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CHAPITRE III

Les Juifs , les Anabaptistes , les Moraves et l'Unité ecclésiastique.

D'après les principes admis alors, il était donc naturel d'interdire l'exercice des autres cultes dans le Comté de Montbéliard. On n'allait pas toutelois jusqu'à forcer un individu à croire comme son Prince. On admettait qu'il y eût une religion naturelle, — le discours lu par le candidat Belorse en juillet 1786 le prouve suffisamment (p. 203), — et que, par conséquent, les hommes lussent libres de penser ce qu'ils voulaient pourvu qu'ils se tussent. C'est dans ce sens que s'exprime le candidat J. Thiébaud, à la Conférence du 2o juillet 17S9 (p. 76). Nous lisons, en effet, dans le procès-verbal : « De là il réfute avec solidité les erreurs de ceux qui changent la liberté chrétienne dans une licence criminelle à pécher, et font retomber l'homme dans sa première servitude, et de ceux qui établissent la liberté de penser, de dogmatiser et d'enseigner publiquement tout ce qui leur plaît en matière de religion , et qui érigent en règles les traditions humaines. »

L'attitude des pasteurs, du Conseil ecclésiastique et des protestants vis-à-vis des Juifs, des Anabaptistes et des Moraves est l'illustration vivante de ces principes étroits.

Le registre des Conférences ne parle pas des Juifs. Mais nous savons, par deux pièces fort intéressantes qui datent de 1701, que les Montbéliardais détestaient les Enfants d'Israël. Ceux-ci essayaient de s'installera Montbéliard. Les Bourgeois écrivirent au prince Léopold Eberhard pour lui demander de maintenir les anciennes lois. Ils s'appuyaient sur les raisons suivantes :

« Ce n'est point seulement par l'horreur que naturellement tout chrestien doit avoir de cette nation, (comme ennemis du nom de Jésus, dénians une sacrée et adorable Trinité et qui est sans Dieu, parce que suivant saint Jean en sa première Espistre, chapitre second, verset 23 : Quiconque nie le Fils n'a point aussi le Père) que les supplicants prennent la hardiesse de dire qu'il est impossible que de telles gens puissent estre tollérées parmi les fidèles bourgeois de V. A. S... » L'unité religieuse doit être maintenue. D'ailleurs les princes de Monlbéliard n'ont ils pas toujours été les « ennemis des diversités de Religion dans leurs Etats? »

« Mais, Monseigneur, outre cette principale raison qui doit estre insurmontable, celle des mauvaises prattiques de cette nation, comme recellemens, usures, larcins, et autres doit encore esloigner cette nation de tout commerce , société et résidence avec et parmi vos fidèles bourgeois. »

« Une troisième raison qui doit exclure cette nation , dans leur attente de s'habituer à Montbéliard et dans les Estats de V. A. S. est leur traficq et négoce, pour lequel ils osteront le pain aux pauvres bourgeois qui commencent à respirer... » (*)

Il est à remarquer que les signataires de cette pétition sont des laïques et non des pasteurs.

Epilogue : « Tout Juif, de quelque âge ou sexe qu'il fut, devait payer chaque jour et même pour simple passage , six sous neuf deniers.., » (*)

Pour les pasteurs, la question des Anabaptistes était plus brûlante. A cinq reprises, de 1744 à 1773, ils se demandent quelles mesures doivent être prises à l'égard de ces « hérétiques. » Ils examinent, en septembre 1744, « s'il faut regarder cette espèce d'Anabaptistes qui habitent dans notre Pais, ou comme Schismatiques, ou simplement comme Errans (p. 2). » L'avis général est « qu'on peut les regarder simplement comme des sectaires errans qu'on peut tolérer. » Néanmoins, on propose « de consulter le Noble Conseil de S. A. S. sur la manière dont on pouroit exercer à leur égard les Droits épiscopaux du Souverain, non seulement en ce qui regarde leur baptême, communion, mariages, sépultures, mais encore en leur faisant

(1) Allusion à l'occupation française de 1676.

