CHAPITRE VIIL
ÉCOLES SPÉCIALES. — ÉCOLES FONDEES PAR l'aGADÊMIE A ROUEN, 0(J PLACEES SOUS SON patronage: écoles de CHIRURGIE ET DE BOTANIQUE.
Dans son testament du 4 février 1733, Tabbé Louis Le Gendre,
chanoine de la cathédrale de Paris, écrivain laborieux et connu par
d'estimables travaux historiques, témoignait ses regrets de ce que, à
ff Rouen , ville si célèbre et qui avait produit, dans tous les temps, de
si beaux et de si bons esprits , il ne se fût point formé de société de
gens de lettres, et que, pour animer la jeunesse, on n'y distribuât
point de prix honorables et publics. » Pour aider à combler cette lacune, le généreux abbé léguait aux conseillers de Rouen, sa ville natale, une rente de 1,100 liv. qui devait servir à l'établissement de jeux floraux ou de prix de beaux-arts et de mathématiques. Il laissait, du reste, à ceux qu'il chargeait de l'exécution de sa fondation, la liberté de changer les prix en telle autre chose qu'ils croiraient mieux convenir (1).
Si Rouen ne possédait pas encore de société littéraire, ce n'était pas que les éléments fissent défaut (2). On les eût trouvés sans peine dans la magistrature, dans le clergé, parmi les professeurs du collège, l'un des plus renommés de toute la France, parmi les médecins dont plusieurs étaient connus pour joindre à la connaissance de leur art celle de la
(i) Le Gendre, néàRooen, paroisse St-Étienne-la-Grande-Église, 12 janvier 4659, mort à Paris le 1" février 4734.
(2) Haillet de Couronne, secrétaire de 1* Académie de Rouen, a joint celte note à son ébauclie de VÉloge de Descamps, rédigée par lui vers 1805 : < A l*époque de Tarrivée de Descamps, Rouen étoit décoré d*un collège considérable, dirigé par un ordre d^hommes dont la vie toute studieuse n^oflroit personnellement entre eux d^autre considération que celle d'un constant et excessif travail; Parmi eux régnoit Tamour et rhabitude de Télude, une érudition immense, sans cesse alimentée, d^un côté, par Témulation qui feisoit Tesprit propre de cet ordre et, d^un autre côté, par l'attention, jalouse peut-être, d'autres ordres religieux qui eux-mêmes avoient des prétentions à la célébrité de Tesprit et du mérite. Ajoutez que la ville de Rouen possédoit non-seulement un clergé nombreux et sçavant, mais une multitude de magistrats du premier et du second ordre (plus de 300 magistrats), et que de tous côtés existoit une tendance aux sciences et aux arts. Sans doute un patriote, quelque jour, s'élèvera pour donner à ce simple aperçu le développement nécessaire. »
botanique et des autres sciences naturelles. Malheureusement il ne s'était
point rencontré d'hommes dMnitiative qui eussent osé secouer le joug de
la routine et prendre leur parti de ces ennuis et de ces dégoûts par lesquels il faut nécessairement passer pour fonder une œuvre nouvelle. On était arrivé pourtant à une époque où ces obstacles avaient singulièrement perdu de leur force. Les sciences et les arts, plus universellement, sinon plus sérieusement cultivés que par le passé, assuraient à ceux qui se livraient à leur étude une considération qui leur avait été refusée jusqu'alors et comme un rang dans la société. Les plus grands et les plus haut placés n'étaient plus insensibles à la vanité littéraire, sentiment absolument inconnu à leurs ancêtres. Partout il se fondait, avec la faveur des villes et du gouvernement, des sociétés littéraires et des académies. 11 était impossible que la ville de Rouen ne se décidât pasjà suivre ce mouvement qui marque dans l'histoire littéraire du XVIIl' siècle, surtout après que le vœu patriotique de l'abbé Le Gendre, annoncé dans le Mercure de France ^ approuvé par toutes les feuilles du temps , eût montré le but en offrant les ressources nécessaires pour Tatteindre.
Quelques années à peine s'étaient écoulées depuis la mort de ce savant ecclésiastique, qu'il s'établissait à Rouen, par les soins de MM. De La Roche, De Moyencourt et Le Cat , une association scientifique qui fut en état de prétendre à la protection de la ville et au legs dont elle était dépositaire.
Le 20 septembre 1740, ce dernier écrivait à Fontenelle : t La ville de Rouen commence à avoir honte de ne se distinguer que par le commerce de ses marchands. Les sçavants en tout genre qu'elle a fournis aux plus illustres académies lui persuadent qu'elle est encore capable d'un commerce plus noble et non moins utile. Quelques amateurs des sciences ont formé le dessein de réveiller les autres de leur assoupissement. Us ont commencé par former un jardiu de botanique dans lequel ils ont eu des conférences sur cette matière.
« Le nombre des associés grossissant , on a bâti une belle serre qui a attiré des curieux physiciens, mathématiciens, anatomistes dont la société s'est enrichie. Rientôt la botanique est devenue un champ trop serré pour cette compagnie. Elle a étendu ses vues à proportion des talens des nouveaux agrégés. »
DANS L'ANClEiN DIOCÈSE DE ROUEN, 281
Cette association ne se forma pas sans quelques diflScuUés , ainsi qu'on devait s'y attendre dans un pays fidèle à la coutume, porté moins que tout autre à la nouveauté , complètement affranchi des engouements de l'enthousiasme et des entraînements de Timagination. Dans une lettre adressée à M. de Cideville , où il lui raconte toutes les circonstances de l'histoire de la naissance de l'Académie, Le Gat s'exprime ainsi :
« En janvier 1741, je déterminai M. Pigou (1) à être de cette association , et je me souviens qu'il le fit par un grand acte de complaisance et que j'eus besoin d'estre aidé par M. Pigou , car on estoit honteux alors d'estre apellé académicien (2) .
i Vous seul, illustre amy, n'avez jamais rougi de ce nom ; nous dînions alors toutes les semaines chez vous avec Lanoue et ensuite avec M. de Béthencourt. Je vous informay de tous nos progrès ; vous y pristes un intérest sensible. Vous osâtes enfin vous déclarer pour nous en pleiue et bonne compagnie. »
Ce ne fut cependant que le 12 août ïlkh que furent signées les lettrespatentes portant établissement d'une académie des sciences, des belleslettres et des arts à Rouen.
11 fut heureux pour cette société d*avoir, pour protéger son berceau, des administrateurs éclairés et bienveillants , tels que le duc de Luxembourg, gouverneur de la province ; Camus de Pontcarré, premier président du Parlement ; de La Bourdonnaye, intendant de la généralité , d'avoir pu s'adjoindre des correspondants tels que Lemonnier, Pingre, Bréquîgny, Cochin; de compter pour académicien résidant un homme aimable et généreux comme Cideville , des hommes de talent comme Le Gat, Descamps , Bouin et Pinard.
Mais quel qu'ait été le mérite des travaux de celte académie, rien, assurément, ne lui fit plus d'honneur que la part qu'elle prit à la fondation ou à la direction des écoles publiques de chirurgie , de botanique , de dessin.
(1) M. Pigou était conseiller aa Parlement.
(2) Le Cat s*ezprime ainsi dans un projet dMntroductlon à Thistoire de TAcadémie de Rouen : « Notre compagnie naissante avoit encore plus besoin d'être soutenue dans la propre enceinte de la \ille qu^au dehors. G*est presque 8*aificher comme sçavant ou bel esprit que de prendre le titre d'académicien j et dans ce qu^on appelle le mondes peu de gens ont ou le privilège de le faire impunément, ou le courage de courir les risques de la singularité que Tignorance s'efforce d'y attacher. >
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d'hydrographie et de mathématiques qui ont brillé à Rouen dans la seconde moitié du dernier siècle. Plusieurs , par une faveur assez singulière, conservèrent» jusqu'à la Révolution , pour directeurs ceux-là mêmes qui les avaient fondées ; et il n'en est pas d'où il ne f^oii sorti un nombre considérable d'hommes distingués. Outre ces écoles qui lui appartiennent en propre , il y en eut d'autres auxquelles elle accorda sa protection et au succès desquelles elle ne manqua pas de contribuer.
L'histoire de ces divers établissements n'a été, pour ainsi dire, qu'effleurée dans les premiers volumes de V Histoire de l'Académie de Rouen, composés au commencement de ce siècle, par M. le D' Gosseaume. Il m'a été facile d'ajouter des renseignements nouveaux à ceux qu'il a déjà publiés. Mais, lors même que mes recherches ne m'auraient rien appris qui n'eût été dit par mon savant devancier, il m'eût été impossible de ne point parler de ces écoles dans une étude générale sur les anciens établissements d'instruction publique du diocèse. Une telle omission eût formé une lacune trop considérable et l'on eût été assurément en droit de me la reprocher.
