‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 171 sur 204 · TROUVÉES, EN MARS · texte numérisé non relu

TROUVÉES, EN MARS

A. 8^-OXJBN DE HOXJÉlSr;

Par m. l'abbé COCHET,

Membre de la Société.

Parmi les nombreuses allégories que Tautiquité noua a léguées^ une des plus belles , ce me semble , est celle du temps découvrant la v^ rite. Cette noble image, appliquée d'habitude aux actes de la vie bamaine , regarde avec beaucoup plus de raison les faits encore incomnis de r histoire. En eifet^ combien de découvertes a faites de nos jours la science historique , au moyen des recherches de rérudition et des iii^ vestigations de Tarcbéologie ? On peut dire que Tantiquité est sortie vivante de son tombeau , grâce aux efforts tentés de toutes parts pour la résurrection des races mortes et des civilisations éteintes. UÉgypte» l'Assyrie, la Grèce et l'Italie ont été interrogées tour à tour, et cette terre des premiers hommes a livré des secrets que l'histoire n'avait pas enregistrés dans ses pages. Il en est de même aujourd'hui et la Gaule, de la Bretagne et de la Germanie.

Le voile que le temps a jeté sur la vie de nos pères est si épais, que des légions de pionniers et des siècles de labeurs suffiront à peine pour en déchirer quelques coins. Pour nous, qui avons passé notre vie à éclairer quelques-uns des recoins perdus de notre histoire , nous nous sommes surtout attaché à la sépulture de l'homme et nous avons cherché la

T«OTIG£ SUR DES SëPULTURUS CHBKTIENNëS. &83

laouère dans la uuit du tombeau. Pour y parvenir, dous nous sommes fait une lampe en terre cuite, que, pendant près de quarante ans, nous avons remplie de Thuile de nos sueurs* C'est, ce vase à la main, que nous avons abordé le tombeau des générations et que nous avons essayé de classer la poussière bumaine, sur laquelle le temps avait jeté un suaire en apparence impénétrable.

Nous avons interrogé la pierre muette des tombeaux. Malgré son silence profond, nous avons essayé de la faire parler. Nous lui avons demandé son âge et sa nationalité. Puis , pressant davantage nos questions, nous avons demandé à la pierre où se heurtait notre bêche quelles mains l'avaient taillée et quelles générations elle renfermait dans son sein.

Il fout bien le dire , rarement dans le passé on a autant déchiré le sol et remué la terre que de nos jours ; aussi , pour bien préciser notre situation , nous dirons que nous ne sommes jamais entré dans ces dortoirs de rhomme antique que wr les pas d'un maçon ou d'un terrassier, d*un Toyer ou d'un ingénieur. Cette fois, ce fut un jardinier-^paysagiste f^i i&ous ouvrit la porte de la nécropole que nous allons décrire. C'est à la suite du Le Nôtre rouenoais que nous avons pu interrc^^ une icouche qui commence à la première de nos civilisations, pour s'arrêter au seuil de la Beoaissance , cette aurore du monde moderne.

Il nous faut raconter ici à quelle occasion s'est faite notre dernière fouille ; nous dirons ensuite quels importants résultats elle nous a donnés.

Dans les premiers jours de mars 1871 , je visitais les opérations de nivellement et les mouvements de terrain que faisait pratiquer la Mairie de Rouen dans l'ancien jandin des moines de St-Ouen , devenu propriété municipale. Après avoir interrogé diverses tranchées profondes , mais où je ne reconnus que des remblais de «iifféretfls siècles assez rapprochés de nous , j'arrivai à un trou formé par Fextraction d'na marronnier enlevé carrément, avec toutes ses racines, d'après tes principes les pins récents de l'horticulture. La ooudhe de terre qui «n était sortie laissait voir un vide d'environ ft°',25" de profondeur. Dans cette cavité, peu im*< portante par elle-même , je ne fus pas médiocrement surpris de ren«contrer un cercueil en ^ pierre de Yergeié , plus étroit aux pieds qu^à la tâte^ eu un mot, un sarcophage ayant tous les caractères de l'époque

&8& nOTICB SDR DES SÉPULTURES CHRÉTIENNES,

mérovingienne. Nous le reproduisons ici. Évidemment , ce cercueil

CBBCDBIL MiROVINGIBN ( DODBN, SAINT-OUSIf, 1871).

n*était point à sa place primitive ; mais il n*en appelait pas moins toute mon attention sur un quartier qui s^annonçait comme éminemment sépulcral.

