‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 38 sur 66 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les mœurs et l'Eglise.

Trois choses devaient concourir, dans le Comté de Montbéliard, au maintien et au développement des bonnes mœurs : l'obéissance au Prince, — incarnant la loi, — l'instruction primaire, et l'action du pasteur. Nous avons vu que nos pères essayaient de temps en temps de secouer — oh ! très légèrement! — le joug poïitico - religieux qui pesait sur eux. Les pasteurs portaient plainte au Conseil très rarement. Ils essayaient d'abord de ramener l'ordre ou de réformer les abus par l'autorité dont ils jouissaient. Les délinquants comparaissaient devant le consistoire local et acceptaient généralement le jugement du pasteur. Quelquefois, cependant, des esprits épris de liberté ou des brouillons se moquaient de cette justice de paix paternelle et les pasteurs étaient obligés d'en référer au Surintendant, qui soumettait le cas au Conseil.

Le Surintendant, avant de porter l'affaire devant le Conseil, prenait l'avis de la Conférence. C'est ainsi que cette dernière fut appelée à faire disparaître certains abus provenant des allées et venues nocturnes des jeunes gens. En 1744, les pasteurs se plaignent qu'à la ville et à la campagne on entende la nuit des « chansons profanes » et qu'il y ait des « heurtement nocturnes. » On décide alors « que tous garçons et autres, tant du lieu qu'étrangers qui chanteront à haute voix des chansons profanes ou feront des huées et heurtemens nocturnes sur les rues, soit de jour, soit de nuit, seront censurez et tenus de payer une amende de dix sols au profit des pauvres, pour la première fois ; vingt sols, en cas de récidive ; et la troisième fois, ils seront reportez au Fisc (p. 1-2). »

D'autres fois, le pasteur demandait au Conseil de mettre fin aux abus occasionnés par les danses et les repas nuptiaux. En 1774, le pasteur Diény, d'Etobon, écrit au Surintendant :

« Monsieur, je viens vous prier, par ces mots, de faire punir le nommé Gaspard Bugnon, laboureur d'Etobon, en conformité de l'ordonnance du Conseil de S. A. S. du 7 juin 1773, qui s'est émancipé à fournir sa grange pour y dancer, hurler, et faire un bruit horrible et tout à fait scandaleux pendant une grande partie de la nuit de la seconde fête de Pâques. Dans le tems que le jour de Pâques même on avoit déjà tiraillé dans le même quartier depuis six heures du soir jusque bien avant dans la nuit, des coups de fusil allant à peu près aussi vite que dans un exercice militaire. Mais les auteurs ne me sont pas connus. Cette punition que je demande avec amertume donnera exemple à d'autres et préviendra peut-être de plus fâcheuses suites. »

Nous lisons encore dans la même lettre : « Monsieur, une coutume tout à fait abusive et qui ne peut avoir que de très mauvaises suites est que, quand quelqu'un entre dans l'état du mariage, on cuit dans la maison de la nouvelle mariée du millet pendant Je jour qui précède la noce et, sur le soir, on fait inviter les garçons et les filles et qui sont suivis de ceux des villages voisins peut-être même de Bourguignons, moins pour y manger que pour y commettre mille excès scandaleux ; car les filles mêlées avec les garçons connus, inconnus, ne cessent, pendant pour ainsi dire toute la nuit de dancer, de chanter, de hurler..., de casser les palissades des vergers particuliers, outre le danger qu'il y a qu'il n'y ait des suites d'impureté plus fâcheuses encore.... » Diény demande qu'on abolisse « cette mauvaise coutume » (l).

