CHAPITRE III
Le Blé, d'après le Chroniqueur Bois de Chesne et les réclamations de l'Éminage.
Il nous est arrivé dans le chapitre précédent, de tant médire des boulangers montbéliardais, que nous sommes réellement heureux de pouvoir les honorer particulièrement ici en la personne de l'un des leurs: Hugues Bois de Chesne, personnalité assurément marquante (').
Malgré l'allure aristocratique de son nom, ce n'était qu'un simple et honnête boulanger, « né et présenté au sainct baptême, en la vieille esgiise Sainct Martin, le 22 febvrier 1586 » — nous dit il.
Le 12mo jour du mois de Janvier 1619, — écrit-il aussi dans sa Chronique, — Hugue Bois de Chesne a fait son entrée en la maisou qu'il a achepté pour lî> cent francs, située à la Rouchotte. » Ceci était, pour l'artisan, un grand événement. Nous savons donc exactement quand il est né et où il exerçait son état.
(1) Hugues Bois de Chesne, poète et chroniqueur. Tel est le titre d'une étude bien documentée que vient de faire paraître M. Julien Mauveaux dans les Mémoire» de la Société d'Emulation. (Tome XXXIU.J
Son immeuble, resté dans sa famille jusque vers 1820, fut acquis par le DT Oustalet. Il subsiste et porte le N° 63 dans la rue des Granges.
Bois de Chesne avait une instruction peu étendue, mais cependant remarquable pour un homme de son état et de cette époque. Entre deux fournées, pour le compte de Tune ou l'autre des corporations de la ville, il lui arrivait de grossoyer sur vélin, pendant que sa fille vendait le pain, soit dans la boutique, soit devant les Halles les jours de foire , un diplôme de maître ou de compagnon; ou encore il calligraphiait, comme l'aurait fait un moine, un livre de psaumes qu'il destinait au prince. Notre homme se livrait aussi à la poésie et dans ses vers surtout, se découvre la tournure pessimiste de son esprit :
Le monde est un enfer plein de confusion.
Le sage qui est poure, n'est de nul escouté.
Il faut que vous pensiez qu'il faut un jour mourir.
L'homme basti de terre, à la terre retourne.
Son écriture était nette et propre. Sa signature, dont nous donnons un fac-similé, a du caractère. Mais ce qui lui vaut surtout d'avoir passé à la postérité , c'est son Recueil Mémorable qui, en 1836, fut publié avec notes explicatives,, par M. Luc Wetzel.
Les indications de Bois de Chesne, sans doute en raison du prix élevé du papier, sont le plus souvent, d'une brièveté désespérante. Elles se présentent à nous sous forme d'un journal relatant les faits les plus divers : enterrements de citoyens marquants ou de voisins, accouchements de princesses , écroulements de maisons, qui à cette époque n'étaient pas toujours bûties solidement, crimes, accidents fortuits, événements politiques — tels au moins qu'il les voyait du fond de sa boutique, — et enfin le prix des denrées, année par année. C'est à ce point de vue que nous aurons surtout à utiliser son travail.
Copions-en d'abord une page prise au hasard :
« Le blé nouveau à*8 francs. »
« Le 16 d'Octobre Jean Tueferd a esté tué par des soldats de la garnison de Belfort dans le bois de Chastenoy , estant avec ses chariots. »
(( Le vin nouveau rouge à 9 batz et le blanc à 8 batz et celui de Reichwiler (Riquewihr) à 10 batz le pot, et le blé à 6 francs 2 batz. ))
Puis, subitement l'auteur passe à un autre ordre d'idées :
« Monsieur Grangier acheva le premier chapitre de la première aux Corinthiens en 37 presches, le Dimanche 27 d'Octobre. »
« Le 7 Novembre, arriva à Montbéiiard un intendant de par le Roy de France amenant avec soy 4 mullets chargés. »
« Le 14 Novembre, beaucoup de chariots furent à Reichwiller et à Colombier (Colmar) charger du vin pour amener au pays. »
« Le 2 Décembre, les eaux furent tellement grandes que l'on ne pouvoit aller en la rue Sur l'eau ni au bourg. »
Et cela continue indéfiniment.
Où Bois de Chesne s'applique le plus , ce qui , vu sa profession ne doit pas nous étonner, c'est à noter, année par année, le prix du blé.
