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CHAPITRE V

Le Protestantisme et la Superstition.

Au XVIIIe siècle, nos pères croyaient fermement aux influences diaboliques, aux sortilèges et aux sorciers. Cette foi grossière était un legs du passé , une survivance des doctrines catholiques. Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, que les Réformateurs et les premiers pasteurs protestants n'avaient pas su se débarrasser de toutes les superstitions du milieu dans lequel ils étaient nés. Ils avaient enseigné que certains malades étaient sous l'influence du diable ou de ses sattelites et que le ministre de la Parole de Dieu pouvait exorciser ces malades. De sorte que les anciennes croyances populaires et les pratiques actuelles des pasteurs entretenaient, dans notre pays, une mentalité toute spéciale dont on retrouve des traces nombreuses dans les registres du XVIIe siècle et dans les procès-verbaux des Conférences ecclésiastiques.

Or, une question fort importante se pose: l'attitude des pasteurs vis à-vis de prétendus sorciers est elle la même au XVIIIe siècle qu'au XVIIe? Il semble, à première vue, que la réponse doive être affirmative. Car nous avons montré plus haut que les pasteurs, dans ces deux siècles, ont la même doctrine étroite et intransigeante. Le dogme n'évolue pas. Ou plutôt la vie religieuse, dans l'Eglise luthérienne, est toujours aussi rigide, aussi figée qu'au XVIIe siècle.

Un point particulier de cette piété ou de cette doctrine était la foi à l'existence des influences démoniaques. Les théologiens croyaient qu'il y avait des anges tombés et damnés, dirigés par un chef, Satan. C'étaient eux qui créaient toutes les perturbations dans les domaines ecclésiastisque, politique et écono-

mique. Ces perturbations se manifestaient sur tout par les obsessions diaboliques, les unes spirituelles, les autres corporelles (!). C'était donc aux ministres du culte à lutter contre ces influences, à les faire disparaître, si possible, par des exorcismes, ou, encore, dans certains cas graves, à dénoncer les prétendus sorciers au bras séculier. Pratiques terribles, dont, hélas! bien des monuments subsistent.

Au XVUI0 siècle, quelques progrès s'accomplissent. Les physiciens — nous dirions : les médecins — ont reconnu que les personnes accusées de sorcellerie sont souvent des hystériques. Les pasteurs, tout en conservant la foi aux obsessions, acceptent cette manière de voir et deviennent de moins en moins aflîrmatifs. C'est ce qui ressort de la lecture du registre des Conférences de 1746 à 1764.

Le 27 juillet 1746, le pasteur Diény, d'Etobon, demande « lavis du Ministère touchant des prétendus possédés qui se trouvent dans sa paroisse, lesquels disent qu'on leur a donné les ennemis et font actuellement une cure pour cela, et prennent des remèdes prescrits par un médecin dé Suisse... »

La réponse des pasteurs assemblés est curieuse : « On ne peut pas porter un jugement assuré sur l'état de ces personnes et on ne doit pas croire d'abord qu'il y ait chez elles une obsession véritable et corporelle des malins esprits, 1° parce que la matière des obsédés n'est pas encore suffisamment éelaircie, ni par les théologiens, ni par les physiciens ; 2° que les cas d'une obsession réelle sont très rares et que les faits raportés par divers historiens ne sont pas tous suffisamment avérés; 3° qu'aucun membre du ministère d'aujourd'hui n'a jamais vu aucun exemple d'une pareille obsession ; 4° que dans le cas dont il s'agit, les symptômes sont très équivoques; que le médecin qui traite ces prétendus énergumènes n'a coutume de se servir pour cela que de remèdes naturels et de quelques petites pratiques superstitieuses, qui ne produiroient aucun effet si l'obsession diabolique étoit réelle et corporelle ; enfin, que les personnes en question sont des femmes et qu'on ne voit de ces sortes de cas parmi nous que chez des personnes du sexe, sur lesquelles on sait que les affections hystériques produisent quelquefois des effets extraordinaires et surprenants (p. 7) ».

(1) Luthard, Compend, 4< éd. 1873, p. 115-116.

Le mois suivant, le même problème revient sur le tapis. Les pasteurs concluent comme précédemment : « ... les effets qui se manifestent chez ces sortes de personnes doivent être attribués plutôt à des maladies hystériques et à l'imagination qu'aux opérations immédiates des esprits malins (p. 8). » Puis Ton demande « si une personne peut, comme on dit, donner les ennemis à une autre, dans du gâteau ou autrement? » On répond qu'on ignore l'étendue du pouvoir des démons » et qu' « on ne peut décider, ni pour, ni contre la possibilité de cette communication (p. 8). »

En août 1764, il est question d'une personne de Bians qui a avoit les ennemis. » Les pasteurs sont priés de se référer aux procès-verbaux de 1746.

Dès lors les Conférences se taisent sur la sorcellerie et sur l'obsession démoniaque. Il est donc à croire que, si le peuple continuait à parler de sorciers et d'obsédés, les pasteurs et les personnes instruites y voyaient simplement des cas morbides qui devaient être soignés par le médecin.

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