‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 35 sur 66 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Protestants et les Catholiques.

Depuis l'occupation française de 1676, les protestants des quatre seigneuries de Clémont, Blamont, Chàtelot et Héricourt, essuyaient toute sorte de vexations de la part des émissaires catholiques et des prêtres qui étaient établis dans plusieurs villages. 11 y eut des missions, des tracasseries, des coups, des procès. Les pasteurs qui mouraient étaient remplacés par des curés, et les protestants étaient souvent poursuivis pour manque de déférence à l'égard du clergé catholique.

Les Conférences ecclésiastiques contiennent quelques échos de ces perséoutions et des discussions qui surgissaient.

Le 24 juin 1750, le pasteur Surleau, de Mandeure, raconte à ses collègues qu'il a eu une dispute « avec quelques. curés du voisinage. » Plus lard, le pasteur Méquillet, d'Héricourt, présente à l'Assemblée une brochure du père Grisot, de Besançon, relative à l'eucharistie, et dans laquelle les protestants sont fort malmenés. J.-J. Duvernoy propose alors de « mettre entre les mains du public un petit catéchisme des controverses agitées entre lesdits catholiques romains et nous (p. 105). » Il lui .est répondu : « Que dans la situation et les circonstances critiques où nous nous trouvons aujourd'hui vis-à-vis des Romains, par rapport à nos seigneuries, où ils ont le haut bras, il ne convenoit pas d'y produire un tel livre, qui ne feroit que de les irriter et provoquer davantage contre nous ; que nos catéchismes et les explications qu'en donnoient les pasteurs des Eglises de ce Païs suffisoient pour prémunir leurs auditeurs, s'ils en veulent profiter, contre toutes les attrayantes tentatives des Romains pour les séduire. Qu'un modeste silence étoit à préférer et les

— âol —

confondrait plutôt qu'une répétition des anciennes controverses, même choisies, qui ne feraient que renouveler les vieilles querelles de religions, dans lesquelles ils ont été déjà mil fois confondus. Ainsi la proposition en demeura pour telle, c'est-àdire sans effet (p. 106). »

Dix ans après, le 25 juin 1777, le pasteur Kilg, de Blamont, demandait « si, après le service divin des lendemains de fêtes, il ne pourrait pas permettre à ses paroissiens de vaquer à leurs travaux ordinaires, attendu que les Catholiques Romains ne celébrant plus ces lendemains, ils insultent les Protestants quand ils les voient sortir de l'Eglise. » Le Conseil répondit qu' « il ne sera rien changé à ce qui s'est pratiqué ci devant (p. 174 175). »

Dans une autre Conférence ;juin 1787), le Surintendant — probablement après des actes d'intolérance survenus dans les seigneuries, — posait à l'assemblée cette question : « une génuflexion faite lorsqu'on portoit le vénérable » pouvait elle être tolérée dans l'Eglise protestante. Le mois suivant, les pasteurs sont unanimes à répondre que cet acte doit être envisagé comme une « idolâtrie défendue par la loi de Dieu (p. 204-205). »

Nous avons retrouvé un document de l'époque, qui jette une vraie lumière sur la question posée par le Surintendant en 1787. C'est une relation qui lui est adressée par le vicaire d'Etobon, Paur, le 8 novembre 1784. Le 4 novembre, dit-il, le curé de Chagey était à Chenebier. 11 sortait d'une maison avec le « vénérable. » Quelques paysans, catholiques et protestants, passaient assez loin de lui et conduisaient des voitures. Le curé était accompagné du régent Finet. Voyant ces paysans, il cria : « A genoux 1 » et, se détournant de son chemin, il se mit à courir après les protestants. Ceux-ci se réfugièrent où ils purent. « Le curé a interprété cette démarche pleine de crainte... comme un mépris et une moquerie ouverte et dressa une espèce de verbal qu'il communiqua de bouche au maire Jacques Lods,... où il exposait que ces hommes qu'il avoit rencontrés étoient des hommes perdus. » Les protestants inculpés allèrent trouver le curé et le supplièrent de ne point leur faire « de la peine. ». Le curé répondit qu'il ne le pouvait pas, qu'il enveirait l'affaire au grand vicaire à Besançon, mais qu'il modérerait l'amende à son gré.