Reproduisons partiellement ces renseignements et ajoutons, aux indications de prix pour cent kilogrammes, que nous donnons, la valeur en argent. L'unité de mesure de Bois de Chesne est la quarte, du poids de 40 livres de 489 1/2 grammes , soit sensiblement 20 kilos. Les comptes sont faits en francs faibles de Montbéiiard, qui vallent seize sols, le batz est de deux sols. Le gros est la douzième partie du franc faible. Un quart d'écu vaut seize sols. Le florin trente-deux sols.
Les prix du Blé de 1615 à 1665
fr. c.
1615. Juillet. Le bled est à 17 gros et demi .... (5.45)
1617. Aougst. Le bled nouveau à 15 sols (4 . 70J
Saluons ici ! car dans le cours de cinquante années, nous ne trouverons plus un aussi bas prix.
1618. Aougst. Le bled à seize sols (5.»»)
1621. Janvier. Le bled à vingt deux sols et demi . . (7.»») 1621. Décembre. Le bled à tousiours haussé jusqu'à 45
sols au dernier de ce mois (14.)»))
fr. c.
1622. Le bled valloit après, 5 francs 4 gros la quarte . (26.65)
1623. Le bled a tousiours valu 3 francs et 3 francs 3 batz
jusqu'à Pasques (17.50 et 16.25)
1624. Le blé 25 sols la quarte (7.50)
1625. Le blé à 25 sols et demy la quarte au dernier de
Décembre , . . . (7.65)
1626. Mars. Le bled à 33 sols (10.30)
1626. Aougst. Le blé revenu à 2 francs, le nouveau (10.»»)
1626. A Noël. Le blé valoit 26 sols et demy .... (8.30)
1627 Septembre. Le bled à 40 sols (12.50)
1628. Juillet. Le bled 4 francs 5 batz (23.45)
1628. Septembre. Le bled à trois francs . . . . . (15.»»)
1629. Juillet. Le bled à 40 sols (12.50)
1630. Janvier. Le blé h 46 sols (13.40)
1630. Le 1er de Febvrier, les paysans ont semé fort et
ferme; le blé à 3 francs et demy (17.50)
1630. Juin. Grande nécessité de pain, tant noir que
blanc, en la ville ; le blé à 4 francs 3 batz . . (21 .85) 1630. Le blé s'est vendu 5 francs à l'Eminage (') le 19
Juin (25.»»)
1630. Aougst. Le blé à 50 sols (15.60)
1631. Mars. Le blé à 4 francs . . , (20.»»)
163i. Aougst. Le blé nouveau à 24 sols (7.50)
1632. Janvier. Le blé à 17 sols (5.30)
1632. Aougst. Le blé nouveau à 12 sols (3.75)
1633. Octobre. Le blé à 25 sols (7.80)
1634. Juin. Le blé à 22 sols et demy (7.»»)
1634. Novembre. Le blé à 18 et 21 batz. . . fil. 25 et 13.10)
1635. Apvril. Le blé à 37 sols (11.55)
1635. Le 6 de Juin, l'armée se retire de Porrentru et le
blé à 5 francs et demy et le vin à 15 sols . . (27.50)
1635. Le blé à quatre francs et demi en Juillet; le même
à la fin, le blé nouveau, à 35 sols. . (25. »» et 10.95)
1636. Le 15 Septembre , jour de sambedy, l'on ne
peut trouver du blé pour de l'argent.
1636. Le blé à 6 francs une batz en Septembre . . . (30.60)
1636. Octobre. Le blé à 7 francs (35.»»)
(I ) L'Eminage, ou marché aux grains.
fr. c.
1634. Décembre. Le blé à 8 francs la quarte . . . . (40.»»)
1637. Janvier. Le blé à 8 francs 2 batz (41.»»)
1637, Le 3 de Juillet l'on a commencé de moissonner
et le blé 6 francs 9 gros (33.75)
1637. Le vin tousiours à 10 batz et le bled à 6 francs . (30.»»)
1638. Le blé à 6 cardescus, en. Janvier (30.»»)
1638. Le blé à 8 francs 9 gros (Aougst) (43.75)
1639. Le 18 Febvrier, le blé à 8 francs et demy . . . (42.50) 1639. Juillet. Le blé à 9 francs (45.»»)
La disette est telle que le blé a dix fois plus de valeur qu'en 1617. Pendant douze ans, il est généralement hors de prix.
