CHAPITRE XIV
La Table au Château sous Léopold-EberharcL (1670-1723)
I e château de Montbéliaid sous le règne de FJopold-Eberhard qui, en 1690, succéda à son père le docte, mystique et nébuleux comte Georges, dont nous venons de parler, lut un milieu si extraordinaire qu'avant d'entrer en matière , il convient de faire à ce chapitre, une sorte d'introduction.
Lorsqu'il prit les rênes du gouvernement, le jeune homme avait 29 ans. Son éducation, disent ses biographes, avait été fort négligée. Après avoir suivi son père dans ses pérégrinations en Allemagne, il était entré en 1692 au service de l'Autriche. L' empereur l'avait nommé colonel propriétaire du régiment d'Aoursperg, et il commandait Tockai lorsque celte place fut bloquée par les Turcs en 1693. 11 les battit et les força à repasser la Save, ce qui lui acquit une grande réputation ; puis ce prince fit encore plusieurs campagnes en Hongrie et ne quitta le service qu'à la paix de Ryswick.
Vers la même époque, Léopold fut décoré par le roi de Danemark des insignes de l'Eléphant.
Ges renseignements sont fournis par l'Histoire des Comtes souverains de Montbéliard , par P.-E. Tuefferd, et les lignes qui précèdent renferment ce qui peut être dit d'élogieux sur un
personnage, qui, d'une culture toute allemande, rentré à Montbéliard, fut un insupportable potentat, aussi injuste que dissolu, arbitraire et offrant à ses sujets, sur un théâtre moins vaste que Versailles et avec moins de retenue , les mêmes tableaux de mœurs que ceux que présentèrent Louis XIV et Louis XV.
Etant en Silésie, chez sa sœur Eléonore-Charlotte , il séduisit une jeune fille du nom de Anne-Sabine Heduiger, qu'il épousa secrètement le 1er Juin 1695 et dont il eut quatre enfants , puis il ne tarda pas à devenir volage.
Assez promptement , il tit la connaissance de quatre sœurs, toutes d'une beauté accomplie, assure ton, quoique fort différentes, filles d'un nommé Richard Curie, tailleur d'habits à Montbéliard.
Cet artisan , ayant laissé son aiguille pour le métier des armes, était sous le nom de guerre, — comme en prenaient souvent les soldats, — de L'Espérance , très vite devenu capitaine dans les armées impériales. Le dit aventurier, rentré à Montbéliard, entra au service du comte Georges et, ne demandant qu'à voir du pays, accompagna ce prince, lorsqu'avec son jeune fils Léopold-Eberhard, il partit pour la Silésie.
C'est là que les demoiselles Curie, ses compatriotes en quelque sorte , devinrent simultanément ou successivement les maîtresses du jeune homme; il sut les attacher au service de sa trop crédule femme, et tout ce monde l'accompagnait lorsque, de retour d'exil, il fit son entrée au château de Montbéliard.
A la sollicitation du duc, le 2 Août 1701, l'Empereur accorda le titie de comtesse deSporieck à Anne-Sabine Edwîger et le même acte conféra le titre de comtes de Sponeck, aux trois frères de cette dame. Léopold-Eberhard n'avait pu faire moins, car l'année précédente déjà, il avait demandé et obtenu des distinctions nobiliaires pour ses maîtresses et leur progéniture. En effet, le 11 Septembre 1700 , sur de pressantes instances, l'Empereur avait donné aux demoiselles Curie et à leur frère, les titres apocryphes, de baron et de baronnes de L'Espérance. Bien plus, luimême avait conféré à ses enfants illégitimes les titres authentiques, armes et seigneuries, du comté de Coligvy.
Le prince de Montbéliard les tenait de sa mère , fille du maréchal de Coligny, petit-fils lui-même du célèbre amiral, la plus noble des victimes de la nuit de la Saint Barthélémy. L'œuvre de Léopold-Eberhard devait être ratifiée par le roi Louis XV, elle le fut en effet.
Destinée posthume singulière que celle de l'amiral ! Son corps meurtri, mulilé, fut traîné au gibet de Montfaucon (,). Aujourd'hui, — tardive réparation, — fièrement sa statue de marbre regarde le Louvre, ayant à sa base un noble extrait de son testament. D'autre part si, dans sa descendance, nouscons tâtons la préseuce de détraqués, tels que Léopold-Eberhard et l'énigmatique comtesse de La Suze, pour ne citer que les plus connus, par contre, parla maison d'Orange, deux de ses descendants directs actuellement, occupent des trônes en Europe ; Nommons la reine Wilhelmine en Hollande et l'empereur d'Allemagne, Guillaume IL
Entrons maintenant dans notre sujet :
On rencontre aux Archives Nationales quantité de pièces concernant Léopold-Eberhard, relatives en particulier au sujet qui nous occupe présentement, nous voulons dire à ses dépenses de table.
Sur l'indication de M. Alexandre Tuetey, le carton K 1775 a été spécialement exploré. Il nous a fourni des documents que nous allons analyser.
