CHAPITRE I
L'Ancien Montbéliard.
Par son altitude et son voisinage des montagnes, ayant certaine analogie avec la contrée voisine de Suisse ; par son histoire , quelque attache historique avec l'Allemagne , il n'est certes pas banal notre pays de Montbéliard ! Sa religion le rapproche à la fois des deux peuples voisins et pourtant : de cœur et d'intelligence, ses habitants sont bien français.
Toutefois anciennement, leurs mœurs différaient beaucoup de celles de la France. C'est ce que prit plaisir à constater, en 1681, un voyageur qui, sans grande sympathie pour nous, comme on va le voir, traça de notre ville et de ses habitants, le portrait en somme peu flatté, que voici (').
« Montbéliard, capitale d'une principauté de même nom , est une ville d'un agréable aspect, située sur la rive droite de la rivière de Halle ('), au bas d'une côte sur le haut de laquelle étoit construit un cavalier de gazon fort élevé qui commandoit la ville et les environs. La place étoit joliment fortifiée d'une double muraille fraisée (8), palissadée, ouverte de cinq portes, dépendues d'autant de demi lunes de terre , mais toutes ces fortifications sont à bas depuis que le Roi (4) les fit sauter pour punir les bourgeois de lui avoir refusé les quartiers d'hi-
(1) Mémoires de deux voyages et séjours en Alsace en 1674-76 et en 4681 par L. D. L. S. D. L. H. P. (Mulhouse. Imprimerie Vve Bader et Ci0. 1886.)
(2) Allaine ou Ailan.
(3) Garnie de plusieurs rang de pieux présentant leurs pointes.
(4) Louis XIV.
ver et avoir osé atendre qu'on les assiégeât en forme (*). Les pauvres gens ne tinrent pas six heures de tems , notre canon et les bombes les firent bientôt crier miséricorde. On la leur acorda et aussitôt on attacha le mineur au pied de la muraille, et avant qu'il fit nuit, elle étoit ouverte en dix endroits, et le lendemain il n'y paroissoit plus de clôture. »
« C'est en cet état que j'ai vu cette ville la dernière fois que j'y passai en 1681.... Les hommes y sont habillés à la vieille mode et portent tous la barbe comme les cornes d'un hanneton; les femmes sont vêtues à l'allemande de différentes manières. 11 semble que ce soit un rendez-vous de gens de diverses provinces d'Allemagne ; aussi tout le monde y parle-t-il allemand et françois, outre ce méchant patois dont j'ay fait mention à Beffort.... Ils envoient leurs enfants à Milhouse en Alsace pour y aprendre l'allemand , d'où en échange, on envoyé d'autres à Montbéliard, pour y aprendre le françois... »
« On estime assez la coutellerie de cette ville. On y fabrique aussi quantité de grosses toiles blanches barrées de bleu , qui servent à faire les matelas. Toute espèce de monnoye étrangère y a cours pour sa valeur. Je ne sache pas que le prince de Montbéliard (') en fasse battre. Il est de la maison de Wirtemberg. Il a épousé une fille de M. le Duc de Chatillon (*) dont il a voit de mon tems un fils et cinq filles. Ce prince est d'une humeur mélancolique, solitaire et fort studieux, aussi ne sort-il guères de son château qui est un vieil édifice n'ayant que l'air d'une prison, il est situé à l'orient de la ville sur une roche escarpée par la nature et le ciseau (4).
« La religion du prince et de ses sujets est la luthérienne. On ferme les portes durant le prêche ainsi que cela se pratique chez les protestans de ce pays là. J'ai oublié d'aller voir leur temple, c'est un beau bâtiment à ce qu'on m'a dit... » (*)
(1) C'était là, en effet, une conduite inqualifiable.
(2) C'est du comte Georges dont il est ici question. On frappa monnaie à Montbéliard de 1585 à 1628, et près d'un siècle plus tard, sous Léopold-Eberhard. La dernière frappe est de 1723. Le dernier maître de la monnaie, d'après les recherches de M. À. Roux, se nommait Sellon, originaire de Genève.
(3) Gaspard de Goligny, maréchal de France.
(4) Le château est situé plus exactement au sud-est de la ville. Aucune de ses parties ne ressemblait à une prison.
(5) Il s'agit du temple S t- Martin, œuvre de l'architecte Schickardt, 1er-
« Ce fut à Montbéliard où je vis pour la première fois avec étonnement les manières d'Allemagne , me trouvant tout d'un coup transporté dans une autre région, où les habillemens différées, les coiffures étranges des femmes, le langage , les bâtiments, les meubles, les poêles, enfin tout ce qui tomboit sous mes yeux étoit nouveau pour moi, car je ne faisois que de sortir de la Comté de Bourgogne où chacun parle et s'habille à la franco ise... »
Une des choses que l'auteur a le plus de peine à admettre, — et nous comprenons son sentiment, — ce sont nos anciens fourneaux de fonte ou de faïence, dont l'ouverture était extérieure à la pièce, ce qui n'y provoquait aucun renouvellement d'air.
« Chez le bourgeois, — dit-il, — on a coutume, dès qu'on a mangé, d'ouvrir la fenêtre du poêle et d'y brûler du bois de genèvre dans un réchaud qu'une servante porte en marchant autour de ce lieu, ce qui le remplit d'une fumée aromatique. Mais chez les petites gens où on n'observe pas cette pratique, il est presque impossible d'y durer, car ils y couchent, ils y mangent, ils y sèchent leur linge et ils y gardent du fruit, ce qui cause une puanteur détestable. Il en est de même dans les hôtelleries où on mange presque durant toute la journée et où on fume du tabac chacun à sa liberté. »
Voilà un tableau du vieux Montbéliard qui, certes, n'est pas flatté! Mais, adoucissons les angles ; tenons compte de ce fait que tout voyageur a , dans ces récits, l'habitude de forcer la note dans le but d'intéresser davantage ses lecteurs ; et disonsnous alors que voilà le cadre exact, convenant à l'étude que nous allons entreprendre.
miné en 1607 et qui n'est pas sans mérite. Lorsque la première pierre de cet édifice fut posée avec solennité, le 5 mars 1601 , on mit dans les fondations, entre autres objets, une bouteille de vin rouge et une de vin blanc.