1639. Aougst. Le blé nouveau à 6 francs trois gros. . (31.25)
1640. Janvier. Le bled à 7 francs. Les boulangers se
reposent (35.»»)
1640. Le blé nouveau à 5 francs 9 gros (30.30)
1640. Le 30 d'Octobre , sont arrivés en la ville 33 cha-
riots chargés de grains, amenés par des Suisses. Le 19 de Novembre chacun mesnage fournit une personne pour aller quérir chascun une carte de bled (20 k08) , à Délie (distance vingt kilomètres), sur sa teste, pour la garnison. — Les contributions marchent tousiours de mois en mois.
IO'iO. Décembre. Le bled tousiours k 6 francs ... (30 »»)
1641. Le blé nouveau à 6 francs 4 batz. Nécessité de
moudre, à cause de la grande sécheresse. . . (32.50)
1642. Mai. Le blé à 9 francs et graude sécheresse . . (45.»»)
1642. Aougst. Le blé revenu à 15 batz (29.35)
1643. Juillet. Les blés nouveaux à 21 batz (13.10)
1643. Août. Le blé revenu k 15 batz (9.40)
1644. Janvier. Le blé à 29 batz (18.»»)
1645. Juillet. Le blé à 22 batz (13.75)
1645. Aougst. Le blé à 3 francs (15.»»)
1645. Novembre. Le blé à 23 batz (14.40)
fr. o.
1645. Le 27 Décembre nul bled ne s'est trouvé à
vendre le sambedi en l'Emenage ( en raison de l'arrivée des Suédois) , tellement que le commun peuple crie après ce bled, occasion que Ton fit une ordonnnance de ne le vendre pas plus haut que d'un escu. Et qui en veut pour ce prix, en aille quérir es grenier de S. Altesse et instamment on renforcit les gardes. . (20.)»))
1646. Le 4 Janvier les dits Schwed sortirent de ce pays
et prindrent leur logement es seigneuries de
Belfort, Délie et Pourraintru. Le blé à 3 francs (15.»))) 1646. Aougst. Le blé revenu à 10 batz et nécessité de
moudre à cause des eaux basses (6.25)
1S47. Le 28 Juillet le bled nouveau à 9 eUO batz (5.60 et 6.25)
16 48. Septembre. Le bled à 12 batz (7.50)
16 49. Mai. Le bled à 21 batz (13.10)
1649. Décembre. Le bled à 26 batz (16.25)
1650. Le 15 de Juin , une grande confusion fut faite à
l'Emenage pour le bled que Ion vouloil vendre 5 frans à cause des pluyes continuelles; encore n'en pouvoit on treuver en nulle part qu'en Alsace, encore bien peu, tellement qu'il failust faire une taxe pour quatre francs 2 creutz, et
bien heureux qui en pouvoit avoir (21.25)
Le sambedi 22 de Juin, il n'y arriva aucun bled en l'Eminage pour vendre, que deux quartes qui n'estoyent qu'à moitié (c'est-à-dire mêlées avec moitié de seigle ou d'avoine) et quelque peu d'orge qui se vendoit 22 batz et les deux quartes quatre francs et demy ; dont le pauvre peuple gémissoit après le pain, et nul n'en
avoit que bien peu [ 22. 50)
Le blé à 5 frans, le 24 Juin (25.»»)
1650. Juillet, le blé nouveau à 3 frans la quarte . . . (15.»») 1630. Aougst. Le blé à 20 batz (12.50)
1651. Décembre. Le blé à 28 batz et demy (17.80)
1652. Le 16 de Mars, fut grande nécessité de bled
à Montbéliard pour les poures gens à cause
fr. o.
que Ton n'en put aller quérir en Allemagne pour la peur des Lorrains et François, gens de Roze qui avoient leur gros d'armée à Dannemarie.
1652. Le bled à 5 francs et la foire d'ernmy caresme
(de mi-carême) fut sans nul estranger. . . . (25.))»)