(2) Ephéméridei, 6 mai 1772.

faire des sermons et des catéchisations, pour les ramener de leurs erreurs par les voyes douces de l'instruction et de la persuasion (p. 2). »

Les Anabaptistes étaient donc tolérés. Le jour où l'on ne s'occupa plus d'eux, ils essayèrent de gagner à leurs doctrines quelques personnes. Les pasteurs s'émurent et demandèrent au Conseil ecclésiastique de « faire de nouvelles défenses aux Anabaptistes de faire des prosélites, ainsi qu'ils s'émancipent d'en faire de tems en temps au mépris des défenses précédentes. » Le Noble Conseil répondit en réclamant des faits avant de se prononcer (Juillet 1763; p. 90).

Cette question fut agitée de nouveau en juilleU765 et tranchée en juin 1773 (p. 150 152). 11 s'agissait aussi de savoir comment on procéderait quand un anabaptiste voudrait épouser une luthérienne. Le Surintendant répondit : 1° « qu'il avoit fait défense et inhibition expresse à Jean Riche, fermier domicilié à Belchamp, d'attirer et de recevoir qui que ce soit au parti ou à la secte des Anabaptistes tolérés ^t soufferts dans ce Pais, attendu que le Droit de faire des Prosélytes ne compète qu'à la religion dominante ; » 2° « qu'à l'égard des mariages, le Noble Conseil de S. A. S. n'entend souffrir aucune bigarure, mais que tous les garçons et toutes les filles anabaptistes qui voudront contracter des alliances de mariage avec les originaires de ce Païs, seront tenus d'abjurer leurs erreurs et de faire publiquement profession de la religion évangélique reçue et établie dans ce Païs, avant que les Bans de leurs mariages puissent être proclamés et que le mariage même puisse être béni et célébré conformémenLà l'ordonnance ecclésiastique (p. 152). »

Le registre des Conférences contient de plus amples renseignements sur les Mo raves, parce que certains pasteurs ne se gênaient pas pour affirmer publiquement leur « piétisme » , et parce que cette nouvelle tendance était considérée par les luthériens stricts comme une atteinte portée à l'unité spirituelle de l'Eglise. En effet, les « frères » moraves ne cherchaient point à se séparer, dans le pays Montbéliard. Très répandus en Allemagne cinquante ans plus tôt, les Moraves firent lentement leur apparition dans nos contrées (â). Us se développèrent peu,

(1) V. In Conformée du £0 juillet 1752 (p. $>) : l'apparition des Moraves est reportée à l'arrivée du frère Philippe (1744), qui aurait répandu dans notre pays un grand nombre d'écrits moraves.

parce que la discipline ecclésiastique leur interdisait toute manifestation publique.

M. Viénot a retracé leur histoire dans son ouvrage : La Vie ecclésiastique et religieuse dans la principauté de Montbéliard (!). Nous noterons donc ici en deux mots ce que nous apprend le registre des Conférences.

Deux griefs sont articulés contre les pasteurs moraves : 1° ils forment de petites chapelles, des « ecclesiolae », dans leurs paroisses; 2° leur doctrine est contraire, sur certains points, au dogme luthérien. Le 23 juillet 1745, la Conférence se demande « si le service public ordinaire suffit pour instruire suffisamment et conduire les âmes au salut, ou s'il est nécessaire de tenir des assemblées particulières (p. 3). » On répond : a Une partie du ministère a été pour l'affirmation, savoir que si elles ne sont pas nécessaires, elles sont utiles; mais la plus grande partie a été pour la négative (p. 3). » On pose même la question de savoir « si le Souverain défendant les assemblées particulières , on est obligé d'obéir (p. 3). » Enfin quelques pasteurs avancent que ces assemblées ont eu des suites fâcheuses (p. 4.) »

La réponse du Souverain parut le 20 janvier 1747 et fut lue aux pasteurs réunis le 26 juin 1748. Le Prince interdit au pasteur allemand de Montbéliard, Duvernoy, d'avoir a aucun commerce ni fréquentation chez lui, ou ailleurs, avec des personnes étrangères, attachées à la Communauté de Hcrrenhut, » et d'introduire « dans sa paroisse aucuns livres qui ne soient au préalable examinés et approuvés par des théologiens évangéliques de notre Eglise. » On ne pouvait guère être plus catholique dans le protestantisme. Le Prince, toutefois, n'empêche pas Duvernoy de tenir dans sa maison des assemblées destinées à ses paroissieus. Il y faudra mettre beaucoup de tact, pour éviter des conflits avec les autres pasteurs (p. 13-17).

