XLVI HISTOIRE DE LA COMPAGNIE
Depuis 1839 , il cesse de faire partie de la Faculté et se livre aux fatigues ignorées de Téducatiou parliculière. — La confiance qu'il inspire à sa nombreuse clientèle, l'engage à fonder, en i8A/i , une institntion où se rendaient les jeunes gens de bonne famille , qui désiraient de sérieuses études préparatoires pour le baccalauréat.
En 1860, il songe à la retraite pour se livrer plus librement à ses travaux littéraires ; alors il traduit les odes d'Horace en vétéran de renseignement, laissant de côté celles que la sagesse et la prudence de TAutorité universitaire ont retranchées, d'après les préceptes de Quintilien. — Sa piété le porte à rédiger les légendes des saints, et à renouveler la traduction des psaumes de David et celle des oflSces de la Sainte-Quarantaine.
Les Mémoires de notre Société ne contiennent que detix notices de lui. La première , dans le t. IX , sur le Rouet de St-Martin de F église de GoUeviUe (Manche), et la deuxième, dans le t. XXII, sur V Ermitage Sainte-Anne à Domfront. — Il composa encore quelques biographies, entre autres celle de M. de La Londe et celle du marquis de Matban. Toujours prêt à l'appel du Recteur, il siège dans les jurys d^examens pour les instituteurs, et dans les commissions pour les concours académiques. Il se désintéresse des services gratuits par le seul plaisir d'être utile à la jeunesse qu'il avait tant aimée.
Nous avons suivi M. Latrouette d'étape en étape , et nous voyons que la vie intime de notre excellent confrère, sérieuse et obscure , comme tout ce qui est modeste et heureux , peut se résumer en trois mots r professeur aimant et aimé, ami discret et sûr, académicien par nature et par prédilection. C'était un sage et un chrétien , bon humaniste , et homme de goût ; il a été, à toutes les époques de sa vie , le modèle aeeompli de ce que doit être l'existence d'un homme sans autre ambitio» que de faire le bien sans fracas , sans éclat , dans toute la modeste simplicité d'une nature droite et saine, et dfnn cœur honnête, profondément dévoué à la religion, qui fut son guide et sa consolation.
Le lendemain du jour où nous rendions les derniers devoirs à M. Latrouette, on nous apprit qne M. Georges-Frédéric Windesheim ^ ageot-voyer en chef du Calvados , venait d*ètre trouvé mort chez lui ,. le 2A juiHet. It était estimé de nous tous, comme le doit être un coafrère exact à nos séances , rendant sans bruit des services d'autant phss
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Utiles qQ*ils étaient fréquents ; ses tournées continuelles dans le département lui permettaient de renseigner le secrétaire sur tous les faits archéologiques qu'il pouvait rencontrer.
11 nous reste encore à vous entretenir de nos deux dernières pertes : la plus cruelle et la plus douloureuse pour nous est celle de Henri- Armand Chrétien, avocat, docteur en droit, professeur suppléant à la Faculté d'Âix, mort à 30 ans 1 Notre jeune et déjà savant confrère était Tune de nos espérances. Nous vous l'avions présenté avec son parent, son émule et son ami, M. Laisné-Deshayes, et nous étions heureux de l'entendre nous communiquer les consciencieux comptes-rendus qui attestaient la vigueur et la justesse d'un esprit déjà maître de lui ; on l'a dit excellemment et nous le répétons : « Peu d'hommes , dans cette période si t souvent gaspillée de l'adolescence à la virilité , ont su inspirer autant t d'estime , éveiller plus de sympathies , se créer des amitiés aussi c durables, donner de plus sérieuses espérances. »
Né le 15 juillet 1839, Henri-Armand Chrétien, fils d'un honorable notaire de Caen, aurait continué et ravivé les traditions de son grand père qui, sous V Empire et la Restcmration^ fut l'un des premiers avocats du barreau de cette ville.
Avec de sérieuses études juridiques , il menait de front de fortes études de linguistique , d'une rare étendue. Il parlait avec élégance l'allemand , l'anglais et l'italien. Il étudiait le danois , l'espagnol , le polonais et le russe ; il avait commencé l'hébreu et le chaldéen.
Sa traduction de V Essai sur les limites de Faction de l'État, par Guillaume de Humboldt, et la solide introduction , écrite dans le style le plus ferme et le plus élevé , dont M. Henri Chrétien l'a fait précéder , lui ont valu lès éloges de la presse parisienne et de la presse anglaise ainsi que les félicitations des juges les plus compétents.
Quand on songe à l'avenir réservé à un talent si précoce , à un cœur si droit, à un caractère si loyal et si généreux, on reste confondu, atterré devant le mystère insondable de la mort I Henri Chrétien la vit et ne faiblit pas. En voyant son avenir perdu , sa mère , sa pauvre mère et sa chère sœur , abîmées dans lenr désespoir, il appela à lui les consolations suprêmes de la foi, et son énergique volonté triomphant du désordre de ses idées que la fièvre troublait , il répondit d'une voix
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ferme aux questions du vénérable prêtre qui Tadministrait. — Sa mort fut digne de sa vie ; aussi laissa-t-elle à sa mère et à sa sœur la consolation que peut seule procurer la résignation chrétienne.