École darmtomie et de chirurgie. — Cette école est , par sa date , la première des écoles spéciales dont nous avons à nous occuper. Elle fut due à l'initiative de Le Gat et précéda de quelques années seulement l'établissement de l'Académie , qui la prit sous son patronage et se chargea de la distribution des prix aux élèves les plus méritants.
Il faut, cependant, se garder de croire qu'il n'y avait pas eu à Rouen, avant Le Gat, de leçons d'anatomie et de chirurgie. Il faut seulement entendre qu'il n'y avait pas eu ou, tout au moins, qu'il n'y avait plus de cours régulier de ces deux sciences. Elles étaient enseignées particulièrement par chaque maître à ses aides et à ses' apprentis.
11 est certain, en effet, qu'il s'était fait à Rouen, au XVI' siècle, une sorte d'enseignement public de la chirurgie, non pas par les soins des chirurgiens, comme cela paraîtrait naturel, mais par ceux des médecins. On en trouve la preuve dans cet article des Statuts du métier et art de chirurgie approuvés par lettres-patentes en forme d'édît, données à Fontainebleau , en février 1563, et par arrêt du parlement de Normandie, du 8 mars 1565: « Les maîtres seront tenus de permectre et
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donner congé à leurs aprentifs et autres serviteurs d'aller ouyr les lectures de chirurgie qui se feront par les médecins, lesquels aprentifs et serviteurs, pour leur esgard, seront tenus et astraincts d'y aller et continuer, s'il n'y a empescbement raisonnable (1). i
Ces cours se faisaient encore au XVIP siècle, si l'on s'en rapporte à un mémoire du collège des médecins (2), rédigé vers 1703, où nous lisons ce qui suit : < Les médecins de Rouen ne se sont pas contentés de voir les démonstrations anatomiques et les opérations de chirurgie, ils ont encore enseigné et pratiqué les unes et les autres. Dans l'établissement du collège, leur premier soin fut de nommer deux docteurs : Quorum alter chirurgis^ alter fharmacopœis prœlegendi curant suscipiat... Us bonorërent ces deux docteurs de la qualité de doyens en charge. Geux-cy se sont acquittez de ces fonctions jusqu'au décanat de maîtres Baron et Barasin. Pour lors, les chirurgiens, plus orgueilleux que leurs prédécesseurs, commencèrent à croire qu'ils en sçavoient plus que les médecins; ou plutôt, plus soigneux du peigne, de la savonnette et du revenu des barbes que de Tanatomie et des opérations de chirurgie , ils obligèrent leurs serviteurs de demeurer dans leurs boutiques et les privèrent des avantages qu'ils recevaient de ces leçons des médecins. >
La subordination de la médecine à la chirurgie, nettement et aigrement posée en principe dans ce mémoire, avait été consacrée par l'édit de 1692, suivant lequel il devait être établi, dans toutes les villes du royaume , un professeur d'anatomie en la personne du médecin du Roi et un anatomiste en celle du chirurgien royal. Dans les chefs-ctœuvre pour la réception des chirurgiens, dans les assemblées pour les opérations publiques, le médecin figurait comme exerçant seul la licence Renseigner et de faire lecture; il siégeait à la tète de la table sur un fauteuil. Le chirurgien occupait une place moins relevée ; il n'avait pour s'asseoir qu'une chaise ou un escabeau. C'était le médecin qui prescrivait à l'anatomiste ce qu'il devait et comment il devait démontrer. Les termes des statuts de la Faculté de Paris étaient formels sur ce point:
(1) Arch. de la Seine-Inf. F. de la communauté des chirurg^iens de Rouen.
(3) Arch. de la Seine-Inf. Mémoire în-â* imprimé. Ce mémoire a d(i être composé conformément ù unt délibération du collège des médecins (8 octobre 1703)» citée par M. Avencl, Le collège des médecins de Rouen, p. ii&8.
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€ Doctor non sinat dissectorem evagari sed contineat in officio dissecandi et demonsirandi ea qvœ enarraverit anatomica. » Aux termes du même édit, les aDatomies devaient être faites gratuitement et à portes ouvertes, par UD médecin chargé d'en faire le discours et par un chirurgien chargé d'en faire la démonstration. Ils avaient droit Tun et Fautre à une rétribution de 50 livres.
Il ne faudrait pas croire que cette prééminence de la médecine fût un fait particulier à la France. Elle était générale par toute l'Europe et remontait bien au-delà de ce moyen-âge qu'on rend responsable, à tort et à travers, de tous les préjugés de l'antiquité avec lesquels il n'avait point rompu et dont plusieurs devaient longtemps lui survivre (1). Chez les Grecs et les Romains, en effet, ne voit-on pas la chirurgie considérée comme une profession d'un ordre inférieur et des esclaves s'y livrer sous la direction des médecins ? Ce fut par suite de cet ancien usage qu'en France on la réputa un art mécanique, illibéral, dérogeant à la noblesse, emportant exclusion de la qualité de notables bourgeois, des charges municipales, et à plus forte raison des emplois de la magistrature. A Paris même, bien qu'elle y fût pratiquée plus habilement que partout ailleurs (2), les chirurgiens, rangés parmi les gens de métier, tenus en dehors de l'Université , ne venaient qu'à la suite des charpentiers et des couvreurs. La Coutume de Paris, art. 17, ne trouve à citer après eux que les t serviteurs laboureurs et autres mercenaires (3). * Une circonstance, disonsle, contribua à maintenir et peut aussi servir à excuser, jusqu'à un certain point, un semblable préjugé. La chirurgie était depuis un temps infini confondue avec la barberie (&), et il faut convenir que des raisons d'intérêt firent accepter volontiers par les chirurgiens cette confusion déplorable; non-seulement ils ne songèrent pas à s'en offenser comme d'une insulte à la dignité de leur profession , mais , en plus d'une cir-
(1) Sur la subordination des chirurgiens aux médecins, V. Verdier, La Jurisprudence particulière de la chirurgie en France^ Pam, il6à, !•' vol., p. 533 et suiv.
(2) Les progrès de la chirurgie furent si rapides et si célèbres dans le siècle de Louis XIV, t qu*on venoit à Paris des bouts de TEurope pour toutes les cures et toutes les opérations qui demandoient une dextérité peu commune. • (Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxxiii.)
(8) Verdier, ouvrage précité.
(â) t II n'y a guère plus d'un siècle, dit Verdier, i«' vol., p. A, qu'on a mis en France» ou pour mieux dire dans toute TEurope, de la distinction entre un chirurgien et un barbier. >
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constance, ils s'en prévalurent comme de l'un de leurs plus avantageux privilèges.
Il est permis de supposer que ce fut une raison de ce genre , plus encore que le désir de ne point subir en public une préséance gênante, qui poussa les chirurgiens de Rouen à renoncer, presque aussitôt après la déclaration de 1692, aux anatomies publiques. Ils alléguèrent comme excuse le défaut de sujets nécessaires pour les opérations et prétendirent que , Tanatomie ne pouvant avoir lieu, ils étaient en droit de refuser aux médecins les 50 livres, prix du discours anatomique. Le mauvais vouloir était trop sensible pour que les médecins pussent voir dans ce refus autre chose qu'une déclaration de guerre. Ils présentèrent donc requête au bailliage et en obtinrent, le dernier juillet 1697, une sentence qui prescrivit au chirurgien royal de demander chaque année , entre la Toussaint et Noël, les cadavres disponibles pour les dissections et, à son défaut, autorisa les médecins à les demander eux-mêmes et en leur nom. La même sentence reconnaissait à ceux-ci le droit de se faire indemniser par les chirurgiens des dépenses faites pour la délivrance des cadavres, et de réclamer les 50 liv. du discours anatomique. Les chirurgiens portèrent appel au Parlement; des mémoires furent écrits pour et contre avec une extrême vivacité. L'irritation fut poussée si loin que des injures on en vint aux voies de fait. François Le Noble , docteur-médecin, fut insulté de la manière la plus grossière sur le théâtre anatomique par les chirurgiens et par leurs apprentis , pendant que son collègue, M. Desfontaines, exposait les opérations chirurgicales (1).
De guerre lasse , après bien des débats, une transaction fut conclue, le d mai 1709, entre les deux communautés ennemies. Il fut décidé que, lorsqu'il s'agirait de recevoir un chirurgien, l'aspirant se rendrait chez le médecin du Roi et le prierait humblement de se trouver à la réception. Deux fauteuils seraient placés sur une même ligne. Après que le médecin du Roi aurait choisi celui qui lui plairait, le chirurgien royal lui adresserait la parole en ces termes : f Vous platt-il, Monsieur, que nous fassions entrer l'aspirant? i Même aveu d'infériorité dans cette formule de réception : < M. le médecin du Roi et toute la communauté
(1) M. le D' Avenel, Le Collège de médecine de Rouen, p. 13d-Jâ7.