Autre cas : « Deux jeune filles, Tune de quatre ans et

l'autre d'environ un an et demi se trouvant dans le chemin de

rassemblée, une iille de cette assemblée força cette enfant de

. quatre ans à s'agenouiller et voulut obliger la plus petite à faire

la môme chose, mais elle n'en put venir à bout » (*).

11 ne faudrait pas croire que, pour plaire au roi de France ou simplement pour maintenir la paix, le gouvernement de Montbéliard se désintéressait de la situation faite aux protestants des seigneuries. En 1750, par exemple, le pasteur Diény, d'Etobon, recevait un questionnaire qu'on le priait de tenir secret et où on lui demandait, entre autres choses: le nombre d'églises qu'il desservait dans la seigneurie d'Héricourt ; si le « simultané » y avait été introduit ; si les paroissiens avaient été privés de leurs églises par les catholiques ; comment se faisaient les services où le « simultané » existait ; quels étaient les ornements de l'église ; si le pasteur pouvait visiter librement les malades ; « d'où le ministre et le curé tirent songage » ; si le pasteur a été privé de son traitement : quelles sont les dîmes dont jouit le curé; qui paye les maîtres d'école protestants et catholiques; si le curé et les catholiques inquiètent les protestants...

Diény répondit que le pasteur, depuis 1750, envoie le double de son registre au greffe de Vesoul suivant l'ordre du roi ; qu'aucun curé n'a touché de dîmes depuis le séquestre, — ces dîmes servant à payer les pasteurs de la seigneurie d'Héricourt ; que le maître d'école de Chenebier reçoit des habitants 36 quartes de seigle et 36 francs d'argent ; qu'il n'y a ni curé, ni maître d'école catholique ; que les protestants ne sont pas inquiétés. Le maire seul de Chenebier est catholique...

Tout cela se passait en 1750. Lorsque le roi de France supprimait un poste de pasteur dans les seigneuries, le Prince de Montbéliard en créait un nouveau là où sa juridiction était reconnue sans conteste.

En 1789, les choses n'en sont plus là. Les catholiques sont les maîtres et le Prince de Montbéliard, catholique luimême, n'entend pas se brouiller avec le roi de France. Aussi écrit-il au pasteur d'Etobon : « Nous, Frédéric-Eugène ..., chargeons le ministre d'Etobon d'insinuer dès la chaire à tous ses

(1) Archives de la paroisse d'Etobon.

paroissiens, sujets du Roi, au sermon de dimanche prochain et dans ses exhortations publiques et particulières, de ne se permettre aucune chose qui puisse troubler le culte de la Religion Catholique et tout ce qui peut y avoir rapport, en les exhortant de témoigner à sa Majesté toute la Reconnaissance qu'ils lui doivent pour les bienfaits qu'elle veut bien verser sur eux, en accordant une nouvelle tolérance à l'exercice de leur culte et en leur faisant connaître que le seul moyen par lequel ils puissent donner des preuves de cette reconnaissance sera le respect le plus profond pour la Religion de sa Majesté, par un redoublement d'égards pour Mrs les Curés et. par leur empressement à cultiver une bonne harmonie avec leurs concitoyens de la Religion Catholique, en déclarant que ceux qui en agiront autrement encourront notre indignation et s'exposeront à toute la rigueur des peines prononcées par les loix du Royaume, sans espoir de trouver chez nous aucune protection, chargeant les maires et anciens d'instruire le ministre de tous les cas qui pourraient survenir dans leur communauté contraires aux présentes et celui-ci de nous en informer incessamment » (l). Tout commentaire affaiblirait la portée de cet avertissement.

(1) 1er août 1789. — - Archives de la paroisse d'Etobon.

Page 1