CHAPITRE IV
La Vigne et sa Récolte.
Les premières vignes plantées dans la contrée sous l'influence du comte Frédéric, datent de la fin du seizième siècle.
La plus ancienne est celle de La Chaux, aux porles de la ville. Sur son territoire, il en fut établi également, aux lieux dits : le Thirgard, la Citadelle, Fleurs d'Epines et Rosse.
Les côtes les mieux exposées de nos villages en possédèrent toutes aussi. Citons les vignobles de Ste-Suzanne, de Bail, de Voujaucourt, de Valentigney, de Mandeure, d'Ecurcey, de Bondeval, d'Audincourt, d'Exincourt, de Sochaux.
Autrefois on regardait ces plantations comme une richesse, mais les conditions économiques s'étant modifiées, les vignes devinrent une charge et disparurent peu à peu. C'est en partie le développement des moyens de transport qui permit à des vins de meilleure composition que les nôtres, de pénétrer jusqu'à nous dans de bonnes conditions de prix. D'autre part plus encore, ce sont les prétentions croissantes et légitimes de la main-d'œuvre. Ces causes ont agi simultanément.
La vigne est fort exigeante, elle demande beaucoup de soins; dans le courant de Tannée il faut lui consacrer énormément de temps ; elle nécessite de plus, des fournitures et beaucoup de fumures (l).
(I) Nous prenons la liberté de signaler au lecteur désirant avoir plus de renseignements sur nos vignes, leur culture et la méthode ancienne du partage de leur produit : Sole* sur Montbéliard, par L. Sahler.
Nos petits vins, malgré leur faible teneur en alcool, se conservaient assez longtemps. En effet, dans un relevé ou reconnaissance de la cave du château, fait en 1731, nous voyons figurer : « Un tonneau de vin blanc du Thirgard de 110 Unes de l'année 1715, bon suivant Tannée, mais de couleur rousse, ce vin ayant été fortement souffre. »
La Dlme sur le Vin.
Le vin, comme tout autre produit du sol. était assujetti à la dîme. Elle était perçue par des fermiers qui, chaque année, se rendaient adjudicataires de ce droit. Opération tellement scabreuse que nous avons peine à la comprendre aujourd'hui. En effet, au moment où Ton traitait, non seulement le cours du vin nouveau n'était pas établi, mais encore l'adjudicataire n'était pas fixé sur l'importance de son marché. La requête suivante va nous montrer tout cela clairement.
Du 28 Norembre 4781.
A Son Altesse Sérénissime Monseigneur Charles, Duc Régnant de Wurtemberg et Teck, Prince de Montbéliard, Seigneur de Heidenheim, etc.
Sérénissime Duc, très gracieux Prince et souverain Seigneur.
Supplient très humblement les soussignés Isaac Surleau, aubergiste au Lion Rouge, Jacques Schor, tisserand, Joseph-Frédéric Thevenot boulanger, et Jean MiUeitre, cordonnier, tous bourgeois de Montbéliard et adjudicataires de la dixme des vendanges du pays, et disent :
Que la vendange de cette année a été d'une abondance la plus grande et la plus générale qu'on se souvienne d'avoir fait, quoique Ton ne l'ait pas espéré telle.
Tout le monde en effet y a été trompé et les vignerons, même les plus experts, en attendoient beaucoup moins qu'on n'en a fait.
Ceux en particulier qui avoient été nommés pour faire la visite des vignes du pals avant les vendanges, se sont singulièrement trompés,
Us avoient annoncé dans leur rapport, que la Seigneurie n'auroit qu'environ quatre cens cinquante tines de dixmes et il y en a plus de neuf cens nonante deux.
Cependant les supplians qui ne sont pas grands connaisseurs en cette partie, croioient pouvoir compter sur le rapport jusqu'à un certain point
Ils avoient pris leurs mesures en conséquence el ont monté la dix me au prix que le vin se seroit vendu, si l'on en avoit fait que ce que l'on espéroit.
Mais ils ont été trompés dans leurs conjectures.
L'erreur de ces experts leur en fait commettre une beaucoup plus grande et les a constitués dans une perte considérable.