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TOUS reçoivent » Quant aux rôles des uns et des autres dans lesanatomies publiques, ils étaient ainsi réglés : « L'année anatomique commencera le 20 octobre et finira le 5 avril de chaque année, pendant laquelle les chirurgiens seront tenus de se faire délivrer, à leurs frais, le premier sujet qui se présentera pour en faire publiquement une dissection anatomique ou un cours d'opérations de chirurgie, lesquelles se feront dans leur chambre commune, dans laquelle il n'y aura qu'un seul fauteuil destiné pour le médecin du Roi ou celui qu'il commettra à sa place pour en faire le discours ; et à faute de fournir un subjet dans ledit temps » après en avoir été advertis, les chirurgiens y seront contrains et sera payé au médecin qui aura fait le discours la somme de 50 1. Lorsqu'il ne se présentera point de subjets pendant ladite année , le médecin du Roy ne pourra rien exiger de la communauté ni faire rejeter Tanatomie ou les opérations» qui auront manqué, à l'année qui suivra. »
L'accord établi par cette transaction fut de courte durée. Il cessa à l'époque du rétablissement des charges de lieutenant du chirurgien du Roi (1) qui avaient été remplacées, depuis 1692, par celles de chirurgien royal (2). M. De Gouey, devenu , moyennant finance, lieutenant de M. Maréchal, et se fiant dans le crédit de celui qu'il représentait, se refusa, presque immédiatement après sa nomination, à l'exécution de la transaction de 1709, Il contesta au médecin du Roi le droit de présider aux actes des récipiendaires, et comme le collège des médecins lui intenta un procès à ce sujet, il fit évoquer Taffaire au parlement de Paris en vertu du. droit de committimm dont jouissaient le premier chirurgien et ses lieutenants. Convaincu de concussions par ses confrères , M. De Gouey fut bientôt après obligé de s'expatrier ; mais le principe qu'il avait soutenu ne fut point abandonné pour cela et le procès suivit son cours.
L'efiet le plus clair de toutes ces contestations, fut d'interrompre
(1) Aux tcnnes de la déclaration de septembre 1679, le premier chirurgien du Roi (c^était alors Charles Fraoçois Félix) avait le droit d^instiluer des lieutenants dans toutes les Tilles, bourgs et autres lieux du royaume. Ce pouvoir lui fut enlevé parTéditde février 1693, et lui fut rendu par celui de sept. 1728» D'après ce dernier édit , les lieutenants du premier chirurgien devaient être choisis parmi trois maitrea de chaque communauté de chirurgiens que désignaient les officiers municipaux. ( Verdier, ouvrage précité. )
(2) Suivant les médecins la différence était grande, comme qualification honorifique, entre médecin du Hoi et chirurgien royal»
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complètement, pendant plusieurs années, les cours d'anatomie et de chirurgie, en admettant qu'on puisse donner le nom de cours à des leçons faites de loin en loin et dans les conditions que nous avons fait connaître. Si nons recherchons en quelles mains était remis renseignement public d'nne science aussi intéressante, nous ne trouverons guère à citer qu'un nommé Nicolas De Jeanson, lequel sMntttulait démonstrateur en chirurgie et en anatomie. Il était venu à Rouen vers 1733 pour y continuer Texercice de son art et les instructions publiques quMl se vantait d'avoir faites pendant trente ans à Paris; mais, au bout de trois années de séjour , il fut contraint de se retirer. On avait découvert qu'il se livrait à un commerce clandestin de squelettes, et que d'ailleurs il avait été exclu de la communauté des chirurgiens de Paris pour crime de faux (1).
Faut-il nous étonner, après cela, de voir l'intendant de la généralité, M. de Gasville, écrire à Maurepas qu'on n'aurait pu citer à Rouen c aucun chirurgien véritablement habile, aucun homme capable de faire une opération un peu considérable (2) ? •
Telle était la situation de la chirurgie et des chirurgiens lorsque LeCat (â) s'établit à Rouen. Nommé, en 1728, chirorgîen de l'archevèque, Mgr de Tressan, il avait obtenu au concours, Tannée suivante, la place de chirurgien en chef de l'Hôtel-Dîeu. Déjà il s'était fait connaître avantageusement par plusieurs mémoires sur la chirurgie. Il revint à Rouen après la mort de Mgr de Tressan. De suite , il comprit l'utilité qu'il y avait de fonder dans cette ville une école de chirurgie et l'honneur qu'il s'attirerait en dotant le pays d'un établissement aussi précieux. Dans cette entreprise, il eut pour lui les encouragements des plus hautes autorités de la province. Mais les médecins et surtout ses collègues , dont son mérite pourtant relevait la profession , furent . unanimes pour le combattre.
Il fut reçu, le 17 mai 47âft, maître chirurgien à Rouen, par le grand chef-d'œuvre et après avoir subi les examens ordinaires qui ne duraient
(1) Arch. de la Seine-Inf. F. de la commanauté des chiniipens. Mémoire'de M. Gosselin : Les Barbiers et tes Chirurgiens,
(2) Arch. de la Seine-Inf. C, 85.
(8) Claude-Nicolas Le Cat, né à Blérancourt (Picardie) le 6 septembre 1700.
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pas moins de quatre à cinq semaines. On voit par la délibération des chirurgiens du 13 juillet de Tannée précédente, quMIs avaient accueilli peu favorablement ses premières démarches. A leurs yeux, c^était un étranger, sinon même un intrus. SMls consentirent à lui permettre de passer ses examens , ce fut uniquement dans la crainte de déplaire au premier pré* sident, M. de Pontcarré, qui s'était déclaré son protecteur (1).
Voici en quels termes Le Cat raconte la fondation de son école dans une lettre à Cideville du 11 octobre 1751, conservée dans les archives de TAcadémie de Rouen :
c M. de Tressan étant mort à Pasques 1733 , je revins à Rouen flxer mon séjour, et, Thiver de cette mesme année, je fis des cours particuliers d'anatomie. Dans le mesme temps , je faisois ce qu'on appelle le chefd'œuvre pour ma maîtrise. Je remportay cette année le prix à l'Académie de chirurgie, et je fis deux tailles heureuses à Dieppe.
< En 173& , estant maître à Rouen , je fis des cours particuliers d'anatomie et d'opérations où assistèrent beaucoup de garçons chirurgiens, ce que je continuay les années suivantes , dans lesquelles je me donnay de grands mouvements pour établir un amphithéâtre dans mon hôpital. Cette entreprise me brouilla avec les religieuses, les religieux, Tadministration et le public mesme (2). J'échouay malgré la chaleur de M. de Pontcarré à me soutenir, malgré une visite de M. l'evesque d'Avranches, son ami, par toute la maison, malgré des devis d'architectes qui attestoient
(i) Les chinirgieos étaient fondés à lui opposer sa qualité d'étranger. Vainement les statuts de Paris portaient que les maîtres de cette ville qui voulaient se foire recevoir ailleurs ne seraient tenus à aucune nouvelle expérience. Enregistrés au parlement de Paris, ils ne pouvaient avoir force de loi que dans le ressort -de cette cour, et pas ailleurs. L*édlt de 1582, dont les maîtres auraient pu s*antoriser n*avait été enregistré à Rouen que sous modiGcation formelle du 6* article, à la charge que ceux qui prétendraient être reçus chirurgiens dans cette ville, seraient tenus de faire chef-d'œuvre suivant le règlement. C^est ce qui fut allégué contre un sieur Dalibourg, nonobstant les plaintes des chirurgiens de Paris, qui pourtant avaient intéressé à leur cause le comte de Maurepas. Le juge de police de Rouen prononça en faveur des chirurgiens de Rouen, et sa conduite fut approuvée par le procureur général et par l'intendant. Cependant, on voit par la lettre de ce dernier à Maurepas que le Conseil donnait parfois des arrêts pour que tel ou tel maître de Paris Tût reçu dans des communautés de prorince , par grûce et sans tirer ù conséquence. Arch. de la S.-Inf., C. 85. — Le Cat garda rancune aux chirui^iens de Rouen dtt mauvais accueil qu*ils lui avaient fait à ses débuts. II vécut toujours en dehors de leur communauté et s'abstint de prendre part à leurs délibérations. Son nom ne figure qu'une fois sur leurs registres i c'est au bas de son acte d'admission à la maîtrise.
(3) V. un autre récit de Le Cat, dans son histoire ms. de l'Académie jusqu'en 1765.