Le 23 août 1751, le pasteur Charles-Frédéric Duvernoy («), du Faubourg, se plaint d'avoir entendu à Saint-Martin un sermon de son collègue Fries, de Couthenans, sentant le quiétisme (p. 28). C'était rouvrir des débats dangereux et remettre sur le tapis la question des Moraves. Fries est alors prié de donner au Conseil son discours afin qu'il soit examiné.

(i) 1" partie, ch. VIII et 2' partie, ch. V. (2) Ne pas le confondre avec le précédent.

Le 28 juin 1752, Duvernoy déclare publiquement que Fries se donne pour Morave. Fries reconnaît qu'il lit les ouvrages du comte de Zinzendorf et déclare : « Le bon Dieu me préserve de changer de sentiment (p. 32). » Et de fait, il n'en changea point malgré les tracasseries qu'il eut à supporter.

Le mois suivant (26 juillet 1752), c'est au tour du pasteur de Vandoncourt et de Dasle, Jacquin, d'être accusé de subir des influences moraves. Jacquin ne nia pas ses attaches avec les frères de l'Unité, et le recteur du Gymnase, Bonsen, profita de cette occasion pour donnera la Conférence des renseignements très détaillés sur les ouvrages introduits à Montbéliard par les Moraves et sur les doctrines nouvelles enseignées (p. 35).

Le $0 août, la Conférence se préoccupe encore des asseniblées moraves et des doctrines qui y étaient émises (p. 39). Le recteur affirme que les Moraves « cherchent à établir des Ecclesioles dans l'Eglise; qu'ils dressent autant qu'il peut dépendre d'eux, autels contre autels... (p. 40), et Duvernoy dénonce une fois de plus J.-J. Duvernoy, Jacquin et Fries d'être Moraves. Nous passons toutes les discussions qui suivirent : elles n'intéressent que les théologiens.

L'affaire, cependant, était loin d'être vidée.

La même année (1752), le 27 septembre, le Surintendant présente une requête de J.-F. Blanchot, J. G. Surleau, F.-C. Duvernoy, J. Morel , G.-E. Vallet des Barres et F.-M. Charrière, demandant au Conseil de prendre des mesures énergiques pour arrêter les progrès des Moraves dans le Comté. Priés de signer cette supplique, les pasteurs de la campagne dirent qu'ils n'étaient pas assez au courant des faits reprochés à Duvernoy, Fries et Jacquin (p. 46-48). Un procès- verbal, distinct de la requête, fut dressé immédiatement et signé par tous les pasteurs, sauf par les trois inculpés et par L. E. Scharffenstein, diacre de l'Eglise française de Montbéliard.

11 faut croire que le Conseil se montra assez bénin à l'égard des pasteurs moraves, puisque, le 27 juin 1753, le Surintendant faisait remarquera la Conférence que ces derniers continuaient à adhérer aux doctrines incriminées et s'inquiétaient fort peu de ses remontrances (p. 48-49),

En 1755, le 26 juin, le pasteur Laude, d'Audincourt, est semonce pour avoir donné « la main d'association » à un frère

morave. Et c'est tout. Le registre des Conférences ne parle plus des partisans de Zinzendorf .

Le pasteur Fries quitta Couthenans en 1758. Quant à ses collègues moraves, ils continuèrent à parler et à agir selon leur conscience. Toutefois, notons-le , ce n'est pas la faute de Bonsen, recteur du collège , puis Surintendant, si les Moraves ont vécu et fait des prosélytes dans notre pays : tous ses efforts ont tendu à faire régner la saine doctrine luthérienne et l'unité ecclésiastique la plus catholique qui se puisse imaginer.

Chacun sait que la piété des Moraves — qui n'a pas toujours été exempte de puérilités et d'intransigeance — a contribué dans une large mesure à former des caractères et des personnalités en minant l'intellectualisme rigide et froid de la scolastique luthérienne.

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