Si certains abus — legs du passé — régnaient au grand préjudice de la moralité, le dimanche était mal observé. En 1772, les pasteurs se plaignent au Surintendant que les cultivateurs travaillent autant ce jour là que la semaine. On juge alors à propos « de renouveller la défense de ramasser les jours de Dimanche les fruits de la terre et de faire aucun autre travail manuel, si ce n'est dans les cas de la plus urgente nécessité et après en avoir obtenu la permission, savoir pour la banlieue delà

(I) Archives de la paroisse d'Etoboo.

ville d'un Conseiller et du Surintendant en qualité de Conseil* 1er ecclésiastique, et pour la campagne du ministre de la paroisse (p. 146). »

Cette question de l'observation du repos dominical revient souvent sur le tapis. Les pasteurs de Montbéliard se plaignent des (( assemblées que les jeunes gens font dans la promenade publique du Grand-Jardin pendant les heures du service divin (1789, p. 214). » Ou bien ils demandent qu'on abolisse les fêtes de village « où il se commet ordinairement un grand nombre d'abus et de désordres scandaleux (1770, p. 135). » Ou bien encore ils déplorent « amèrement les désordres qui se commettent fréquemment chez les cabaretiers (p. 33). »

En 1772, la Conférence désire remettre en vigueur l'Ordonnance du 8 septembre 1729 « concernant la profanation des saints jours des dimanches et fêtes de l'Eglise par les danses et la fréquentation des cabarets interdite par cette Ordonnance dont suit la teneur de mots en mots. » Le Conseil « fait très expresse défense à tous bourgeois et sujets d'entrer dans tavernes ou cabarets avant la lin du service divin des jours de dimanches et autres fêtes de l'Eglise pour y boire, jouer ou danser (ce dernier excès étant même absolument deilendu le dimanche) à peine de dix livres d'amende et de huit jours de prison irrémissible ; dépendant sous mêmes peines aux cabaretiers débitant vin de retirer le monde chez eux pour ce sujet, et même les autres jours passé les dix heures du soir ; enjoignant Je dit Conseil à tous, particulièrement aux maires et anciens des lieux de dénoncer fidèlement les contrevenans au Procureur général avec déclaration qu'ils participeront aux amendes qui seront adjugées pour un tiers (p. 141-122). »

Quelques pasteurs demandèrent, le jour où cette ordonnance leur fut relue, qu'on ajoutât des observations relatives aux « huées nocturnes » et aux « coups de pistolets » qu'on tirait à l'occasion des mariages. Le commissaire présent, Fr.-Ch. Bouthenot père, promit que l'Ordonnance de 1729 serait renouvelée.

Dans une autre séance, le 29 juillet 1772 , le même Conseiller annonce que des recherches seront faites dans les Archives pour retrouver les anciennes Ordonnances et en extraire les articles dont l'application serait urgente. Avec quelques Ordon-

nances nouvelles, on aurait ainsi un Code local approprié aux circonstances. — Nous ignorons si ce Code a vu le jour.

Nous devons rattacher à cette question du repos dominical celle des lendemains de fêtes. En général, les lundis de Pâques et de Pentecôte étaient des jours fériés où il était interdit de travailler et où l'on devait assister à un service religieux. Dans les seigneuries, où l'élément catholique augmentait d'heure en heure et n'observait pas les lendemains de fêtes, des difficultés surgirent rapidement. Nous en avons déjà un écho dans la Conférence du 28 juin 1775. On demande « s'il seroit à propos de supprimer les lendemains de fêtes de Tannée et de célébrer au lieu de ces jours-là les jours du vendredi et du jeudi de la semaine sainte. » — On notera, je pense, combien cette remarque est importante pour la détermination des usages religieux et locaux. — Ce fut seulement en 1777 et en 1781 que la question fut résolue. Le pasteur Kilg rapporta que les catholiques, à Blamont, se moquaient des protestants parce que ceux-ci ne travaillaient pas les lendemains de fêtes. Il lui fut répondu que rien ne serait changé aux us et coutumes (1777, p. 175). En 1781, le pasteur Jacquin, de Vandoncourt et Dasle, revint à la charge, et demanda « si les sujets des paroisses protestantes qui sont actuellement sous la domination de la France pouvoient, après le service divin, vaquer aux travaux journaliers de la gcampagne, les lendemains des fêtes de Pâques et de Pentecôte, vu que les catholiques-romains ne les célèbrent pas ». « Monsieur le Commissaire, contormément à la décision du Noble Conseil portée à la page 175 de ce livre, répondit qu'il ne seroit rien changé de ce qui s'étoit pratiqué ci-devant (p. 192). »

