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CHAPITRE XVII

Aujourd'hui.

Une question souvent posée, est celle-ci : Les dépenses alimentaires pèsent-elles plus lourdement sur l'individu que jadis? Problème complexe dont la solution mathématique n'a jamais pu et ne peut être donnée.

La valeur du numéraire n'est plus la môme qu'autrefois; non seulement le prix de toutes les denrées a changé, les unes ont haussé, d'autres ont baissé, — on peut s'en rendre compte en lisant notre chapitre intitulé : La table au château sous Léopoki- Eberhard; — mais encore, si la valeur du travail humain est infiniment plus appréciée que jadis, si celui-ci se paie incomparablement plus cher, d'autre part les exigences de chaque individu dans tous les domaines, se sont singulièrement accrues.

Néanmoins, il existe un ensemble de faits qui ne trompe pas et qui, semble-t-il, permet de fournir une réponse à peu près satisfaisante à la question.

La nécessité impérieuse, inéluctable de l'existence, c'est l'alimentation. Or aujourd'hui la nourriture est non seulement plus abondante, mais beaucoup mieux assurée qu'anciennement; c'est là un fait indiscutable, et pourtant, dans le budget de la grande majorité des hommes, il reste une place plus considérable que jadis pour la satisfaction d'autres besoins ou désirs.

Ainsi, nos pères étaient moins bien logés que nous le sommes. Us n'avaient pas cette manie de locomotion perpétuelle qui nous caractérise. La bicyclette, le tramway, le chemin de fer et l'automobile n'étaient pas i\ leur disposition.

Nous sommes aussi mieux vêtus qu'eux. Puis encore, autre-

fols — nous l'avons montré dans un autre écrit (l), — les dettes de l'habitant étaient, pour ainsi dire, éternelles. Elles se transmettaient d'une génération à la suivante. Aujourd'hui, les porteurs d'une richesse nouvelle : de titres mobiliers de toutes dénominations, sont légion. Les dépôts aux Caisses d'Epargne, considérables. Les propriétaires d'immeubles, plus nombreux qu'autrefois. Tout cela n'est-il pas l'indice certain d'une élasticité plus grande des budgets ?

Anciennement aussi, la journée de travail était de douze heures et plus. Elle est aujourd'hui de dix et on aspire à huit, ce que nous comprenons, le loisir étant souvent une bonne chose. Mais nous estimons que la trop prompte réalisation de ce désir constituerait une erreur économique. Restreignez trop fortement les productions, vous verrez inmanquablement la rareté des produits se faire et par action réflexe, le coût des objets s'élever. C'est là une loi connue, à laquelle on ne peut échapper, et ce fait ne contribuerait que très médiocrement à rendre à tous, en particulier aux moins fortunés, la vie agréable ou facile.

En somme, ce qui peut être aisément constaté, en dépit de regrettables exceptions inévitables, dérivant tout autant de l'inégalité des facultés individuelles que de circonstances fâcheuses, c'est aujourd'hui, une abondance de produits inconnue autrefois, produits dont la consommation s'adapte à quantité de besoins nouveaux.

Il est donc permis de conclure que non seulement les dépenses d'alimentation pèsent moins lourdement sur un budget qu'autrefois, mais qu'il en est absolument de même pour toutes espèces de dépenses. On n'est plus au temps où la misère était à peu près la règle, ce qu'on a nommé l'âge d'or.

Toutefois l'accoutumance nous ayant rendus presque insensibles à l'ensemble des faits que nous venons de signaler, il est à propos d'entrer dans quelques détails.

Le coton, presque inconnu anciennement, nous vient aujourd'hui surtout d'Amérique. A la laine indigène de Champagne et de la Camargue s'ajoute , en énormes quantités , celle de Buenos-Ayres et d'Australie. Le café arrive du Brésil, des Indes et d'Arabie. La soie, en bonne partie, d'Italie ou du Japon ; le

(i) .Vote* sur Montbèliard.

thé, de Chine ou de Ceylan ; les épices, incomparablement plus abondantes qu'autrefois, des pays chauds en général.

En santé ou en maladie, nous ne pouvons vivre une heure sans faire appel à des produits rares ou inconnus autrefois, que notre climat et notre sol sont incapables de donner et qui nous arrivent libéralement.

