CHAPITRE VI
L'Instruction.
Nous venons de parler des superstitions. Le registre des Conférences pourrait nous en donner maints exemples. Il parait que certaines personnes demandaient aux pasteurs « les restes du pain et du vin consacrés dans l'eucharistie pour servir de remède » à des malades qui semblent avoir été des possédés. Naturellement le corps pastoral proteste contre une telle « profanation (p. 5, 1745). » Mais nous ne pouvons retenir plus longtemps l'attention du lecteur sur des détails aussi peu intéressants. L'essentiel serait de savoir si, dans notre pays de Montbéliard au XVIIIe siècle, la superstition était combattue par l'instruction primaire. Nous ne saurions répondre très nettement à cette question. Notre registre nous laisse bien entendre que la superstition était assez générale et que l'enseignement de l'école se donnait avec ponctualité dans la plupart de nos villages. Toutefois les populations rurales ne comprenaient pas l'importance de l'instruction primaire. C'est, d'ailleurs, ce que nous verrons en nous occupant des instituteurs.
Généralement, les pères de famille choisissaient et payaient le maître d'école pour la période d'hiver. Ce choix devait être ratifié par le consistoire local, par le Surintendant et par le Conseil de régence. Or, en 1760, il y a un commencement de révolte contre ce mode de nomination : nous lisons que « quelques communautés du pais ont prétendu être en possession de se pourvoir elles-mêmes de maîtres d'école h leur gré (24 juin MM, p. 83). » Le Surintendant rappelle alors « que c'est au pasteur du lieu conjointement avec les membres du consistoire de choisir et de nommer un sujet capable de bien instruire la
jeunesse, lequel se présentera à monsieur le Surintendant pour être par lui examiné, et pour obtenir ensuite l'agrément du Noble Conseil; et qu'ainsi aucune communauté ne doit plus s'arroger le droit d'établir le maître d'école (p. 84 85). »
Les habitants de nos villages auraient donc voulu avoir la liberté de nommer eux-mêmes l'instituteur. Est-ce parce qu'ils aimaient l'instruction? Envoyaient-ils régulièrement leurs enfants à l'école? Le Surintendant Bonsen va nous répondre lui-même. En juillet 1776, il entretient la Conférence de « la négligence infinie que les pères et mères apportent dans l'éducation de leurs enfans, particulièrement pour la fréquentation des écoles ; de quoi il n'a été que trop convaincu dans ses différentes visites ecclésiastiques, notamment dans celle qu'il fit dimanche dernier dans le village de Mandeure (p. 171). » Voilà qui est catégorique et clair. Le pasteur Thiébaud, de Mandeure, explique à l'assemblée qu'il a fait tout son possible pour remédier à ce mal, mais qu'il n'a pu y réussir. Les paroissiens conviennent de leurs torts et lui disent : « Qui veut donner du pain à nos enfants? Nous sommes obligés de les laire travailler dans les vignes et dans les champs pour subvenir à nos besoins. »
Mais le mal n'était pas seulement dans un ou deux villages : il était partout: « La majeure partie de Mrs les pasteurs ont fait connaître que le même malheur régnoit dans leurs paroisses (p. 171). » L'année suivante, les pasteurs présentent les mêmes plaintes (août 1777, p. 178).
On décida alors « de supplier le Noble Conseil de remettre en vigueur ce qui se trouve aux pages 242, 296 et 298 de l'ancienne Ordonnance ecclésiastique, et à la page 51 du Supplément auxdites ordonnances. Le maître d'école auroit soin, avant que de marquer un écolier absent, de s'informer des raisons qui peuvent justifier son absence: les listes seroient remises aux ministres de la paroisse chaque mois. Bien entendu que les maires et anciens visiteroient les écoles, au moins une fois par mois (p. 178). »
D'autre part, plusieurs pasteurs se plaignent de ce que « les édifices servans à tenir les écoles dans leurs villages » sont dans un état très précaire. Celui d'Etobon n'est « point tenable en tems d'hyver et de pluie ; » « il menace d'une ruine totale. » Celui de Beutal est « à peu près dans le même état (p. 171). »
A Saint-Jalien, l'école est trop éloignée et tombe de vétusté (p. 179).
Nous pouvons donc conclure que l'instruction primaire ne portait pas tous ses fruits, bien moins par la faute des maîtres que par celle des parents. Les instituteurs étaient généralement à la hauteur de leur tâche. En 1773, le pasteur Diény, d'Etobon, délivre au maître d'école J.-J. Joney, d'Issans, un certificat où nous lisons « qu'il a toujours instruit avec satisfaction et applaudissement les enfants confiés à ses soins. (') » Nous voyons aussi, par certains actes écrits de la main de l'instituteur, quel était son degré d'instruction. La même année 1773, un « marché » est conclu « entre la communauté de Béverne et David Goux d'Etobon. » Le procès-verbal, rédigé par ce dernier, n'est pas mal écrit. L'écriture est belle, grande, régulière. Il y a, cependant, beaucoup de fautes d'orthographe, — même en tenant compte des licences habituelles. Goux met un s à la 3e personne des verbes de la première conjugaison, mais il l'oublie au pluriel des substantifs. Nous ne devons pas nous étonner qu'il en ait été ainsi. Formés souvent dans leurs villages par le pasteur, les instituteurs étaient tenus de s'instruire euxmêmes. Cela ressort d'une autre pièce, datée de 1784. L'instituteur d'Echavanne, Roy, avait été examiné parle pasteur Paur, d'Etobon, et jugé insuffisant ; mais il avait promis de travailler. Quand le Surintendant vint visiter son école, il l'estima audessous de ses obligations. Roy dut quitter sa place pour n'avoir pas tenu ses engagements , d'où un procès à Héricourt, dont nous ignorons les suites.
Le (( marché » conclu en 1775 entre les habitants de Belverne et D. Goux est très significatif. Nous allons en transcrire la teneur, il nous montrera quels étaient les obligations de l'instituteur et les devoirs des parents: « ... ledit Goux s'oblige à remplir les fonctions de Régent d'Ecole fidèlement, d apprendre leurs enfants à lire, à écrire, et de les instruire dans la Religion chrétienne suivant le cours du catéchisme, de faire le service de l'Ecole et l'église suivant les anciennes coutumes autant régulièrement que possible sera.
« La communauté, de son côté, s'oblige à lui payer pour salaire trente quartes de seigle et trente francs, dont le franc est
(1) Archives de la paroisse d'Etobon.
seize sols, dont on lui livrera le grain à la saint- Martin et l'argent à la saint-Georges de chaque année ; il jouira aussi d'un jardin situé proche de la fontaine qui appartient à la communauté avec encore quelques arbres fruitiers qui se trouvent autour de l'Eglise.
« Pour ce qui concerne son afuage, il aura sa part de bois dans les assizes de la comm. par chaque année, comme l'un d'eux ceux qui auront des enfans seront tenus de lui mener quatre cordes devant l'école, mais ledit Goux les façonnera à ses frais dans les dits cantons, ce qui lui restera, il le fera voiturerà ses frais.
« S'il arrive qu'il se trouve de la glandée dans les bois de comm., que chaque particulier aye deux places pour deux cochons, il en aura aussi pour deux, mais s'il en ont davantage, il n'en aura toujours que deux et s'il n'en a qu'un, il n'en aura aussi qu'un.
(( Ledit marché aura lieu pour trois ans, qui commencera à la saint-Georges de l'année mil sept cent septantet-cinq, le tout sous l'approbation de monsieur le Surintendant, fait de bonne foi audit Béverne, le 24 mars 1765. » (*)
(1) Archives de la paroisse d'Elobon.