ABBAYE DE TROARN
L'abbaye de Troarn , dont les dernières ruines ont été , il y a quelques années, transportées par la fantaisie archéologique d'un propriétaire à l'entrée du parc d'un petit château moderne, s'élevait, on le sait, sur le bord des vastes marais qui occupent la vallée de la Dives, depuis le Ham, commune de Cléville, jusqu'à la mer. Son domaine était moitié terre et moitié eau , et ses principaux revenus se tiraient de l'exploitation de la chasse, de la pêche et des nombreuses salines qu'elle possédait sur le littoral. Son histoire, qui n^a pas encore été faite, aurait, à ce point de vue, pour notre province, un intérêt tout particulier. Sou fondateur, Roger de Montgommery, — Rogerius ex Nori/imannis Nortkmanniis, magni autem Rogerii filim, — lui avait donné, avec le bourg de Troarn et l'alleu de Bures, de nombreux villages situés dans les environs, et,
(1) Arch. du Cal?» — Reg. invent. siip. ôx.^ ^• 288 et 288.
(2) Du. domaine maritime^ e(c.;broch. iD-8* de 128 p.» par G. L. J. BoUrie, juge de paix de Garentan. St-Lo, i867i p. 6A.
(8) Arch. du Galv.— Vidimus do là avril sur papier. Fonds Dangoin.— Cette collection sera prochainement publiée par la Soc. des Ant.
11^56 us DROITS DE MER
entre autres, à Basneu ville, un lieu appelé Crèvecœur, Crepicor^ où il y avait deux pêcheries (1). Elle avait reçu, en outre, de plusieurs bienfaiteurs : à Dives, six salines; à Yaraville, deux salines et quatre sextiers de sel ; à Sallenelles , vingt sommes de sel ; à Lion-sur-Mer , un pêcheur avec sa terre, son bateau et ses poissons, m mari, in portu^ in batellis et in piscibus (2) ; à Bures, Fîle Raaulet (3) et l'île de Robebomme avec le village, villam et insulam que dicitur Reimberthomme (û).
Dans le Gotentin, l'abbaye possédait, à Réville, un pêcheur avec sa terre, cum iino piscatore et terra ejus^ et la dîme du gras poisson (5) ; et enfin , en Angleterre , le prieuré de Rogenthon , diocèse de Chichester , avec les pêcheries qui en dépendaient (6). Nous ne parlons pas ici des autres possessions de l'abbaye, qui ne lui attribuaient pas de droits maritimes.
L'importance et le nombre des salines avaient rendu nécessaire une administration spéciale. On avait créé dans le monastère l'oOice du salinier, et on y avait affecté un fief qui prit le nom de/î^/" au Salinier; son nom primitif était Vauréal (7). Il s'étendait sur les paroisses de Va* raville , du Buisson , de Merville , de Sallenelles et de plusieurs autres localités (8) ; il comprenait le gravage, le varec, les dunes et plusieurs pesches le long des dites dunes, et, en outre, la pêche dans la rivière la Dives.
En l/i99 , les dunes et bagues du Buisson étaient données en bail ; mais le propriétaire du fief au Salinier se réservait expressément le varesq de la mer (9). Il paraissait en être autrement pour la garenne de Merville, peuplée, comme de nos jours, d'innombrables lapins ; on l'affermait, en 1759, moyennant une certaine redevance et sans obliger le
(i) Charte de foDdatioD, ▼idimée en 1269 par Henri III, publiée dans le Caru norm. (ap. Mém. des Ant.). t.XVl,n»767.
(2) Arch. da CaW. — Fonds de Troarn. Charte du (milieu du XIII* siècle , liasse non classée.
C8) Arch. du CaW. — Charte de 1808, même liasse*
(k) Grands rôles de TÉchiq. (édit d'Anisy), p. 199. Charte de donation du comte de Ponthleu, en 1190*
(5) Cart norm., n* 767, sup* ciu
(6) Id., eo(/. loc»
(7) Arch. du Calv. — Arrêt d*enregist. au Parlement de la vente du flef, 18 novembre 1778.
(8) Arch. du Calv.— Vente à Gefle du 31 décembre 1778.
(9) Arch. du Calv., carton blanc, n* 1»
EN BÂSSE-NORMÂNDIE AU MOYEN AGE. &57
fermier à rendre aucun compte de la quantité de gibier qu*il prendrait pendant la durée , de sa jouissance ou qu'il laisserait à Texpiration de son bail ; de plus, il partageait avec le bailleur le gravage de la côte qui s'étendait le long de la garenne (1). |
Les archives du Calvados renferment un certain nombre d'aveux, aux dates de 150/t, 1561, 1570, etc., qui attestent ces droits de Tabbaye. — Ils lui furent cependant contestés à diverses reprises. En 1575, quatre tonneaux remplis de cidre étaient venus à varecq sur la paroisse dii Buisson ; le seigneur du fief au Salinier réclama contre le prieur de Troarn la récompense qu'il prétendait lui être due ; le sergent de l'amirauté réclama, les épaves au nom du roi et les prit en séquestre. Une sen-* tence de Jehan Pouyer, lieutenant de M. l' Admirai de France au siège de Gaen, ordonna que les parties produiraient, dans un délai qui leur fut imparti, leurs pièces et leurs justifications (2). Les aveux postérieurs à cette sentence, entre antres ceux du 26 août 1695, indiquent que Tabbaye fut maintenue dans sa possession (3), ainsi, d^ailleurs, qu'on peut aussi l'induire d'un mandement de Gilles Jehan, sénéchal de l'abbaye , daté du 7 août 1580 (6).
Le domaine de Lion-sur-Mer s'était accru des terres que le prieur et les religieux de Briwetown, en Angleterre, possédaient dans cette paroisse. En 1261 , les chanoines anglais et les moines normands ne pouvant, sans une difficulté extrême, des dangers , des pertes et des dépenses considérables, percevoir réciproquement les revenus de leurs biens d'Outre- Mer, firent un échange qui fut ratifié par saint Louis. L'abh^^^ *Je Troarn exerça par ses vassaux les droits de pèche à la mer et de /arec
(1) Areh. du CaW., pièce en parchemin non classée.
(S) Id., id«, carton ncp. ctf*
(8) Id,, ibid. — On nous permettra de signaler dans ce carton blanc une pièce datée de 1274, relative aux Associations fraternelles qui s^établissaient à cette époque entre les abbayes. Il s'agit, dans cette pièce, d'une lettre d'association entre Montebouig et Troarn tant in vita quam in mortes Dans une longue dissertation, rédigée par dom Albéric Devienne (curé et sacristain de Troarn, mort en 1691), dans le but d'établir les droits d'exemption de son monastère, Tauteur attribue cette association à la renommée de régularité que les religieux de Troarn s'étaient faite depuis leur premier abbé dom Durand. — La liasse dont nous parlons ici renferme encore de nombreuses pièces relatives aux droits de l'abbaye sur la rivière la Dives.
{k) Arch, du Galv*, carton sup^ cit.