Espèces, quantités, qualités, tout s'est modifié en améliorant singulièrement, dans des proportions diverses il est vrai, les conditions d'existence de chacun.

Pour ce qui regarde la table, quels sont les faits nouveaux ?

Il n'y a, semble t-il, rien à ajoutera ce qui a été dit dans de précédents chapitres, relativement à l'introduction dans nos cultures de la pomme de terre et, dans nos tasses, du café. L'un comme l'autre, sept fois par semaine ou davantage se voient à la table du riche comme sur celle du plus dépourvu des hommes. Mais quelqu'excellent que soit le tubercule, quelqu'indispensable qu'il nous soit devenu, au point qu'en se mettant à table on se figure difficilement un temps sans pomme de terre ; quelqu'aromatique et réconfortante que soit la graine du café, à eux seuls, ces éléments ne seraient pas capables d'éclairer suflisament notre horizon culinaire. Il y a beaucoup plus que cela.

C'est donc de produits tout aussi intéressants, que nous parlerons maintenant: de la viande et du vin.

On a toujours fait usage de la viande. Cependant sa consommation journalière, par une, population prise dans son ensemble, est un fait capital et récent.

Autrefois le paysan représentait presque tout le peuple. S'il élevait le bétail, c'était pour des privilégiés, princes ou bourgeois.

Aujourd'hui, les troupeaux sont importants, composés de bêtes de choix. On voit dans nos villes et même dans nos villages de nombreuses boucheries et l'Amérique exporte chez nous, d'énormes quantités de graisse de porc. La nourriture carnée est devenue l'une des bases principales de l'alimentation générale (').

Quant au vin , il nous est fourni surtout par l'Algérie et nos

(i) D'après M. Villermé, veut-on connaître la nourriture d'un ménage ou-

départements du Midi, lesquels parfois gémissent ou manifestent à l'occasion de leurs récoltes ; ce liquide , dont on fait moins abus qu'autrefois, arrive dans le cellier de l'ouvrier, à moitié du prix d'il y .a cinquante ans, soit à vingt ou vingtcinq centimes le litre. Toute la famille profite de cette aubaine, ce qui est heureux. C'est au chemin de fer, dont on jouit ici depuis un demi-siècle, que nous sommes redevables de ce bienfait. 11 nous amène aussi des céréales en abondance et nous met ainsi à l'abri de la famine. On ne sait plus aujourd'hui par exemple, ce que c'est que le pain noir, nourriture trop connue autrefois. H n'en est plus question que dans cette expression : // a mangé son pain blanc le premier, locution dont on se sert encore pour dire qu'une personne a eu plus de bonheur dans sa jeunesse que dans son âge mur. L'image du pain noir subsiste là, alors que la chose a disparu.

Nous sommes aussi restaurés plus délicatement que nos pères ne l'étaient. Au moyen des transports rapides dont nous venons de parler et de tarifs réduits, les marchés sont aujourd'hui régulièrement approvisionnés en toutes saisons de légumes frais, de fruits et de marée, qui se vend à bas prix et qui, parfaitement fraîche, ne sent plus l'ammoniaque comme celle qui se consommait anciennement à Monthéliard.

La caractéristique de l'époque actuelle, en un mot, nous semble être: la démocratisation de l'alimentation, avec tendance marquée à une moins grande inégalité entre les hommes dans la façon de se nourrir. Sans doute il se rencontre encore des gens qui boivent de l'eau ou du petit vin, tandis que d'autres s'abreu-

vrler, composé du père, de la mère et de quatre enfants, en 1838, à Mulhouse ? C'est un renseignement que nous avons déjà fourni dans L'Industrie Cotonnière au Pays de Monthéliard et se» origines.

Pain . . Fr. 0 45

5 litres de pommes de terre. . . 0 35

14 livre de beurre 0 20

1 4 livre de sel 0 07 1 2

i 8 livre de café 0 14

1/4 livre de mélasse 0 10

1 litre de lait 0 15

Total ... Fr. 1 67 1 2 La viande et le vin, c'était pour les grandes occasions, autrement dit pour le Dimanche, le jour de paie et son lendemain.

vent de Pommard, de Chambertin, ou d'autres vins plus généreux encore. Nous n'y pouvons rien. Ces privilégiés du reste sont sujets à la goutte !