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la possibilité de construire un amphithéâtre dans l'endroit que j'avois désigné. Je fus donc obligé d'aller déterrer les morts à Saint-Maur (t) et de les passer par les portes comme je pouvois. J'y fus pris plusieurs fois^ les cadavres saisis , des]sentences rendues contre les quidams déterreurs. Ces accidents firent beaucoup de bruit , me firent haïr du peuple, mais estimer des honnêtes gens , et allumèrent l'émulation parmi les gens de l'art.
c Enfin, le 9 mars 1736, j'obtins de la ville la porte Bouvreuil , et de l'Hôtel-Dieu des cadavres de Saint-Maur, qu'ils dévoient me faire transporter à Bouvreuil , où ils me dédommagèrent d'environ la moitié des frais que je fis pour la construction de l'amphithéâtre tel que vous l'avés vu. J'y commençay des cours publics. Que firent mes ennemis? Us soufflèrent la populace qui fermenta et fondit à coups de pierres sur mes garçons qui alloient avec le bannot de l'Hôtel-Dieu à Saint-Maur. Je fus obligé d'y aller avec la cinquantaine et d'en faire mettre en prison trois à quatre des plus. mutins. On m'accorda, à la fin, de les prendre à l'Hôtel-Dieu mesme, au grand mécontentement des religieuses. J'ouvris le cours d'anatomie, cette année 1736, par un discours sur l'utilité et la nécessité de cette science. Il y eut un grand concours de monde à ce discours et aux cours anciens d'anatomie et d'opérations.
« En 1737, je poursuivis des patentes; M. le chancelier promit beaucoup, et ne tint rien.
« Je les obtins enfin en 1738 , mais avec la condition de continuer à enseigner gratis , parce que M. Orry (le contrôleur général) ne vouloit point entendre parler de me rien donner sur les octroys. Je fis construire là tribune que vous connoissés ; j'ouvris le cours de cette année par un discours sur les puissances de l'économie animale qui est au commencement de m^ Physiologie. J'eus un monde infini, et jusqu'à 18 femmes^ dans ma tribune.
(i) La rareté des cadavres avait été, pendant longtemps, la cause des faibles progrès de Tanatomie» Les chirurgiens ne pouvaient avoir à leur disposition que les corps des suppliciés. Sur ceux-là seulement la justice se reconnaissait quelque droit. Il paraissait injuste que, dans des établissements religieux et charitables, Tadministration disposât des corps, contrairement à la volonté présumée des mourants et au voeu des familles. On peut cependant citer, dès le XVI* siècle, quelques exemples qui prouvent que Tadministration hospitalière n*était point absolument hostile aux études anatomiques. (Archives de THÔtel- Dieu de Rouen. Délibératioiis des il avril et 7 juillet 1556.)
290 ÉTABLISSKMKM D*1NSTRUCTI0N PUBLIQUE
« Le Parlement 9 en considération des grandes dépenses que j'avois Taites et que je faisois encore pour mes leçons gratuites , me donna cette année et la suivante 1,000 h de gratifications. »
L'établissement en règle de Fécole d'anatomie de Rouen est postérieur ûe ili ans à la Déclaration de Louis XV , portant création de cinq places de démonstrateurs dans Tamphittiéâtre pulrfic de St-Cosme à Paris (septembre 1724 (1)). Les autres écoles ne vinrent qu* après celle de Rouen. Celle de Montpellier Tut fondée en 17/il , celle de Lyon en 17/i5, celle de Rordeaux en 1752, celle de Toulon en 1754» celte d'Orléans en 1759.
Le titre de professeur obtenu par Le Cat causa une pénible impression à ses rivaux , et probablement aussi quelque surprise. Depuis quelque temps déjà , le succès de son cours avait ouvert les yeux aux cbirurgîens. Us avaient compris, mais trop tard, ce qu'ils auraient dû faire. Le regret les prit d'avoir laissé à un seul homme tout l'honneur d'une école qu'eux-mêmes, avec plus d'accord et de désintéressement, ils auraient pu établir et prendre à leur charge. Le 13 décembre 1737,. avant que les lettres-patentes fussent encore délivrées, une députatioD avait été nommée , sur la proposition de M« De Moyencourt (2) , pour présenter à Messieurs de ville et du Parlement les remontrances de la communauté, au sujet de l'école de chirurgie à fonder, et pour les prier de permettre que cet établissement fût confié au corps entier, au Meu de l'être a l'un de ses membres.
Peu de temps après, les chirurgiens adressèrent au Chancelier une supplique où ils lui exposaient que, la chirurgie embrassant beaucoup d'objets d'une am|de discussion, il était impossible qu'un seul homme suffit à développer les secrets d'un art si étendu. Lui confier tont l'enseignement de la chirurgie c'était , à les en croire , attribuer à un privilégié une sorte d'empire sur ses confrères et courir le risque de mettre la désunion au sein de la communauté. Ils demandaient , en conséquence, qu'il y eût à Rouen autant de démonstrateurs quMl y en avait à Paris; que le choix en fût fait par les magistrats sur la dési-
(1) Ce fut la première consécration lég;ale du droit d*enseigner attribué à des chiruiiKiens en dehors des. facultés et des collèges de médecine.
(2} M. De Moyencourt nommé lieutenant du premier chirurgien le 22 août 1786»
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Ignation de la commiiDauté , ainsi que cela se pratiquait pour la nominatiou des lieutenants et greffiers du premier chirurgien, conrormément à redit de 1723. Les démonstrateurs auraient partagé également entre eux les fonds que la ville destinerait à Técole. Ils émettaient le vœu, pour exciter l'émulation, qu'un prix fût proposé tous les deux ans par les démonstrateurs et fût décerné en assemblée publique. Quant au local, il s'offrait naturellement à l'esprit: c'était celui que la ville avait déjà concédé et qui , « jusqu'à présent , n'avoit point paru incommode pour les différentes opérations que le sieur Le Cat et d'autres chirurgiens y avaient fait en présence du public, i
De leur côté, les médecins, après avoir pris l'avis de la faculté de médecine de Paris, avaient assigné, le 20 mars 1739, Le Cat au bail* liage de Rouen, pour lui faire interdire de prendre les qualités de docteur et de professeur, de faire des démonstrations de chirurgie avec la robe longue et le chaperon. Ces poursuites n'eurent pas le résultat qu'ils en attendaient, et les leçons de Le Cat continuèrent avec plus de succès que jamais, surtout après que son école eût été définitive* ment fondée.
Les médecins changèrent alors de tactique. Us tentèrent de rétablir les cours d'anatomie et d'opérations de chirurgie, interrompus depuis plus de vingt ans, propter intensam litem et nimiam chirurgicorum superbiam. Us décidèrent, à l'unanimité, que le médecin du Roi donnerait, chaque année alternativement, des leçons d'anatomie et de chirurgie gratis, ad majorem collegii gloriam et reipublicœ utilitatem. M. Fleury, médecin du Roi, s'en chargea le premier (6 novembre 17/^5). Il se flattait de l'espoir que M. De Moyenconrt, lieutenant du premier chirurgien, favoriserait un projet étranger à tout calcul d'intérêt et qui semblait n'avoir pour but que l'instruction des élèves en chirurgie ; mais il ne tarda pas à être détrompé. Les chirurgiens prétendirent n'avoir plus de leçons à recevoir des médecins et refusèrent nettement de faire cause commune avec eux. Rebutés de ce côté, les médecins continuèrent, seuls et pour leur compte, leurs attaques contre l'ennemi commun.
