées fois ce dehu à Monsieur Fries, sans qu'elle aye pu jamais obtenir, bien mal à propos le paiement, ce quelle répète encore aujourd'hui, espérant qu'on ne lui refusera pas justice L. 8. 4 s.
Nous venons de voir, les médecins se régalant de grives et de bécasses; buvant abondamment, le premier jour surtout; le second jour, fumant la pipe et jouant aux cartes en petit comité. Mais, d'après ce qui précède, ces Messieurs, comme payeurs, manquaient d'enthousiasme! — La faute en était-elle à leurs clients?
Transcrivons encore quelques faits :
En 1663, Jean-Gaspard Dolfuss , envoyé de la ville et république de Mulhouse, afin de complimenter le roi Louis XIV en compagnie des envoyés des cantons suisses, s'arrête deux fois à Montbéliard en descendant à l'auberge de la Coupe d'Or. La première fois, il y arrive le 7 octobre, à 11 heures, après avoir passé la nuit à Dannemarie.
Son beau-frère et cousin Rossel (alias Rhiler) , lui fait présent d'un sac d'avoine pour sa monture et de deux bouteilles de vin.
Au retour de Paris, le 30 Novembre, ayant passé la nuit à Esprels, il arrive le soir à Montbéliard. Le même beau-frère et cousin lui octroie cette fois, une grande truite frite qu'il mange avec Mrs les Envoyés de Bâle. x
« Ces jeunes gens, — dit-il, — ont passé la nuit à boire et le lendemain, après avoir déjeuné ensemble, nous nous séparâmes, eux se rendant à Bàle; quant à moi, je me dirigeai sur Mulhouse. »
Sans nous éloigner de la grande place, après avoir longé la façade des Halles, tournons le coin, nous serons devant l'au- i
berge du Lion Rouge, qui reçut un jour, un visiteur de j
marque.
Le 6 Août 1781, deux voitures de poste s'y étaient arrêtées. C'étaient des personnes de la suite du comte de Falkenstein qui en descendirent et qui firent préparer le logement d'un illustre personnage. — Qui était-il? — C'est ce qu'une lettre du Président de Goll, adressée à M. Bouthenot père, conseiller, en ce moment en villégiature dans sa propriété de Beutal, va nous apprendre :
« L'Empereur arrive ce soir au Lion Rouge et ira à Etupés, voir les Prince et Princesses. »
« Son séjour sera court dans ce pays. Deux de ses officiers sont déjà chez Surleau. Il a diné hier à Droye, (probablement Troyes) 00 lieues de Montbéliard. M. de Maucler a été ce matin au conseil pour dire que l'Empereur voulait être inconnu ici, ne recevoir aucun compliment ny du Conseil, ny des autres corps; sans bruit il veut être à Montbéliard. J'irai néanmoins, à son arrivée, lui demander ses ordres. »
Madame d'Oberkirch est étonnée à la nouvelle de l'arrivée de Joseph II; cependant, pour Frédéric- Eugène, cette visite n'était pas inopinée. « On ne se le fit pas dire deux fois, et un quart d'heure après, tout le monde était en carosse. »
Le prince , en arrivant au Lion Rouge, trouva Joseph 11 au pied de l'escalier, prêt à monter en voiture pour se rendre à Etupes. 11 voulut fléchir le genou conformément à ses devoirs de prince du Saint-Empire, mais l'Empereur l'arrêta en disant: « Pas de cérémonies, mon cher duc, c'est le comte de Falkenstein qui vous rend visite. »
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L'empereur dtna à Etupes et revint le soir à dix heures, coucher à son auberge. Toute la ville, spontanément, s'était illuminée. Le lendemain : politesses échangées, nouvelle visite à Etupes, et le surlendemain, à 6 heures du matin, départ de l'Empereur.
Plus tard on apprit que ce monarque était venu demander pour son neveu François de Toscane, la main de la princesse Elisabeth. Elle fut plus tard, emmenée à Vienne; on l'instruisit dans la religion catholique, tout comme on avait instruit, en des circonstances analogues, sa sœur Sophie-Dorothée, dans la religion grecque, et elle fut montée sur le trône si la mort ne l'eut ravie au moment où son mari allait, sous le nom de François H, arriver au pouvoir. On sait qu'il eut, d'un second mariage, Mark- Louise, femme de Napoléon Ie*.