La quantité extraordinaire qu'il y a eu de vendange l'a fait donner à un prix beaucoup au dessous du médiocre ; on en a eu à trente sols, tandis que les supplians paient celle de la dixme à quatre livres quinze sols, non compris les francs vins.
Outre cette perte énorme que les supplians souffrent sur le prix de la vendange, ils en supportent encore bien d'autres :
Suivant le rapport desd. experts, la dixme, comme nous l'avons dit, ne devoit consister qu'en quatre cens cinquante Unes environ de ven dange.
Les supplians avoient donc pris leurs précautions pour en ramasser et loger cette quantité.
S'il n'y avoit eu que cela, ils étoient préparés à la recevoir en ménageant beaucoup de frais, mais l'extrême abondance les a mis dans l'embarras. 11 ne leur a plus été possible de suivre le plan qu'ils sétoient tracés. Ils n'ont plus pu faire par eux-mêmes, comme ils se l 'étoient proposés, la plus grande partie de l'ouvrage.
Ils ont été obligés de se procurer à grands frais un secours étranger, qui leur augmenloit nécessairement le prix de cette vendange déjà beaucoup trop chère.
Ce n'est pas tout encore : les vases même leur ont manqué.
Ceux qui sont au château destinés à l'usage ordinaire des dixmeurs ne se sont pas trouvés suflûsans, et ce n'est pas sans frais qu'on a pu y suppléer.
D'ailleurs le pressoir du château étant pour l'usage commun entre la maison du Sérénissime Prince Frédéric et les dixmeurs, les sup plians ont été obligés de presser leur vendange avec trop de célérité, si bien qu'ils n'ont pas ôté une seule pressurée qu'elle n'eut dû rester encore sur le pressoir et qu'il n'y fut demeuré quantité de vin. De manière que les suppliants ont été dans la souffrance et dans la perte de tous côtés.
Elle seroit si grande cette perte si on vouloit agir à la rigueur avec eux, qu'il leur seroit impossible de la supporter sans déranger entièrement leur fortune.
Elle ne provient cependant que d'une erreur où ils ont été avec tout le monde, d'une erreur qui étoit invincible pour eux, dans laquelle ils ont été plongés par le rapport de gens experts, et il leur seroit bien triste d'en être les victimes.
Aussi espèrent-ils , pour ces raisons , qu'on aura de l'indulgence pour eux.
Persuadés que V. A. S-* ne veut point profiter sur les dixmcs par la ruine de ses sujets, dont elle veut plutôt le bien être , ils osent tout espérer de votre volonté, et c'est avec confiance qu'ils viennent l'implorer et recourir à toute humilité :
A ce qu'il vous plaise, Monseigneur, eu égard aux circonstances et raisons déduites , gracieusement accorder aux supplians, sur le prix û> la dixme des vendanges de cette année, une remise proportionnée aux grandes pertes qu'ils ont souffertes. Ce sera une grâce qui les obligera à redoubler les vœux qu'ils font pour la constante prospérité de Votre Altesse Sérénissime et pour son long et glorieux règne.
Fait à Montbéliard, le 28 novembre 1781.
lsaac Surleau. Jacques Schor. Joseph-Frédéric Thevenot. Nicolas Mielleistre (!).
Estimant que les faits rapportés sont exacts , M. le procureur Berger donne, au sujet de la requête des suppliants, un avis favorable.
Le Conseil , composé des personnages suivants : Comte de Sponeck, de Goll, de Goll fils, Goguel, Jeanmaire, Beurnier, E. Goguel et Gropp, propose alors au duc d'accorder aux suppliants une diminution de cinq sols par mesure sur le prix de leur adjudication.
En tant qu'on voulût faire quelque chose, franchement on ne pouvait moins faire !
Mais la dîme n'était pas la seule redevance à laquelle le vin fut soumis. 11 y avait aussi VAngal permettant de le débiter en détail. De plus, on ne pouvait en opérer la vente au tonneau qu'à l'expiration du Bamin , période de veute que se réservait le seigneur, soit pour lui même, soit pour ceux auxquels il l'affermait.
(î) Archives Nationales. Fonds Montbéliard.