1652. Le blé revenu à 26 batz (16.25)
1652. Le blé nouveau à 24 batz et un peu après, à 15 et
16 batz (15.»», 9.40e* 10.ua)
1653. Le blé tousiours à 14 et 15 batz. . . . (8.75 et 9.40)
1653. Décembre. Le bled à 2 francs (10.»»)
1654. Mars. Le bled à 12 et 13 batz (7.50et8.»»)
1654. Octobre. Le blé à 9 batz (5.60)
1655. Janvier. Le blé à 8 batz et demy (5.30)
1656. Mars. Le blé à 11 batz , . . (6.90)
1657. Janvier. Le blé à 10 batz (6.25)
1658. Juillet. Le blé à 2 frans (10.»»)
1659. Décembre. Le blé à 12 batz et demy (7.80)
1660. Juin. Le blé à 14 batz (8.75)
1660. Décembre. Le blé à 20 batz (12.50)
1661. Juin. Le blé à 3 francs (15.»»)
1662. Febvrier. Le blé à 4 frans et demi batz. . . . (20.30)
1663. Avril. Le blé à 13 batz (8.10)
1664. Octobre. Le blé à 15 et 16 batz. . . . (9.40 et 10.»»)
1665. May. Le blé à 19 batz (11.85)
Telle a figuré, extraordinairement élendue, l'échelle des prix du blé chez nous, pendant cinquante ans.
Un état de guerre endémique, l'occupation de notre sol par des armées étrangères, la misère qui s'en suivait et qui entravait la production des terres, causes auxquelles venait s'ajouter une insuffisance de moyens pratiques de transports , tout y contribuait. Aussi parfois, comme l'écrit Bois de Chesne : les boulangers se reposent. 11 aurait pu en dire autant des malheureux consommateurs!
Mais de la chaumière du paysan, le blé n'arrivait pas direc tement, sous forme de pain, dans les mains du commun
peuple. Sans parler ni du pétrin ni du four, c'est de ses diverses étapes préliminaires dont nous allons nous occuper maintenant.
La récolte devait passer d'abord par l'Eminage , que nous avions mentionné.
Qu'était-ce donc que ce rouage obligatoire? Il est temps d'en parler.
L'Eminage, ou marché au grain, était situé dans l'aile occidentale du bâtiment des Halles. 11 était donné à ferme, après enchères, à quelques bourgeois du lieu, qui naturellement, pour rentrer dans leurs débours, cherchaient à lui faire produire le plus possible.
Les droits des transactions, nommés casses, s'élevaient au seizième, ou — comme nous comptons aujourd'hui, — à six pour cent. — Droit en nature, supportable en année fertile, mais qui, lorsque le blé était rare et cher, devenait monstrueux. — Au fond il n'y a pas de bon impôt; mais celui là était détestable , aussi chacun faisait-il son possible pour s'en exempter!
On ne se borna pas à imposer les graminées.
Dès 1662, sur la requête des dimeurs de Désandans, le Conseil résolut que les vesces, pois , lentilles qui, jusque-là avaient été franches dédîmes, y seraient assujéties. L'année suivante, « sur advertissement donné au Conseil par les chastelain et ofliciers de Blamont touchant la grande quantité de légumes ensemencées, par chacun an, parles subjects des seigneuries de Blamont et de Cléraont, sans avoir icelles jusques à présent esté dismées, au grand intérést et préjudice de S. A. , il a esté résolu que toutes sortes des légumes, comme vesses, pois, nantilles et graines meslées ne se liant point, se dismeroient à l'advenir. m Bon gré mal gré, il fallut payer sur tout !
Les mesures de capacité dont on se servait à Montbéliard pour les céréales étaient :
La quarte, qui se divisait endeux boisseaux et chaque boisseau en huit casses. L'impôt de la casse était donc bien l'impôt du seizième.
Voici maintenant quelques textes qui nous renseigneront sur les droits et privilèges de l'Eminage.
Suppliques et arrêts concernant l'Eminage.
Du 23 Novembre 4733.
N* 1 A son Altesse Sérénissime Monseigneur Charles-Alexandre, Duc de Wurtemberg et Teck, Prince de Montréliard, etc. etc.
Sérénissime Duc, très bénin et 1res gracieux Prince et Souverain Seigneur,
Suplient en très profond respect Jean Maire, boulanger, et Nicolas Blaser, cabaretier, tous deux bourgeois do Montbéliard et fermiers du droit déminage de V. A. S., les très humbles et 1res obeissans serviteurs et sujets, disans :
Qu'ayant par la requête ci-jointe , fait un petit détail de certaines fraudes et abus qui se commetoient par raport au droit d'éminage, en particulier par les gens d'Eglise et surtout par le sieur Benjamin Parrot, ministre du Sainct Evangile à Désandans, la Cour déclara que l'exemption des ministres et maîtres d'école ne concernait que le surplus du grain qu'ils vendent après celui dont ils ont besoin pour l'entretien de leur économie (').