Voici tout d'abord un traité que le prince fit avec son beaufrère, le comte de Sponeck, au sujet de sa nourriture et de celle des vingt personnes composant sa famille, tant légitime, adoptive, qu'illégitime, vivant avec lui au château.
1! s'agit, comme on va le voir, d'une sorte d'abonnement :
(i) On trouve dans VHwtoire du Calvinisme du Père Maimbourg, livre VI, le récit suivant : « Les gens de guerre et le peuple y estant accourus, assouvirent leur brutale inhumanité sur ce misérable corps qu'ils trailèrenl avec toutes sortes de barbares indignitcz, le découpant, le déchirant, le traînant deux ou trois jours durant par les boues, puis le jettent dans la rivière d'où aussitôt après ils le retirent, et le vont pendre au gibet de Montfaucon les pieds en haut, allumant dessous un feu qui ne fit que le rendre horriblement difforme en le grillant. — Voilà quelle fut la fin tragique de Gaspard de Coligny de Cnaslillon, Admirai de France, homme d'ordre, d'esprit et de cœur, adroit, vigiiant, hardi et entreprenant, bon soldat et grand capitaine et n'estant pas moins habile dans le maniement des affaires politiques qu'en celles de la guerre.., »
Amodiation faite entre S. A. S. et Monsieur le comte de Sponeck dn lor Janvier 1710 au 1er Janvier 1711.
1° Le dit comte de Sponeck entretiendra la table de S. A. S. de vingt personnes par repas, tous les jours deux fois : en pain, vin, bière, tisanne, eau de Lougres (*) et manger.
2* Les malades séparément.
3* Fournira extraordinaire (*) vin, bière, tisanne et l'eau ae Lougres a S A, S. , à Madame la comtesse de Sponeck , à Madame de l'Espérance, Mademoiselle Charlotte et aux quatre demoiselles.
4* Huile et chandelles, aux étrangers, à S. A. S., table, cuisine, cave, écurie, gardes, servantes ; à Madame de l'Espérance, à Madame la comtesse de Sponeck, à Madame de l'Espérance, à Mademoiselle Charlotte, aux quatre demoiselles, aux trois jeunes messieurs et régistrature (s).
5* Bois, pour S. A. S., étrangers, table, cuisine, Turnitz, régistrature, gardes, église. Madame la comtesse de Sponeck, Madame de l'Espérance , Mademoiselle Charlotte , les quatre demoiselles et aux trois jeunes messieurs (*).
6° Faire nettoyer tout le château, les appartements de S. A. S., et otter les chèses percée.
T Sera fourni tous les ustensiles , lesquels il entretiendra sur ses frais, ainsi que les linges pour la table et cuisine.
8° Fera relaver les linges de la Cour suivant liste.
9° Le tout pour la somme de huict mille deux cents francs , avec la réserve que cela regarde le comté et les seigneuries, la table ensemble ou séparée, et qu'il n'y aura ny de diminution ni d'ogmentation qu'il y aye plus ou moins de personnes à la table, excepté que l'on traitât extraordinairement. En tel cas on ajoutera à proportion.
10' En cas S. A. S. vient à sortir ors du pais pour un temps, on diminuera par repas à chaque personne des vingt qui composent la table, à chacun huit sols.
11° Le dit comte de Sponeck sera obligé de fournir pour la table de S. A. S. de bon vin de S1 Siforien (6). ou d'autre meilleur, s'il se peut.
(t) Nous consacrons à l'eau de Lougres un chapitre spécial.
(2) Extraordinaire veut dire ici tout ce qu'il y a de mieux.
(3) Rôgistrature signifie : la Chancellerie.
(4) Enumération incomplète de la famille de Léopold-Eberhard.
(5) Saint-Symphorien, vignoble situé au bord du Doubs, entre Mandeure et Mathay, aujourd'hui défriché.
12e Le dit comte sera obligé de prendre le bois de S. A. S., la toise (') à trois francs, autant qu'il en aura besoin (*).
13* Les fermiers sont obligés de livrer au comte de Sponeck , tout à la taxe.
14. Le comte de Sponeck a reçu pour l'entretien susdit, l'entier paie ment de huit mille de cents francs (*).
Fait arresté à Montbéliard le troisième Décembre mille sept cent neuf.
Comte de Sponeck.
Une autre pièce non signée, nous permettra de donner la nomenclature détaillée des hôtes du château, onze ans plus tard. Ce tableau indique le nombre des repas servis.
Personnes qu'on a mangey pendant le mois de Mars 1721.
4° Son A. S. le prince d'Oe|g (*), monsieur son maître d'hôtel et ses domestiques 396
2° Son A. S. Madame, prince et princesses , Mademoiselle de l'Espérance, Mademoiselle Fanschon et Monsieur le Baron de L'Espérance 493
3° Son A. S. le prince héréditaire et S. A. S. Madame son épouse (') 111
4° Son Excellence Monsieur Carlepolt (Charles-Léopold;, comte deColigny. S. A. S. Madame son épouse 8
5 * Son Excellence Eberhardine comtesse de Col ign y . . Cl