PAR BAUDRI, ABBÉ DE BOURGUEIL
Publié par M. Léopold DELISLE ,
Meiabre de la Société.
Le poème que la Société des Antiquaires de Normandie veut bien insérer dans le recueil de ses Mémoires aurait besoin de longs commentaires. Il touche , en effet , à presque toutes les matières qui étaient enseignées dans les écoles du moyen-flge. Le temps et la science me font également déraut pour essayer de résoudre les nombreux problèmes qu'il soulève. Je me boinerai donc à publier le texte et je laisserai à d'autres le soin de le commenter.
Le poème est adressé à Adèle, fille de Guillaume le Conquérant et comtesse de Blois. Cette princesse avait épousé en 1081 Etienne, qui devint comte de Blois en 1088 et périt à la Croisade en 1102. Après la mort de son mari , Adèle gouverna le comté de Blois au nom de Tbibaud, son fils, et se retira en 1122 dans le monastère de Marcigny , où elle termina ses jours en 1137.
L'auteur est Baudri, qui Tut abbé de Bourgueil depuis 1079 jusqu'en 1107, et évêque de Dol depuis 1107 jusqu'en 1130. Il a composé le poème qu'on va lire avant de monter sur le siège de Dol et probablement avant la mort du comte Thibaud. Nous devons beaucoup d'ouvrages à la plume infatigable de Baudri. On a publié son histoire
188 POÈME ADRESSÉ A ADKL6, FIUE DK GUILLAUME LE CONQUERANT,
de la croisade , différentes pièces de vers , son voyage à Tabbaye de Fécamp, la translation du chef de saint Valentin à Jumiéges, la vie de saint Hugues , archevêque de Rouen , et celle de Robert d' Arbrissel. Parmi les ouvrages de Baudri qui n*ont pas encore vu le jour, il Taut distinguer un recueil de poésies, dont le manuscrit original, formant, un petit volume in-8'' de 152 feuillets, est au Vatican, sous le n° 1351 du fonds de la reine de Suède. Ce recueil avait particulièrement attiré Tattention de mon ami André Salmon : peu de temps avant sa mort , il s*en procura une copie qu'il a léguée à la ville de Tours , avec ses autres collections sur Thistoire de la Touraine.
C'est d'après la copie déposée à la bibliothèque de Tours que j'ai établi le texte du poème adressé à Adèle. Pour les 88 premiers vers j'ai suivi la leçon qu'on trouve dans le t. IV des Scriptores de Duchesne et dans le t. CLXYl de la Patrologie de Migne. Pour un autre passage (vers 2â5 à 560), je me suis aidé d'une copie faite par André Duchesne (1) , d'après le manuscrit original qui appartenait alors à Petau. D'importantes corrections m'ont été fournies par M. de Saint-Maclou , qui a bien voulu collationner mon texte sur le manuscrit du Vatican.
La donnée du poème est fort simple. Raudri décrit l'appartement de la comtesse Adèle, tel qu'il l'avait vu en imagination. C'était une vaste salle allongée , dont les murs étaient couverts de riches tapisseries. Sur un mur on voyait la création , le paradis terrestre et le déluge. Sur le deuxième se déroulaient les événements de l'histoire sainte , depuis Noë jusqu'aux rois de Juda. Sur le troisième l'œil suivait les scènes de la mythologie grecque, le siège de Troie et l'histoire romaine. Une tapisserie représentant tous les détails de la conquête de l'Angleterre était tendue autour de l'alcôve , dans laquelle était dressé le lit de la princesse.
Lia voûte était une imitation du ciel avec les constellations; des places particulières avaient été réservées aux sept planètes. — Le pavé était une grande mappemonde sur laquelle on distinguait les mers , les fleuves , les montagnes et les villes principales du globe.
Le lit était orné de trois groupes de statues : le premier se composait
(l) Cette copie est à la Bibliothèque Nationale, dans le volume XLIX de la collection de Duchesne.