Nous avons tenu à clore cette trop longue et douloureuse série de nos pertes par la nécrologie de celui qui fut, seize années durant, comme Tftme, la vie et la véritable incarnation de notre Société des Antiquaires. Aussi, Messieurs et honorés Confrères, laissant de côté tout ce que fut et tout ce que fit M. Charma en dehors de notre Société, nous ne le jugerons qu'au point de vue exclusif de membre et de secrétaire de la Compagnie. M. Antoine Charma, professeur de philosophie à la Faculté, a été admis, comme titulaire résidant, le k février 18&2, le même jour que le savant docteur Olive, de Bayeux. — Le l/i août \%khy à la séance administrative, il est élu membre de la commission d'impression ; il figure déjà le second sur la liste composée de MM. Léchaudé d'Anisy , Charma , de Formeville, Guy, Georges Mancel, Tabbé Daniel et Roger.
Le 6 novembre 18&5, il est nommé bibliothécaire et figure le premier sur la liste de la commission.
Le 9 août 1850, il est élu président et maintenu comme bibliothécaire.
Enfin, le 9 août 1853, il devient le secrétaire de la Société, fonction qu'il remplit jusqu'au jour de sa mort, le vendredi 5 août 1869.
Dans la séance publique du 31 juillet 185&, sous la présidence de M. le sénateur Prosper Mérimée , directeur , M. Charma remet en vigueur l'usage, autrefois établi dans notre Société, de rendre, chaque année , au public un compte substantiel de ses travaux, c Cette pratique, tempot rairement suspendue , vous me permettrez , disait-il , de la reprendre « aujourd'hui ; nous ne saurions que gagner à rester fidèles aux traditions f que nous ont léguées nos glorieux fondateurs. »
De là, Messieurs, cette belle série de nos comptes-rendus qui sont des modèles du genre.
La Société, fondée en novembre 1823, avait déjà trente années de travail et de bon renom ; elle en était à son 20' volume des Mémoires, lorsqu'il y a seize ans , le 9 août 1853, M. Charma l'épousa ; ne la trouvant pas assez majeure, son premier soin fut de lui constituer deux nouveaux parrains: M. Tonnet, préfet du Calvados, et M. Boulatignier , conseiller d'État, pour la faire reconnaître personne apte à hériter, en la
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faisant déclarer Établissement A' utilité publique. Il dirigea la publication de cinq Yolames entiers, les 20% 21% 22% 24" et 25'' ; de plus, trois livraisons des 23% 26* et 27® volumes de nos Mémoires. Mais ajoutons qu'il créa , en 1860, le Bulletin^ son enfant de prédilection, auquel, il faut bien l'avouer, sa tendresse complaisante sacrifia un peu ses aînés , qu'il trouvait assez forts et assez vigoureux pour n'avoir plus besoin de tant desoins minutieux prodigués à la faiblesse du nouveau-né. Il nous disait l'année dernière : « îioire Bulletin, que des juges compétents regardent comme l'un des deux c recueils de ce genre, qui donnent le mieux le mouvement scientifique « de notre province , en est à son cinquième volume et à sa neuvième « année 1 — A tel point de vue que chacun se place pour apprécier cet esprit éminent, cette intelligence d'élite, chacun reconnaîtra que l'action de M. Charma a été puissante et a contribué à l'illustration et à la propagation de la gloire de notre Société des Antiquaires de Normandie. Elle lui doit d'abord d'excellents travaux, tels que ceux sur Lanfranc et sur saint Anselme, pour ne citer en ce moment que les meilleurs ; elle lui doit surtout l'impulsion que son ardente énergie imprimait à tout ; elle lui doit cet exemple de la ténacité dans le travail, cette soif et cette passion de savoir qui avaient poussé l'éloquent professeur de philosophie dans le domaine de l'antiquaire; car, portant, dans ce nouveau champ d'exploration, la flamme qu'il communiquait à tout , nous le vîmes se délasser des études spéculatives en fouillant de ses mains un tas de pierres oii il avait cru reconnaître quelques débris de tuiles romaines, et en parcourant tous les endroits oti nous étaient signalés quelques vestiges d'un camp romain» ou quelques ruines féodales, ou mieux encore, ces dernières années, une hache en silex : tant il avait le respect du temps si court de la vie. Il s'acharnait, en dépit du soleil et de la pluie, à interroger le sol comme pour lui arracher le secret d'un passé, trop mystérieusement couvert d'un Yoile que tous nos efforts sont impuissants à soulever entièrement. Son œil s'illuminait soudain, il croyait saisir le mot de l'énigme ; mais sa haute raison lui faisait secouer la tête, tout en voulant ne pas désespérer de comprendre plus tard et de ressusciter des générations ignorées ou oubliées dans leurs cercueils de pierre.
On a dit et répété que M. Charma ne fut jamais en réalité un véritable antiquaire dans toute l'acception du mot. Je ne sais; et cela importe peu»