Ils essayèrent de l'intimider par la menace d'au procès; et quand ils virent qu'ils n'avaient point à compter sur les autorités locales , ils adressèrent directement au Chancelier des plaintes très-vives et contre
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LeCat, et contre toute la communauté des chirurgiens. Le Chancelier leur demanda des explications : il voulut savoir pourquoi la transaction de 1709 n'avait pas été homologuée au Parlement, quels étaient les termes de leurs statuts, de combien de membres se composait leur collège, quel était le nombre des élèves qui suivaient le nouveau cours, et si Tinstruction qu'ils recevaient ne pouvait pas être considérée comme suffisante. Le collège répondit sans hésiter qu'il n'était pas admissible qu'un seul homme pût remplir exactement la place de professeur et de démonstrateur d'anatomie et de chirurgie, tout en s'occupant de la pratique de son art; que , dans le Tait , les démonstrations en question n'avaient été jusqu'alors ni aussi régulières ni aussi étendues qu'il eût été désirable , et qu'elles avaient plutôt un caractère de curiosité que d'utilité. A les en croire , les lettres-patentes avaient été obtenues sur un Taux exposé ; on avait fait entendre au Roi qu'il n'y avait personne à Rouen en^ état de donner des leçons d'anatomie et de chirurgie ; et elles avaient été enregistrées au Parlement, sans les formalités que demandaient la justice et la prudence : le collège n'avait été ni appelé ni entendu pour y faire opposition. Quant à l'interruption des leçons publiques qui avait fourni un prétexte à l'usurpation de LeCat, la faute n'en pouvait être imputée aux médecins : c'était aux chirurgiens seuls qu'il fallait s'en prendre. Venaient, à cette occasion, d'amères récriminations contre le mauvais vouloir de ces anciens subalternes devenus d'orgueilleux et d'intraitables rivaux, et de pénibles aveux sur la situation qui, depuis de longues années déjà, était faite à la médecine. Le collège, composé de plus de vingt docteurs au XVII® siècle, n'en comptait plus que 8. Les chirurgiens, au contraire, avaient vu leur nombre augmenter. Ils étaient trente, non compris ceux qui n'étaient pas jurés, et ils avaient pris un tel ascendant sur les esprits qu'ils en étaient venus à faire mépriser les médecins. Affectant à leur égard l'indépendance, non-seulement ils ne les appelaient que dans des cas fort rares ; mais encore , parfois , ils ne souffraient pas que les malades les appellassent et se mêlaient directement et ouvertement de traiter les malades à leur place. « Il s'ensuit , c'est ainsi que se termine ce curieux mémoire , que la désolation est portée au sein des familles , que les règlements sont très-mal observés , et que le comble est mis au discrédit de la médecine. »
Ce qui est certain c'est qu'un grand changement s'était opéré dans la situation relative des médecins et des chirurgiens. Les uns déploraient un abus, assez scandaleux, selon eux, pour légitimer l'intervention de l'autorité ; les autres se félicitaient à un progrès qui devait, dans un avenir prochain, aboutir à une émancipation complète.
L'espoir de ces derniers ne fut pas déçu. Les statuts qui leur furent donnés au mois d'avril 1752 n'exigeaient plus la présence du médecin du Roi à la réception des aspirants en chirurgie. L'examen se faisait par le lieutenant du premier chirurgien , par les prévôts et par deux maîtres tirés au sort. De nouveaux statuts du mois de février 1756 attribuèrent, il est vrai, un certain rôle au médecin du Roi dans cette cérémonie ; mais c'était un rôle purement honorifique. Ainsi , le médecin du Roi devait être averti trois jours à l'avance par l'aspirant, assisté de son conducteur pour être présent à la tentative, au premier et au dernier examen. On lui donnait la place d'honneur à la droite du lieutenant ou de celui qui présidait en son absence, et on lui payait 3 1. pour son assistance. A cela se bornaient ses prérogatives. On ne lui reconnaissait pas le droit d'interroger l'aspirant, ni de donner son suffrage pour son admission ou son refus»
Ces mêmes statuts témoignaient des efforts faits par l'administratioi» pour favoriser l'étude de la chirurgie. L'art. Iiil était ainsi conçu : « La semaine d'anatomie et d'opérations ne pourra se faire que sur un cadavre humain , lequel sera préalablement visité par le lieutenant du premier chirurgien et les prévôts en charge, et sera le dit cadavre délivré gratis et sans frais par ordonnance des juges lorsqu'ils en seront requis. •
Vers le même temps, des lettres-patentes obtenues à la sollicitation de M. Pichaut de la Martinière, premier chirurgien du Roi, effaçaient les distinctions humiliantes qu'on avait établies entre la médecine et la chirurgie. A partir de ce moment, les chirurgiens furent censés exercer un art libéral et admis aux honneurs et aux privilèges attachés à cette qualité. Us furent compris dans la classe des notables bourgeois et cessèrent d'être assujettis à la taxe de l'industrie. Par une faveur toute spéciale, <:haque maître eut la faculté de faire exempter deux de ses élèves du tirage à la milice (1).
(1) Le projet de ces letlres-patentes avait été enToyé en communicatioD aux mtendants par le contre-
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Après avoir ainsi relevé la condition des chirurgiens, en général, le gouvernement crut le moment opportun de réaliser , pour ceux de Rouen » le vœu qu'eux-mêmes avaient exprimé d'être associés à cet enseignement, objet depuis plusieurs années de leur jalousie. Il inséra donc dans le règlement de 1756 les articles suivants:
Art. 29. — c Outre le professeur démonstrateur royal en chirui^e, déjà établi dans la ville de Rouen et qui sera toujours et à l'avenir nommé par S. M. sur la présentation de son premier chirurgien , la communauté se choisira elle-même, à la pluralité des voix , quatre autres maîtres pour enseigner et démontrer publiquement toutes les parties de Tart et science de la chirurgie dans l'amphithéâtre royal... lequel aura dorénavant le titre d'école publique de chiruipe.
a Tant ledit professeur, nommé par S. M., que les quatre autres, élus par la communauté, seront à l'avenir et toujours choisis dans le nombre des ma!tres-ès-arts de ladite communauté des maîtres en chirurgie de Rouen qui auront au moins dix années de maîtrise.
« Les cadavres nécessaires pour la démonstration seront, suivant l'usage, délivrés gratuitement et sans frais par ordonnance des juges, lorsqu'ils en seront requis; défenses sont faites aux barbiers, perruquiers et à leurs garçons, d'entrer dans ladite école à peine d'amende, et aux élèves en chirurgie d'y assister avec épées , cannes ou bâtons. Ils seront tenus de s'y comporter avec respect , à peine de punition exemplaire.
Art. 30. — « Il sera donné à chacun des quatre professeurs démonstrateurs, nommés par la communauté, 50 liv. par année, des deniers de la bourse commune. »
Ces dispositions attribuaient aux chirurgiens une prérogative quils auraient dû, ce semble, accepter avec empressement. Le contraire arriva pourtant, soit que chacun d'eux tint à ses cours particuliers, soit qu'il
leur général, M. de Séchelles. L'intendant avait donné un avis Ikvorable. Suivant lui, il ne devait y avoir d'exœption, quant aux privilèges, que pour ceux qui tiendraient boutique ouverte de barbcrie. On volt par la réponse de ce magistrat que Tintention du premier cliirurgien du Roi était de fiilre interdire formellement aux chirurgiens de Rouen ce genre d'industrie trop vulgaire (Arcfa. de la S.-Inf., C 87]. Un autre changement s'opéra entre les années 1758 et 1768^ les chirurgiens de Rouen prirent le litre de collège au lieu de celui de communauté.
leur déplût de prendre sur la bourse commune les 200 lîv. de traitement Pour un motif ou pour un autre ils firent opposition à ce règlement et le Parlement fit droit à leur requête en mettant cette restriction dans son arrêt d'enregistrement du 22 mars 1760: « En ce qui touche les art. 29 et 30, il sera libre à la communauté de démontrer publiquement et gratuitement comme par le passé, sauf à ladite communauté à se retirer par devers nous pour obtenir rétablissement de démonstrateurs, conformément à ce qui se pratique pour la ville de Paris, en exécution des lettres-patentes du mois de septembre 1724. »
Le Cat resta ainsi sans conteste, par le fait de l'impuissance avérée de ses confrères à rien fonder, le seul professeur de Técole d'anatomie et de chirurgie de Rouen. Il faut, du reste, reconnaître que, si lourde qu'elle fût , la tâche qu'il avait acceptée ne parut pas au-dessus de ses forces. Amoureux de la gloire et de toute sorte de gloire , parfois aveuglé par la vanité , il racheta amplement ce défaut par une extrême activité , par un véritable savoir et par un réel désintéressement. Pour lui, du moins, la noblesse fut la récompense de longs et d'éclatants services. Le Rw voulut honorer en lui l'auteur d'ouvrages utiles, le professeur du premier cours de physique expérimentale qui eût eu lieu à Rouen, le fondateur de deus établissements importants de cette ville: l'école d'anatomîe et l'Académie des sciences, belles-lettres et arts. Les lettres d'anoblissement sont datées de Versailles, janvier 1762. Elles furent enregistrées sans frais au Parlement et à la Chambre des Comptes, en témoignage de reconnaissance.