En s'exprimant comme il vient de le faire, l'auteur a pour contradicteurs les hommes qui prétendent que, dans la société dont ils révent le renversement, tout est au plus mal. Ils aspirent à l'écrasement de ceux qui possèdent par les moins fortunés, mus sans doute par d'autres sentiments que ceux de justice ou de fraternité. Leurs appréciations nous laissent froids. — Par coutre nous sommes touchés par les dires de quelques ecclésiastiques modernes qui, avec les meilleures intentions, mais sans connaissance suffisante des faits économiques, anciens ou récents, dissertent éloquemment dans nos Revues, prenant pour point de départies allégations les moins certaines. Ils raisonnent dans l'absolu et, dans leur fougue, semblent ignorer totalement les progrès accomplis, gages des futurs.

Terminons en signalant un écueil. Nous voulons parler de l'extension considérable depuis une dizaine d'années, de la consommation de boissons alcooliques de toutes couleurs et de toutes dénominations. Le vin, à l'auberge, par contre, ne tient pas la même place qu'autrefois.

Dans la localité que j'habite, autrefois il y avait un débit pour cinq cents Ames, (c'était la manière ancienne de s'exprimer).

Aujourd'hui, nous sommes incomparablement mieux pourvus, car on compte une auberge, un estaminet, un café, une cave, une brasserie ou une taverne, — voyez quelle richesse d'expressions pour désigner un même local, auquel on donne aussi le nom de bouchon, — pour cent soixante habitants ! Les constructions nouvelles témoignent de l'activité et du bon rendement des affaires ; ce sont en effet de véritables palais qu'on élève, si on les compare aux auberges borgnes où le buveur se terrait autrefois (l).

Là s'engouffre une trop grande partie des salaires et malheu reusement aussi des charités. Là s'entament, comme jadis, les héritages. Là se compromettent encore les santés et l'avenir de la race.

D'où viendra la réaction ? — Y en aura t il une ? Sera telle sérieuse ? — 11 est impossible de le dire.

(1) Ne nous plaignons pas trop fort! Cette proportion est largement dépassée par certains centres, dans le département du Nord, par exemple.

Aussi, parfois je me surprends à voir en beau le temps passé: celui, par exemple où, de crainte d'incendie et par mesure d'ordre, à neuf heures à la campagne et à dix heures en ville, la cloche sonnait le couvre-feu et où tout, de bonne heure, rentrait dans l'ordre (*).

Mais de nouvelles réflexions me font voir que l'époque de la contrainte est passée, que la liberté, malgré tous ses inconvénients, est préférable; puis, dans un autre ordre d'idées que jamais le travail n'a été mieux assuré et rémunéré que de nos jours ; d'autre part encore que, mieux réparties, les richesses, — nous entendons par là tout ce qui peut servir au bien-être général, —n'ont jamais été plus considérables.

Aussi, regretter de n'avoir pas vécu sous le règne du doux et vertueux Léopold-Eberhard, est une idée qui ne peut venir et qui ne viendra à personne.

Et plus anciennement, en face d'une misère générale et d'une disette affreuse, Bois-de-Chesne s'écriant en pleine ville, la campagne étant plus malheureuse encore : Les boulangers se reposent (1640). Le commun peuple crie après ce bled (164o). Le pauvre peuple gémit après ce pain (1650). (îrande nécessité de bled à Montbéliard (1632). Lui et ses contemporains, étaientils dans une situation à nous faire envie?

Il ne faut donc pas regretter d'être venu tard au monde. Félicitons-nous au contraire, d'être des enfants du XXrao siècle et croyons, avec raison, à la continuation des progrès pacifiques.

Telle est la seule conclusion qui terminera cet écrit ; nous estimant heureux si nous avons pu rendre acceptable au lecteur, ce qui pour nous demeure la vérité.

Dans un appendice nous reproduirons les curieuses ordonances économiques des comtes Louis-Frédéric et Léopold-Frédéric, se rapportant en partie à la table et nous ne ferons que d'en signaler d'autres encore, dont la transcription nous mènerait trop loin.

(1) Extrait d'un arrêté de 4755. « Aussitôt après les neuf heures du soir, les anciens des dites églises, chacun dans son quartier iront aussi faire visite dans les bouchons et cabarets avec le valet de ville ou l'huissier de police, lesquels apporteront leurs plaintes au fisc de la jusUce de la mairie, ou sinon au Grand Consistoire suivant le cap de scandale.

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