Les suplians firent signifier cette requête le treize avril dernier audit sieur Parrot dans l'espérance qu'il préviendront tout sujet de plainte contre, lui, en mettant sur des greniers séparés le grain de son gage avec celui qui provient de son labourage et de trafic, afin de payer les casses de tout celui de son labourage et de son trafic; mais
(1) Le traitement des ministres, malheureusement payé d'une façon fort irrégulière, consistait en cinquante quatre livres, touchées en espèces, et le surplus payable en grains, soit : 144 quartes de froment (2,880 k") et autant en avoine. Sans surprise , on verra , par ce qui suit, que le ministre Parrot avait un train de labourage, mais avec étonnement, — si l'articulation formulée est exacte, — qu'il avait tenu un cabaret. De nos jours, le nom de Parrot est porté à Désandans de la façon la plus honorable par un certain nombre de personnes.
Ajoutons que toutes nos anciennes cures possédaient , adossées a l'habitation, une grangericoù se renlrait le produit des terres curiales.
Donc, à côté dos devoirs de sa charge, parfois fort absorbants, car fi y avait prédication non seulement le dimanche, mais encore plusieurs jours par semaine, le pasteur et sa famille étaient cultivateurs. Le pasteur Méquillet, dans son testament, datant de 1739, donne à chacune de ses filles non encore mariées, une vache a choisir dans son établc, des mouches à miel et les brebis qu'elles ont élevées, personne d'autre ny devant avoir part, dit-il.
ils voient avec surprise que lui, qui devroit servir d'exemple à d'autres, continue plus que jamais à vendre indifféremment toute sa graine, de costé et d'autre, sans en vouloir paier aucune casse et le plus souvent, même sans en faire aucune indication.
Les suplians ne parleront pas de ce qu'il peut pratiquer dans le village, puisqu'ils n'y sont pas présens, ils diront seulement qu'il est de leur connaissance que le jour de la dernière foire de Montbéliard, il fit amener du bled à Montbéliard sur deux chevaux (<), et qu'il Ta vendu sans en payer de casse ; le jeudi suivant, il en vendit et livra six quartes à la veuve du fut sieur Joseph Duvernoy, sans en avoir seulement fait aucune indication, et le samedi après, qui fut samedi dernier, il en vendit deux quartes ou cinqcoupots dans l'Eminage sans en vouloir paier de casses , ce qui fit que les suplians le saisirent. Aussitôt on leur envoia l'ordre joint, qui leur enjoint de le lui rendre, sous prétexte que c'est du grain de son gage.
Mais de grâce, quelle preuve peut-il donner comme ce grain est celui de son gage ?
Ce ne peut-être celui de l'année dernière, puisqu'il l'a consumé pour le moins, dans le cabaret qu'il tenoit et que d'ailleurs il en a bien vendu autant en l'éminage et en ville , franc de casse, sans parler de celui qu'il a consumé pour sa famille assez nombreuse (*), etc. etc.
Les fermiers de l'Eminage ne bornaient pas leurs prétentions à toucher un droit sur les transactions en grains et en légumes. Ils entendaient tirer également profit des ventes de terrains, lorsque ceux-ci se trouvaient ensemencés.
La supplique suivante va nous édifier à ce sujet :
Du 10 Novembre 4747.
N* 2 A Son Altesse Sérénissime Monseigneur Charles-Alexandre, Duc de Wurtemberg et Teck, Prince de Montbéliard.
Suplient bien humblement Nicolas Couleras, menuisier, et Jacques Marconnet, tailleur, tous deux en qualité de fermiers du droit d'éminage, et disent :
Qu'en vertu de leur bail ils doivent avoir les casses de tout grain de traûc indistinctement et conséquemment aussi des emplantures,
(1) Ce mode de transport est à retenir. Il laisse supposer qu'à ce moment, (1733) la route de Montbéliard à Désandans était en très mauvais état.