Le Cat mourut quelques années après, le 21 août 1768, âgé de 68 ans. Il fut inhumé le lendemain dans la nouvelle église de l'Hôtel-Dieu. Sa mort fut un deuil public , et de tous côtés on s'empressa de rendre hommage à sa mémoire (1). 11 Iqissa pour lui succéder dans ses fonctions de lithotomiste de la province, de démonstrateur et de chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, son gendre, Jean-Pierre David, auquel il avait fait assurer sa survivance. Quel que fût le mérite de Le Cat , David ne se
(1) Eloge de Le Cat, par M. Ballière-Delaisement (lu à la séance publique de rAcadémie de Rouen le 2 août 1769). — Eloge de M. Le Cat, par M. Valendn, du collège royal de chirurgie de Paris.— Londres^ 1769. — Autre éloge de Le Cat, dans le Mercure de France^ avril 1769. — Le portrait de Le Cat a été greTé par WiUe, son ami et Pami de Descamps, associé de FAcadémie de Rouen.
montra guère inférieur à son beau-père (t). Gourdin qui les avait connus particulièrement l'un et Tautre , reconnaissait dans le dernier non seulement du talent, mais un véritable génie. David est surtout €onnu par ses observations sur la nécrose. Il mourut à Tâge de kk ans, le 22 août 178/i. M. Laumonier lui succéda comme professeur et démonstrateur royal de chirurgie et d*anatomie , litbotomiste pensionnaire et chirurgien en chef de THôtel-Dieu (2). Cette nomination se fit contrairement aux prétentions de la communauté des chirurgiens de Rouen, qui s'étaient empressés, à la mort de David, de choisir entre eux cinq démonstrateurs particuliers, MM. Grillon , Pillore , Ruby, Leschevin et Gamare pour professer : 1^ Tostéologie et les maladies des os ; 2^ Tanatomie ; 3^ les opérations ; &'' la physiologie et Thygiène ; S^^ la pathologie et la thérapeutique.
Le projet d'établir à Rouen une école plus complète d'anatomie et de chirurgie fut repris par le gouvernement, à la sollicitation du premier chirurgien, M. Audouillé (3). On avait reconnu partout que, de la liberté indéfinie accordée aux maîtres d'instruire autant d'élèves qu'ils le jugeraient à propos et sans que ces derniers fussent obligés de demeurer avec eux , il arrivait que plusieurs maîtres faisaient enregistrer par le greffier du premier chirurgien du Roi un plus grand nombre d'élèves qu'il ne leur en fallait réellement comme aides ou suppléants, et même que quelques-uns faisaient passer pour maîtres des gens sans qualités. On voulut remédier à cet abus et obtenir de meilleures garanties d'instruction en obligeant les élèves à faire deux ans d'étude dans une école approuvée, sans préjudice de l'obligation qui leur était imposée d'exercer avec application et assiduité, pendant trois années, chez les maîtres en chirurgie , et pour mettre cette école sur un pied convenable , on
(i) Voyez une Noiice sur tes ouvrages de David (Joarnal de Nonnandie, 1785, p. i89). — V Eloge de David, par M. Godefroy^ Précis de C Académie de Roven^ 180â, p. 108. » Extrait d*an ms. de Dom Gourdin, Précis de la même Société, 1867.
(2) M. Laumonier, chirui^ien-major de Meti, Ait nommé chirurgien en clief de THÔtel-Dieu sur ia recommandation de Parmentier, censeur royal aux Invalides. Arch. de la S.-Infl, C. 998. Il fut agrégé non sans quelques difficultés, au collège des chirurgiens de Rouen. Il lui fallut pour se faire admettre la protection déclarée du premier chirurgien. V. Délib. du collège des 25 fév. et 15 juin 1785.
(3) V. lettres-patentes enregistrées au Parlement le 38 janvier |786.
DANS l' ANCIEN DIOCÈSE DE ROUEN. 297
sollicita de la ville une subvention annuelle de 1,500 1. sur les octrois (1), Le projet honore le gouvernement de Louis XYI; il n'avait évidemment pour objet que i le bien de la ville de Rouen et de la province. » Il échoua pourtant par l'opposition de la communauté des chirurgiens et de THôtel-de* Ville. Les chirurgiens entendaient conserver le droit d'enseigner et de former des élèves, appartenant, de tout temps, à chaque maître. Le corps de ville fit valoir l'état des finances municipales, à peine suffisantes pour faire face aux charges ordinaires ; il déclara c que toutes les parties d'instruction qui pouvaient concourir à former des élèves dans l'art de la chirurgie étaient remplies d'une manière qui ne laissait rien à désirer par le chirurgien en chef de l'Hôtel- Dieu et par deux professeurs qui lui étaient adjoints , l'un pour la botanique, l'autre pour les accouchements. »
UAlmanach des cinq départements de la Normandie de 1791 ne mentionnait encore d'autre cours public d'anatomie que celui de M. Laumonier , qui avait toujours lieu à l'amphithéâtre de Bouvreuil. On avait l'espoir d'obtenir un local plus convenable et de voir le professeur joindre à ses démonstrations une école d'anatomie pratique et former pour l'instruction des élèves une collection de pièces anatomiques.
On doit citer parmi les élèves les plus distingués de cette école, MM. Du Fay, Léchevin, Lamauve, Pillore et Blanche.
École de botanique. — Ce fut en 1736 seulement que quelques personnes, appartenant pour la plupart au collège des médecins de Rouen, songèrent à s'unir pour l'établissement d'un jardin botanique en cette ville (2).
D'après le règlement primitif, les associés étaient au nombre de neuf et pouvaient s'adjoindre cinq élèves. Ils nommèrent pour président et démonstrateur M. Tiphaigne de La Roche , docteur en médecine , et pour dissertateur M. De Moyencourt, lieutenant du premier chirurgien du Roi. Le dissertateur devait , à des jours déterminés , faire des leçons sur la partie physique de la botanique (â).
(i) Lettre da comte de Vergcnnes à rintendant en lui transmettaDt la lettre de M. AndoulUé» d féy. 1785. Arch. de la S.-Iiii:, C. 85.
(S) Antoine Du Fay, Thibaut, les abbés Berlaol, Goérin, etc.. Hi$U de PAeadimU de Rouen, t. V, p. 3SA.
(3) Règlement d'une société de pereonnes qui $e sont unies pour l'établissement tPun jardin botanique^ aux Arch. de TAcadémic.
298 ÉTABLISSEMENTS D'INSTRDCTION PDBLIQIJE
M. de La Roche avait loué à ses confrères, pour une somme modique, une portion de son vaste jardin, situé au faubourg Bouvreuil. Une serre y fut construite aux frais de l'association, en 1739. M, d*Angerville , que la réputation de sa science avait mis en relation avec les botanistes les plus célèbres de Tépoque, employa tous ses soins à Penricbir de plantes rares et curieuses (1).
Dès 17&2, ce jardin attirait l'attention des savants. On peut en citer comme une preuve des plus honorables le désir exprimé par Baffon d'entrer en société avec les botanistes Rouennais (2), et un certificat de Bernard de Jussieu (3), de TAcadémie royale des sciences et démon^ stpateur des plantes au jardin du Roi. Cet illustre botaniste certifie '( avoir vu et examiné le jardin des plantes, tant usuelles que curieuse&y étably à Rouen par une société de physiciens et cultivé par leurs soins » ; il en atteste « Futilité pour entretenir à Rouen le goût de la botanique et aussi pour le jardin du Roy, par la facilité qu'il pouvoil y avoir de tirer de ce jardin, comme d'un lieu de dépôt, les plantes que le commerce de cette ville avec les pays étrangers , lui donnoit occasion de recevoir et de cultiver » Paris, 2 avril 1743 (4).
Le nombre des associés augmentant, ils en vinrent bientôt à concevoir rétablissement d'une société moins exclusive embrassant comme objet d'études les sciences, les lettres et les arts. Loin de perdre à cette transformation , la botanique ne fit qu'y gagner» Ce fut pendant longtemps la science la plus cultivée et , on peut le dire ausâ , la plus
(1) D^AngerviUe, plus connu à Rouen sous le nom de St-Sylvestre, né dans cçtte ville en 1706. Son opposition à la bulle Unigenitus Tempècha d^entrer dans les ordres et lui ferma également la carrière de la médecine.
(2) Lettre de Bettencourt à Gideville, mai 17ÂS : i L'abbé Guérin m*avoit parlé d*nn Rf Buifon qui est intendant ou surintendant du jardin royal de Paris et qui a fait entendre & quelques personnes qu*i] se lieroit volontiers avec notre société pour favoriser ses progrès dans la botanique. » Arch. de TAca-
demie de Rouen.
(3) U était lié avec plusieurs Rouennais, notamment avec MM. Dufay, d*Angerville, Ballière-Delaisement, Rouelle. Il était aussi en correspondance avec Tavocat de Bettencourt. Ce dernier écrit à Cidevilie, le 12 mai i7&3 : • J*ay reçu une lettre de Beiger avec la vôtre. M. de Jussieu a été sensible à mes louanges et doit m'envoyer de nouvelles graines plus rares et plus précieuses» »
[h) Arch. de l'Académie. — La Société' d'Emulation alléguait absolument les mêmes raisons pour obtenir, en Tan VI, la conservation du jardin botanique comme établissement d'intérêt public , aprèft fa suppression de l'Académie $ « C^est^au Han-eet à Roue» même que l'on débarque les plantes exotiques dont on enrichit le jardin de Paris. »
DAISS i/ANCIEIV DIOCÈSE DE ROUEN. ^9
généreusement protégée au sein de Tancienne Académie de Rouen (1). Cette compagnie n*oubUa jamais qu'elle devait surtout aux soins -qu'elle s^était donnés pour la culture des plantes son approbation comme société savante (2) et la considération dont elle n'avait pas tardé à se voir entourée.