En effet , dans la coupe du terrain , on voyait çà et là percer des ossements provenant d'anciennes sépultures. J'apercevais également quelques débris de vases funéraires, et un ouvrier me remit, comme sorti de cette tranchée, un joli vase en terre blanche recouvert de vernis verdfltre , qui avait dû servir autrefois à contenir Veau bénite dans une inhumation du moyen-âge. Il aura ensuite été jeté dans la tombe d*où il est sorti sain et sauf. Nous reproduisons ici le charmant échantillon , qui est resté au musée départemental.

Alléché par de si belles espérances , je résolus d'interroger un coin de terre qui se présentait sous d'aussi favorables auspices. Secondé par la bienveillance de M. Beaucantin , jardinierpaysagiste chargé du travail municipal , je m'y livrai dès les premiers jours de mars et j'y restai jusqu'à la fin du même mois. L'espace que j'interrogeai n'avait pas moins de 12 mètres de longueur sur 10 de largeur ; je descendis parfois jus-> qu'à 5 mètres 80 centimètres de profondeur.

J'étais loin de me douter que je touchais à Tune des plus curieuses nécropoles que j'aie rencontrées de ma vie et que j'allais trouver id

TA8B A BAD BÏNITB, ZT* SlICLB (BOUER, BAIRT-ÛDBIf, 1871)»

TRODV^BS, EN MARS 1871, A SA1NT-0UBN DB ROUEN. &&&

la justification et le complément de toutes mes données sur les sépnl^ tares de nos pères , pendant la période chrétienne qui ?a du VIP aa XY* siècle, de saint Ouen à Jeanne d*Ârc. Pourtant c*est ce qoi est arrivé et ce que j'ai hâte de consigner ici, car c^est, pour moi, une page démonstrative de tout ce que j'ai appris, écrit ou enseigné, sur les sépultures pendant les mille ans environ qu*a duré le moyen-flge.

La première couche de sépultures ne m'a donné que des inhumations sans cercueils de pierre. J'avais toujours pensé que, parmi nous, l'usage d'enterrer dans la pierre avait cessé vers le XIII* siècle et que, si l'on trouvait encore quelques sarcophages du temps de saint Louis, on ne devait plus en rencontrer de Philippe le Bel à Louis XI ( XIT"" et XV* 4nècles ).

Les sépultures que je trouvais ici donnaient raison à mes conjectures , déjà basées sur un grand nombre d'observations. Dans toute cette couche funèbre , où les ossements abondaient , il ne s'est rencontré qu'un seul cercueil de pierre , celui dont j'ai parlé. C'était un ancien tombeau dépaysé ou , si l'on veut, mobilisé au XIV* ou au XV" siècle, le produit d*une fouille ou d'une découverte quelconque,, que l'on aura transporté ou utilisé par piété ou par fantaisie.

Déjà nous avons constaté pareille singularité à Sigy en 1857 (1) et à Lamberville en 1859 (2). Mais les sépultures régulières , celles qui n'avaient pas subi d'altération et qui possédaient tout le caractère de leur temps, étaient des inhumations chrétiennes orientées est et ouest, et qui avaient été mises en terre , quelques-unes dans des coffres de bois , mais le plus grand nombre avec un simple linceul. Des quelques cercueils de bois qui avaient existé ici, il ne restait, pour les trahir, que des clous en fer , indiquant que les planches avaient une grande épaisseur (de 3 à & centimètres).

Mais ce qui donnait la date de ces sépultures , c'étaient les vases à charbon , dont nous avons recueilli un certain nombre. Je n'estime pas à moins d'une trentaine les vases que nous avons rassemblés. Toute cette céramique avait les caractères qui distinguent la poterie bien

(i) Procès-'Verbaux de la Commiitian des Antiq^ de la Seinô'lnf.f L II, p. 90u (3) L'abbé Cochet, Notice hist, et arekioL sur les anU franq* et . Vigiiêe de Loméervt'/fo, p» ii. — Id., La Picardie^ t III, p. SâS.

i|86 NOTICE SUA DES SEPULTURES CBBÉTIBNIfBS,

coDBDe du XIII* au XV' siècle. Le XIV* y dominiit. Ud ou deux étaient

en terre, blanclie à food bombé , à collet et i

parois côtelés. Nous donnoos ici uh de ces

vases, qui a été recueilli entier et qui est resté

aa musée de Rouen. Des vases d'une identité

parfaite arec ceux-ci ont été recueillis à

Fécamp en 1656, à Auffay en 1861 (1), à

Leure , près le Havre, dans la tombe de Pierre -i

Berrenguier (XIII' siècle ) (2), k St-Wandrille

en !86i (3) , à LiUebonne. àSigy (û), à rab-,;;;."^^^*'.'^^",^"™^^

baye d'Aumalc eu 1859 (5) , et au Cfttillon ,

près Bénouville-sur-Orne, en 1851 (6). Nous reproduisons ici quelqM»

UDfl des vases que nous venons de citer.