(2) Ici, un bon point au ministre Parrot, qui avait sans doute beaucoup de peine à subvenir à l'entretien de cette famille.
surtout lorsque la vente s'en fait à des gens qui sont francs et exempts du droit déminage, parce que sans cela il seroit très facile d'assortir la ville de tout le grain nécessaire par la vente des emplantures au préjudice du droit d'éminage et à la grande perte des fermiers de ce droit.
Cependant le brebisier de Mademoiselle de Gueldrich a acheté les emplantures du fermier du fief d Allanjoie, et Ulrich Neuhausen, munier à Nommay, qui, par convention avec les suplians, est franc des eusses pour les grains provenans de son moulin, a acquis les emplantures de succession de fût Simon Hinzinguer, sans que ny l'un ny l'autre prétendent paier aux suplians le seizième du prix des dites emplantures, qu'ils demandent pour les droits de casse.
La principale raison que ledit brebisier aporte, c'est qu'ils pourront tirer les casses de la graine qu'il vendra. Cependant cette raison n'est pas concluante et sulisante pour l'exempter du paiement des casses de son achapt, puisqu'à suposer qu'il en vende, ce qui lui restera après le nécessaire à son entretien , c'est que les suplians ne tireront pas le droit de la première vente , au lieu qu'à chaque vente ils doivent le percevoir , outre qu'ils ne tireroient jamais le droit de ce qu'il consumeroit. pour son ménage.
Mais d'ailleurs, cette raison n'est pas applicable audit Neuhausen qui exciperoit qu'il a consumé pour son économie le grain provenu de ces emplantures et que celui qu'il vend provient du revenu de son moulin , qui est franc ensuite de la prédite convention et ainsi, les suplians se trouveroient dans une perte réelle de ce costé là, c'est donc pourquoi ils recourent :
A ce qu'il vous plaise, Monseigneur, ordonner aux supliés de leur paier le seizième du prix desdites emplantures, sauf à eux leur recours contre leur vendeur, et ce sera justice.
Fait à Montbéliard, ce 31 Juillet 1736. »
En marge de la pièce se trouve l'avis du Procureur général D.-N. Rossel, en ces termes :
« J'estime que, n'étant dehue des casses d'éminage en fait de vente d'emplantures, que pour celles déjà en épis et non pour les autres encore en herbe , il convient donc, avant de décréter la présente, ordonner qu'elle sera signifiée aux supliés pour déclarer sur le temps précis de la vente des emplantures eu question, et payer le prix d'icelles. »
Davantage il n'est permis d'échanger des graines d'espèces diiïérentes sans acquitter les droits, comme va nous le montrer la pièce suivante :
N# 3 A son Altesse Séréxissime Monseigneur Charles, Duc régnant de
WlRTEMBERG ET TECK, PRINCE DE MONTBÉLIARD
Sérénissime Duc, très bénin Prince et Souverain Seigneur.
Suplient en très profond respect, Jacques Marconnet, Nicolas CouiUeru et Nicolas Blazer en qualité de fermiers du droit démine en ce pays et disent :
Qu'ils remarquent que les personnes de la campagne échangent entre .eu* leurs graines 4e différentes manières sans en payer de droits de casses sous prétexte que ce n'est pas deffendu.
Les supliauts sont dans la pensée que la graine d'une même espèce pou r roi t s'échanger sans en payer de casse , en avertissant les maires des lieux pour éviter la fraude ; mais que l'échange de bled contre de l'avoine ou du boige ne peut être permis sans payer les droits de casse, sans quoi les droits de casses viendroient à rien et surtout dans un temps comme celui ci, c'est pourquoi ils viennent recourir :
A ce qu'il vous plaise, Monseigneur, gracieusement dire et déclarer que l'échange de grain exempt de casse ne pourra être que de la même graine, et que d'abord que fera d'une autre espèce, les suplians pourront en exiger les casses, à peine d'amende, et ce sera grâce.
Fait à Montbéliard le....
Enfin le document suivant est un rescrit, peut-être le dernier, concernant les droits de l'Eminage :
Du 4n Octobre 4750.
f * DE LA PART DE SON ALTESSE SÉRÉNISSIME.