Les premiers statuts de l'Académie, ceux àelllih, portaient n qu'il y aurait un intendant du jardin des plantes qui serait élu , avec les autres officiers , pour un an et pourrait seul être continué , auquel on donnerait deux aides, savoir un académicien de fonction et un adjoint attaché à la botanique. > M. De Moyencourt figure le premier sur les listes de l'Académie avec le titre d'intendant du jardin des plantes.
Nous sommes porté à penser que le même académicien fut , pendant plusieurs années, chargé de l'enseignement et de ce qui regardait la culture et l'entretien des plantes. En 1752, ces deux fonctions furent séparées. Le 16 août de cette année , M. Pinard (3) fut nommé professeur par l'Académie. Pendant trois ans, il enseigna sans le moindre traitement. On sentit l'utilité de son cours et l'on comprit qu'il serait peu convenable de compter indéfiniment sur le désintéressement du savant professeur. Le 20 janvier 1756 un arrêt du Conseil d'État, rendu sur le rapport de M. Feydeau de Brou, assura tout à la fois l'établissement de l'école de botanique et celui du jardin des plantes, et attesta l'estime publique qu'avaient su se concilier le professeur et la compagnie à laquelle il appartenait. Voici un extrait de cet arrêt :
« Sur ce qui a été représenté au Roi étant en son Conseil , que le
(i) Parmi les botanistes distingués qui appartenaient à TAcadémie de Rouen, ou qui lui soumirent leurs travaux, on peut citer le cheTalier Mustel, qui prétendait avoir la priorité sur Parmcntier pour la culture de la pomme de terre ; de Mongez, Vastel, Sorel, Quesoé (il cultivait dans son jardin, au Boisguiliaume , des plantes de 1* Amérique et de TAsie, et avait traduit la Septentrionalis philosophia Botanicà), Thillaye, qui, dès 1782, avait rédigé une flore des plantes qui croissent en Normandie; Dambonmey, auteur de savantes recherches sur la fucographie et surtout sur les plantes tinctoriales. En 1 780, M. Pinard consacra son cours de t>otanlque aux plantes dont ce dernier s'était occupé, afin de défendre les opinions de son ami contre Roland de La Platière, moins connu maintenant comme savant que comme ministre à Tépoque de la Révolution.
(2) c Attendu Tordre et Tabondance qui régnent dans oe jardin des plantes, qui est cultivé avac autant de soin que de succès dans notre ville de Rouea. • Lettres-patentes portant établissement de r Académie de Rouen, ilàà*
(8) Aimable-Gui-Bertrand Pinard, docteur en médecine de rAcadémie de Cwau
800 ]£tablissements d'instruction publique
sieur Pinard , docteur en médecine , agrégé au collège des médecins de Rouen et membre de TÂcadémie des sciences , belles -lettres et arts de la même ville, établie par lettres-patentes du mois de juin illili, a commencé depuis plusieurs années à démontrer gratuitement les plantes que cette Académie Tait cultiver dans son jardin, de même que celles qui naissent aux environs de la ville de Rouen, en conduisant les élèves dans les endroits oii elles croissent plus abondamment, S. M. a reconnu qu'il étoit extrêmement intéressant pour le public que la science de la botanique continuât d'être enseignée avec soin dans une ville aussi considérable que celle de Rouen, à Teffet de quoi il est nécessaire de donner à cet établissement un fondement solide et durable, ce qui ne se peut faire qu'en accordant au sieur Pinard, tant qu'il fera les fonctions de professeur des plantes, une somme proportionnée aux peines qu'il se donne et au temps qu'il y consacre et en continuant cette récompense, aux mêmes conditions , à ceux qui lui succéderont. Les revenus de TAcadémie sont trop bornés pour subvenir aux frais d'un jardin dans lequel il s'agit de cultiver les différentes plantes qui naissent dans toutes les parties du monde et dans lequel il y en a déjà un très-grand nombre, i
En conséquence, le Roi ordonnait, par cet arrêt, qu'il serait annuellement payé au professeur la somme de 1,000 liv., et à l'Académie celle de 600 liv. à prendre sur les octrois de la ville et sur ceux des marchands , à condition que le cour& de botanique serait fait tous les ans, dans la saison convenable, tant dans le jardin qu'aux environs de Rouen, sous l'inspection de l'Académie ; à charge aussi à l'Académie de faire, en général , tous les frais nécessaires pour l'entretien du jardin et la culture des plantes et d'y employer , sur ses propres revenus , et de son propre fonds, une somme de 300 1. au moins par chaque année. Dans le cas oii le titulaire, par mort ou autrement, laisserait la place de professeur vacante, ses successeurs devraient être nommés par l'Académie et ne pourraient être choisis que parmi ses membres.
En même temps que Cideville , M. de La Bourdonuaye , le duc de Montmorency-Luxembourg faisaient des démarches auprès du contrôleur général afin de faire nommer M. Pinard , professeur royal de botanique, l'Académie en faisait ^ de son côté , auprès de l'Hôtel-de-Ville de Rouen,.
DANS l'AISGIBN DIOCÈSE DE ROUEN. 301
afin d^en obtenir la concession d'un terrain plus vaste, plus commodément placé pour les amateurs et pour les élèves , et plus favorable aussi à la culture des plantes.
Dès 1751 , FAcadémie avait songé à transférer ailleurs le jardin des plantes ; elle avait fait cboix d'Eauplet et du jardin de l'abbatiale de St- Ouen (1). Des propositions avaient été faites dans ce but à Tabbé, Mgr Charles de Saint-Albin , archevêque de Cambrai , par M. de La Bourdonnaye et par Cideville. Le projet n'ayant pu réussir , l'Académie s'adressa aux écbevins et les pria de lui accorder un terrain situé près de la Seine , au bout du Cours Dauphin, que l'on avait récemment enclos de murs dans le dessein d'en faire l'entrepôt des cidres. Cette demande fut d'abord écartée; mais peu de temps après, grâce à l'intervention de M. de Brou , successeur de M. de La Bourdonnaye dans l'intendance de la généralité (2) , Messieurs de ville revinrent sur leur décision , et par une délibération du 2/i février 1757, cédèrent à l'Académie le terrain qu'elle leur avait demandé, en ne lui imposant d'autre redevance que celle d'un bouquet à ofirir tous les ans à une époque déterminée (3).
Une fois en possession de ce jardin, l'Académie y fit des dépenses assez considérables , qui la mirent dans la nécessité de contracter plusieurs emprunts et de s'imposer de lourdes cotisations. Il fallut le clore du côté du quai par une longue grille en fer , déblayer , améliorer le terrain , de manière à le rendre propre à la culture des plantes , y amener par des conduites de plomb les eaux de la Seine et les recueillir dans un bassin de maçonnerie. Presque aussitôt après , une serre chaude et deux orangeries y furent construites sur les plans de l'architecte Le
(1) Il est à remarquer qa^en 1832, lorsqu*iI fut, de nouTeau, question de changer le jardin botanique,. M. Pouchet proposa de le transférer non à Trianon, où il est actuellement, mais à St-Ouen, — Voy* Cbnsidérations sur le jardin botanique de Rouen, par M. A. -F. Pouchet, professeur d^histoire naturelle. F. Baudrj, 1851.
(2) Il avait été désigné pour lui succéder en juin 1755 : c M. de Brou, écrivait Cideville à M. Maillet du Boullaj, 7 mars 1757, est bien de ces sujets rares qui n'ont besoin ny de leur nom ny de leur place pour être souhaité dans une académie et dans toute société. Son goust , ses connoissances , la politesse de son esprit, la douceur de ses mœurs lui ouvriront toujours toutes les portes. Je crains seulement que , malgré l'égalité que nous nous sommes prescrite , sa modestie n*ait un peu à souliHr parmi nous de la distinction des talens et du mérite personnel , qui est la seule que nous nous soioos permise, b
(3) Un contrat en règle ftit passé au mois de mai 1758.
Garpentier (1). La première pierre de la serre fut posée, au Dom da duc de Luxemboui^ , par M. de Brou, le 12 juillet 1758, eu préseuce de toute TAcadémie , à laquelle faisait escorte , par uae faveur exceptionoelle , la compagnie des gardes du gouverneur de la province* Une inscription fut composée en souvenir de cette cérémonie et appliquée plus tard sur la façade de la serre. Yoici le texte de cette inscription , qui fut aussi gravée sur cuivre et posée dans les fondations , où on Fa retrouvée, il y a quelques années.