Généralement la sollicitude des pasteurs s'exerçait dans le véritable intérêt des paroissiens. Nous le voyons surtout dans la question assez délicate du choix des sages-femmes. Celles-ci, malheureusement, avaient une instruction fort rudimentaire et partageaient certains préjugés anciens vraiment barbares. Je ne parle pas ici des remèdes qu'elles préconisaient et qui nous font sourire. Je veux parler d'un usage terrible auquel les pasteurs durent mettre un terme. Nous lisons, en effet qu' « il est arrivé plusieurs fois que des enfans difformes et monstrueux ont été privés de la vie par la sage-femme , sans qu'elle en ait averti le ministre du lieu, » et « on demande s'il est permis de priver ainsi un enfant de la vie avant qu'il ait été visité et exa-

miné par le Physicien... » Le Conseil répondit « que le cas présent ne doit point être remis à la discrétion du ministre ni de la sage femme, mais que l'enfant doit être visité et examiné par le Physicien ou autres experts dans l'art (p. 89). »

Nous avons retrouvé dans les archives de la paroisse d'Etobon un certificat de sage femme délivré par le médecin Berdot, le 10 octobre 1772. Nous y lisons que la nouvelle sage-femme ne s'absentera pas du village lorsqu'il y aura des femmes prêtes à accoucher; quelle ne donnera aucun remède interne, ni ne pratiquera aucune saignée ; qu'elle dénoncera à la justice les personnes cachant une grossesse illégitime et essayant d'avorter; qu'elle cherchera à se perfectionner par la lecture de bons livres, etc.

De la naissance à la mort des individus, le pasteur avait donc un rôle à jouer : celui de conseiller, de guide, de censeur au besoin.

Les enterrements prêtaient à des abus. En 1782, quelques pasteurs demandent qu'on fixe « le tems de l'enterrement des morts dans chaque paroisse », car on enterre « dans l'espace de vingt-quatre heures, et même plutôt, si les ministres ne s'y opposoient (p. 143). » Ils demandent aussi quel sera le nombre des personnes qui veilleront les morts, et l'abolition des repas mortuaires (p. 144). Le Conseil promit de faire une Ordonnance « portant deffense d'enterrer les morts avant l'écoulement de deux fois vingt-quatre heures, à compter de la saint- Martin à la saint-Georges , et avant l'écoulement de trente-six heures dès la saint-Georges à la saint Martin , à moins que dans l'un et l'autre cas le cadavre n'exhale une odeur de putréfaction... » L'Ordonnance fixera aussi le nombre des personnes qui veilleront les morts et prohibera les repas mortuaires (p. 144). »

11 arrivait, cependant, que le zèle des pasteurs dépassait de justes limites. En 1760, le pasteur d'Audincourt se plaint que les lemmes et les jeunes filles qui communient « se dispensent de mettre des bandeaux » Et il demande si l'on doit les astreindre à se conformer à l'usage établi. Quelques pasteurs se permirent d'insinuer qu'une pareille coutume pouvait être abandonnée, car les bandeaux incommodent fort le sexe. D'autres, au contraire , soutinrent qu'il fallait conserver cet usage. Devant ce partage d'opinion, on résolut d'en référer au Conseil.

Il semble qu'il y ait là matière à sourire. Toutefois, k la réflexion, on saisit, sur un point de détail peu important, révolu tion qui se produit dans les coutumes religieuses, même sous la férule des Princes. Quelques tentatives timides, des voix pastorales pour les encourager, et une coutume est battue en brèche pour disparaître sans retour: c'est ainsi que des événements de mince importance concourent à l'émancipation des hommes et font éclore la liberté.

LA

POSTE MONTBÉLIARDAISE

AUX XVIIe & xviir SIÈCLES

Maîtres de Poste, — Messagers. — Taxe des Lettres.

Produit de la Poste.

Coches, Diligences et Messageries.

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