Le Gouverneur, Président, Vice-Président et Conseillers de la Régence de S. A. S. Monseigneur le Duc Régnant de Wirtemberg à Montbéliard étant informés des fraudes et abus qui se commettent au préjudice du droit déminage et du bien public en particulier, tant par la vente des grains qui se fait dans les villages, sans payer les casses, que par les abonnements des fermiers de l'éfninage avec plusieurs particuliers au sujet des dites casses, d'où il résulte que l'Eminage n'étant point fourni de grains comme il devroit l'être, le public ne sauroit s'y aprovisionner convenablement ;
A ces causes et pour faire cesser les inconvénients qui naissent de ces différents abus , les dits Gouverneur et Conseil ont trouvé nécessaire de renouveller les anciennes Ordonnances publiées à ce sujet et de statuer ce qui suit :
Article I.
Il est défendu à tous particuliers de vendre leurs grains ailleurs qu'en l'Eminage public de la ville de Montbéliard ; faisant également
défense à tous bourgeois et sujets, surtout aux cabaretiers et boulangers, d'en aller acheter dans les villages et métairies du pays, à peine décent livres d'amende irrémissible, tant contre les vendeurs que contre les acheteurs et te confiscation des grains.
Article IL
On déclare nulles et abusives toutes conventions faites par les fermiers de l'éminage avec les sujets de ce pays au sujet des casses .des grains qu'ils vendent ailleurs que dans l'éminage ; leur défendant d'en faire de nouvelles, à la môme peine de cent livres d'amende contre les uns et les autres.
Article III.
On permet cependant, jusqu'à autre disposition, aux sujets des cinq Villages des Bois, de continuer à vendre leurs grains chacun dans leur village, en payant les casses, de même qu'aux autres sujets de la campagne qui en manqueront, d'en acheter dans le lieu àe leur domicile, une quarte ou deux par semaine seulement, pour leur nécessité absolue...
Article IV.
Ordonne spécialement aux maires de chaque village, de veiller diligemment à ce qu'il ne se passe rien en contradiction à la présente et aux anciennes Ordonnances, et de dénoncer les contrevenants, à peine d'amende arbitraire et de destitution ; déclarant que dans tous les cas de contravention les dénonciateurs participeront au tiers des amendes. Enjoignant au surplus aux fiscaux de tenir exactement la main à son exécution.
Et pour que personne ne puisse prétexter d'avoir ignoré les présentes, elles seront lues , publiées et affichées aux lieux accoutumés, tant dans la ville que dans les villages du pays.
Fait en Conseil, le i Octobre 1770. . d'Uxkull.
de Goll.
(Imprimé à Montbéliard par Jacques-Michel Becker.)
Supposons maintenant qu'aucun fait intéressant ne se soit produit jusqu'au moment où les céréales étaient consommées. Qu'il n'y ait eu, en particulier, point de ventes d'emplantures, d'échange de graines, et que le blé n'ait changé qu'une seule fois de mains, car, à chaque opération, l'Eminage intervenait. Quelles étaient alors les charges grevant le consommateurs ?
Lorsque la casse, ou seizième partie du grain, avait été pré levée à l'Eminage, le blé était porté à l'un des meuuiers autorisés. Celui-ci, d'après un tarif établi, en gardait à son tour, pour ses frais de fabrication, la huitième partie. Cent quartes sortant du champ, par ces prélèvements se trouvaient ainsi réduites à 82 quartes; desquelles il était tiré, en farine, ce que les moyens imparfaits de mouture pouvaient donner.
La façon allouée au meunier était donc exactement: la valeur très variable du huitième du grain moulu (').
(1) Aujourd'hui, cette marge, comme celle de toutes les fabrications, du reste, est réduite.
Prenons un exemple : Le blé, valant normalement 24 francs les cent kilos, il reste d'habitude au meunier pour su façon (y compris les intérêts des capitaux engagés, souvent considérables) , environ deux francs, ce qui n'est plus que le douzième. Aussi, les plus petits moulins , ne pouvant ainsi couvrir leurs frais, ont dû cesser de moudre. Il n'y a plus que très peu de meuniers dans notre pays.
A titre de renseignements, voici, avec de bons blés, le rendement dans un moulin moderne par sac de cent kilos :
K" 64.— en farines 0 J . , âtp ....
9 ires [ Pour Pa,n ^e * qualité.
» 5.— » 2"" pour pain bis.
» 1.50 » 3"" pour pain de prisonniers.
» 2.50 recoupes > nourriture du bétail.
» 21.— son ;
» 1.— criblure pour volailles.
» 2.— évaporation.