Régnante Ludovico XV — Protectore et Auspzce — DD. Fredeinco Montmorency duce de Luxembourg — Franciœ pari et polemarcho — Excolendis et demonstrandis — Quotquot uhique terrarum natura gignit — Plantis et arboribus — Hortum hune majoris et edilium mtmificentia — Concessum — Regia scientiarum , litterarum et artium — Academia — Sanitati studio decori — Optiniœ civitatis — Exomavit et dicavit. — Annjo M. DCC. LYIII{%
Plus tard, la même façade fut ornée des bustes de célébrités normandes dus à la générosité de sculpteurs associés de TÂcadémie pour la classe des arts. Lemoyne donna ceux de Fontenelle et de Jouvenet ; Pigalle ceux de Pierre Corneille et de Lémery ; Michel-Ange Slodtz celui de Tabbé Le Gendre. Le Tronton fut couronné d'une sphère armillaire en fer doré offerte par M. Le Garpentier. La porte d'entrée du jardin portait cette simple inscription :
JARDIN DE L'ACADlÎBilE H. DGG. LVIII.
(i) M. Le Garpentier avait été ramené de Paris, peut-être à cette occasion , par M. de Brou (Lettre de M. dé Brou à Cideyille). Le Garpentier était l'architecte du nouvel Hôtel-de-Ville de Rouen , dont les plans ont été donnés dans V Encyclopédie,
(2j Cette inscription fut rédigée par M. Maillet du Boullay et par Tabbé Saas. Le duc de Lnxembouix agréa Thommage, mais fit observer à 1* Académie que Frédéric était le surnom de son père, et que loi 8*appelait Charles-François ( Lettre du duc, 2& juillet 1758). — On ajouta sur la plaque de cuivre, oe^ mots:
PlIlfAEll]«Q1IC HDJCS BDiriCU LAPlDBM AU8PICIIS ET ffOKINB Stl PBOTBGTOBIS POSUIT ANNO M. DOC* LVUl.
Cette plaque a été offerte par la ville à TAcadémie ; elle décore actueliement la salle de ses séances.
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M. Gosseaume n'a pas craf nt d'aflBnner que le jardin , ainsi formé , était Tun des pins agréables jardins et vraisemblablement le plus riche de la France en plantes étrangères après les jardins de Trianon , de Paris et de St-Germain. Ce témoignage est , du reste , confirmé par celui de Noël dans ses Essais sur le département de la Seine-Inférieure , et par celui de la Société d'Émulation, dans un mémoire, de l'an YI, sur la nécessité de conserver et d'agrandir le jardin botanique de Rouen (1).
A l'époque de la révolution , il renfermait 3,000 plantes , formant de 800 à 900 genres , la plupart exotiques et plantes d'orangerie et de serre chaude (2). L'exiguité du terrain (il ne contenait pas plus de 160 perches carrées ) avait obligé de faire une très-faible part à la flore du pays.
Ce jardin était confié par l'Académie aux soins d'un officier particulier nommé intendant , qui avait sous ses ordres un jardinier en chef aux gages de 550 liv. MM. Du Fay , Thibaut , Rondeaux de Sétry furent successivement intendants , et c'est à ce dernier que l'on doit le choix qui fut fait de M. Yarin , jardinier en chef, homme aussi savant dans sa partie qu'il était modeste et dévoué (3).
Le professeur royal de botanique devait avoir pour le seconder , aux termes des nouvelles lettres -patentes portant approbation des statuts de l'Académie , deux aides , savoir : un académicien et un adjoint attachés à la science de la botanique.
En 1777 , M. Pinard désigna comme son suppléant survlvancier le docteur Gosseaume, son élève, et son collègue au collège des médecins de Rouen, auquel l'Académie doit la collection des cinq premiers volumes de ses mémoires. Celui-ci fut as^réé par l'Académie sous le titre d'adjoint au professeur et démonstrateur de botanique.
Le nom de M. Pinard est connu par plusieurs dissertations médicales et par quelques mémoires sur la botanique. 11 publia , en 1777 , le
(1) Noël ?a jusqu'à dire que le jardin de Rouen pouTait passer pour le premier de France après celui de Paris. — « Ce jardin, dît à son tour la Société d'Êmulalion, est de tous ceux de la Répubiiqne , après celui de Paris, le mieux entretenu , le plus riche, le plus susceptible d^accroissement. >
(2J Arcb. de la Seine-Inférieure. — Document de Tannée 1793. — t 800 genres, dont la moitié purement exotiques, et 8,000 espèces avec leurs yariétés. » — Noél : « 3,000 espèces de végétaux contenus dans le jardin de Rouen. »
(8) Nommé en 1776, sur la recommandation de M. Thouin, jardinier du jardin du Roi à Paris. Mémoire de la Société d^Émulation précité. •
âOA lâTABLISSEMENTS D*INSTRUCTION PUBLIQUE
catalogue du jardin de rAcadémie sous le titre de Hortus regius Aca^ demiœ Rotomagensis, et en douna une seconde édition Tannée suivante. Pendant près d'un demi-siècle, il avait travaillé à un grand ouvrage qui devait paraître sous ce titre : Système de botanique et histoire générale des plantes, etc., en plusieurs volumes in-quarto. La préface en fut lue à TAcadémie dans les séances du 21 novembre 1787, 16 janvier 1788. Les dessins destinés à l'orner avaient été composés et gravés par M""' Pinard (Marie-Anne Lemercier) , qui s'était livrée avec ardeur à cet important travail, et qui pour l'entreprendre avec plus de succès était allée prendre des leçons de M"'' Basseporte, pensionnaire du Roi au jardin des plantes de Paris. La Révolution survint et l'ouvrage ne put paraître.
On doit rappeler, à l'honneur de M. Pinard, que, pendant quarante ans , il fit presque toujours seul les démonstrations au jardin de botanique. La durée du cours était de six semaines au moins, de juin en juillet. Il y avait quatre leçons par semaine. Le choix de la saisoa et la durée de l'enseignement tenaient à ce que l'on suivait dans les démonstrations les systèmes combinés de Tournefort et de Linnée. On sait que le système du premier repose sur les corolles et celui du second sur les étamines. Il était donc indispensable de choisir pour les leçons l'époque de la floraison. Les mêmes principes avaient présidé à la rédaction de l'ouvrage de Pinard et à la classification des plantes dans la serre, les orangeries et les plates-bandes du jardin. Le cours était complété par trois herborisations à la campagne dans les environs de Rouen.
Chaque année, à partir de 1758, l'Académie distribuait des prix, à sa séance solennelle , aux élèves qui s'étaient le plus distingués dans l'étude de la botanique. On remarque , parmi les lauréats , Yalmout de Bomare, élève en pharmacie, de Morsan, près Bernay, 1758, 1760 ; Le Chandelier, 1762; Rondeaux de Montbray , 1771; Thillaye , 1772; Dubuc, 1781, 1782, 1783 ; Lamauve, 1784 ; Duméril, 1791. Ces prix, comme ceux de dessin, étaient à la charge de la ville. Le nombre des élèves variait de vingt à quarante (1).
(i) Il me parait indubitable que Bernardin de Saint-Pierre fut Tun des élèTes de Pinard. Une partie de sa jeunesse s'écoula à Rouen , et nous le trouverons à Técole de Descamps et lié avec lui. Un prix d*agricu1ture fut décerné à ce célèbre écrivain , sur la proposition de M. Rondeaux , par le Conseil général du département.
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La loi du 27 avril 1791 assujettit au serment tons les fonctionnaires publics. Malgré les instances de ses confrères , M. Pinard refusa de le prêter, et fut dès lors considéré comme démissionnaire. M. Gosseaume aurait dû naturellement le* remplacer ; mais il rejeta constamment les propositions qui lui en furent faites, t se fondant sur ce qu'il devait sa première nomination à Testime et à Tamitié de M. Pinard, et qu'il ne pourrait sans rougir se revêtir des dépouilles de son protecteur , de son ami , de son ancien maître. • L'Académie respecta des scrupules aussi honorables ; elle-même, du reste , était déjà devenue suspecte , et elle ne devait pas tarder à être supprimée comme institution de l'ancien régime. Plusieurs années s'écoulèrent avant qu'il fût question du cours de botanique ; la ville rentrée en possession du jardin se contenta de continuer ses fonctions au jardinier en chef M. Varin (1).
Quant à M. Pinard, il survécut encore quelques années à sa démission. Il mourut à Rouen, le 26 vendémiaire an Y (oct. 1796), âgé de 83 ans. Agrégé au collège des médecins de Rouen le 30 janvier 17/i2, conseiller médecin du Roi le 21 septembre 17/i& , il avait été nommé , en 1758, médecin ordinaire de l' Hôtel-Dieu , et en avait rempli les fonctions jusqu'en 1787 avec un zèle qui ne s'était jamais démenti.