Au moment de quitter le Lion Rouge , Joseph II , qui , dans son voyage, avait été reçu partout comme comte, mais qu'on avait fait payer en roi, avait été frappé par la modeste note fournie par Isaac SurUau. Celle-ci réglée, il voulut prendre congé de cet hôte loyal, le félicita de sa droiture, et prenant intérêt à ses affaires, lui demanda le nombre de ses enfants. — Sire, j'en ai huit. — Eh bien! dit l'empereur, voilà huit ducats que vous leur remettrez de ma part.
Les postillons déjà faisaient claquer leurs fouets. On sortit de ville par la porte St- Pierre et , sur la route de Belfort, de loin l'empereur jeta un dernier regard sur Etupes et ses jardins, dont il emportait le meilleur souvenir.
Nous ne pouvons dire qui succéda à Isaac Surleau, au Lion- Rouge , mais vers 1840, l'auberge était tenue par la famille Yerenet. Ci-bas une note de cette époque, que nous donnons uniquement en raison de la modicité relative des prix cotés alors, pour un repas complet.
Un filet de bœuf . i fr. 4.50
Une bécasse et trois grives .... » 4. —
Un lièvre » 3.50
Un chapon » 4.—
Truites au bleu » 4,- Un plat de céleri » 1.50
Total . . . fr. 23.75
Plus tard l'hôtel passa entre les mains de la famille Rau+
On n'a pu nous apprendre où se trouvait la Demi-Lune, nom que l'on voit reproduit dans différentes pièces.
Le Mouton était , place de l'Enclos , sur l'emplacement du Bureau de poste fet du Cercle.
De l'hôtel des Trois-Rois, nous ne savons rien de précis, si ce n'est qu'il s'élevait sur l'emplacement de la Sous-Préfecture actuelle, bâtiment acheté en 1816, par Georges-Samuel Sahler et Georges-Louis Jeanmaire , fondés de pouvoirs à cet effet, de 94 habitants les plus notables delà ville, pour 21,000 francs.
Ils l'offrirent , en 1821 , au Conseil Municipal moyennant 11,012 fr. 05 , somme encore due aux héritiers Bernard, et par ordonnance royale du 1er Mai 1822 , la ville fut déclarée propriétaire exclusive des bâtiments et dépendances de la Sous- Préfecture, alors maison dite des Trois-Rois.
C'est de l'hôtel des Trois-Rois que le conventionnel Bernard de Saintes, en 1793, exerça sa dictature à Montbéliard.
Au faubourg, étaient les Treize-Cantons, tout récemment démolis et dont les armoiries sculptées, décorant la façade, sont au Musée de Montbéliard. 11 s'agit naturellement des treize cantons suisses.
Plus avant dans la même rue, et portant aujourd'hui le N° 33, était le Grand-Cerf, qui eut un moment la vogue.
A la fin de 1782, la cour prit même l'initiative d'y organiser chaque Mardi et jusqu'au Mardi-Gras, des bals masqués destinés uniquement « aux personnes d'un certain état dans la ville. » Pour y être admis, il fallait adresser une demande au chambellan et s'y présenter le jour qui vous était fixé. »
Le Grand-Cerf, aujourd'hui maison des plus délabrée, n'évoque plus du tout l'idée de fêtes joyeuses et somptueuses.
A l'autre extrémité de la ville, à l'ombre du château, subsiste, agrandi et réparé , le vieil hôtel de la Balance , tenu depuis trois générations par les Dorian qui ont succédé aux Vcrenet, précédés par les Trottier.
Il nous reste à mentionner la Croix d'Or, aujourd'hui institution de charité.
En 1717, cet immeuble appartenait à un nommé Laurillard. — Pierre Joseph Bevrnier, morf célibataire, mu par un sentiment de charité, vers 1770, l'abandonna à la ville, avec une dotation de 40,000 francs pour y élever des enfants pauvres.
Peu de libéralités ont fait à Montbéliard autant de bien. Elle est un honneur pour la famille qui porte le nom de l'auteur de ce don.