T>su DD ini* iitcLB (civnitm n li sEirii-trtFÉUECBB).

(1) Protêt •terbaux de (a CommiMiion da Àntitj. dt ta Seiat-lnf,, t, II, p. 179.

lï) IM., p. 74.

(R| L'abbé Cochet, Fouitlei faiies, en 1B6I, d rabba^e de Sl-WandrilU, p. 9 et 10

{&) Id., SéptUI. gaul^ ron^M /Van^., p. ni, SSl.

(S) U., La i^onOt/l* lérie, 7< aimée, p. TJi, 71. 1

(0) Chaima, Bapport tur la fçuiUa exécutif* au CdtiUontnUH.f^ tttt 3k. -

TROUVÉES, EN KARS 1871, A SAlNT-OUEn DB ROUEN. tl^J

Pour les autres , j'en ai surtout distingué de deui sortes : les pre» miersen terre btanche, les derniers en terre rongeAtre. Ceux en terre' blaocbe avaient une anse et ane ouverture sans collet. An fond de ees vases et sur les bords, on trouve du vernis verdâtre mal distribué. De ce inéine vernis on remarque également quelques taches sur la partie extérieure. Des vases analogues à ceux.-cl ont été rencontrés à Boa>' teilles (1), au Petit'Appeville (2), à Rouxmesnil (3), à Neufch&tel (â), à Hassy , à Auffay (5) , etc. Les vases en terre rose ont aussi une anse , un fond bombé , une ouverture sans collet. Le vernis verdâtre y est plus abondant et mieux répandu au dedans qu'au dehors. Comme aucun des vases de ce genre n'est venu entier à Bouen , nous reproduisons ici des analogues trouvés dans la Sefne-Inférieure,

Presque tous ces vases qoe nous venons de décrire ont été Tores après

la cuisson, afin de servir '

d'encensoirs pendant les funérailles , puis jetés immédiatement dans la tombe avec le charbon qui les remplissait.

Dans cette couche, (CUBIiIbBI DI BOUHILLM «I DB nEUICH^IBL, e» woèbuidm).

nous avons rencontré deux cercueils de plâtre, en plâtre coulé sur place, bien entendu. L'un d'eux n'avait guère conservé que les angles ; mais l'autre , aperçu le 21 mars , avait montré ses parois , qui étaient

la Sot. dt» Ant. de Fform,, t, XIX, p, 196. — Stputt. chrH. di la période anglo-nortn., trouv. à BouleilleM en 1857, p. 61-68.

(1) L'abbé Cochet, Archaologia, vol. XXXVI, p. 1S6, pi, XXI, flg, 6. -^Sépulu chrii. dt la piriodê anglo-nom. trouvées d BoutiilUâ, prit Dieppe, en 1857, p, 50 el 51.

(3) NaU hUl. tt archéol. «Mr l'égl. <l le ham. du Petil-Appeville, prié Oieppt, p. (1.

(S) ExplaralioHt det anc»n5 cimel. de RovxMmil el ifBiran, p, S.

(i) SépulL gaul., rom.,franq. el norm., p. BS8.

(5] Proeit^trb. de la Conm, det Antiq. de la Seùte-lnf,, t, 11, f. 176.

A88 NOTICE SDB DK8 séPCLTDRES CHRETIENNES,

doubles; il >ftrmait la cavité et présentait pour ta télé uo petit oreiller CD fonne de calotte. Nous savons qu'à Paris et ailleurs il a été rencontré des cercueils de plâtre descendant jusqu'au XY* siècle. 11 doit en être de même de ceux-ct

Voilà pour la première couche de nos sépultures et la période que j'appellerai Valésienne (XIV' et XV' siècles).

. La seconde assise, que j'appellerai Capétienne (1050 à 1250) , commence à se manifester à 1 mètre 25 centimètres, pour durer jusqu'à 2 mètres. Assez généralement elle est double , c'est-à-dire que les tombeaux sont les uns sur les autres (Voir planche I"). Tous ces cercueils sont Taits de morceaux de pierre juxtaposés et fixés à l'aide de mortier. Chose remarquable : dans de pareils cercueils, on ne trouve jamais de pierre pour servir de fond. Sur les rôles, les pierres sont posées à champ , tandis que d'autres , posées à plat , forment le couvercle; il n'y a strictement que la place du corps , et encore un emboîtement carré a été pratiqué pour la tête. Nous reproduisons ici un de

L CBBtriiti en nu», un m* iikeiE (inrlBiMK] ( koden, mint-odu, 1871 ).

L CBlillI<l IN PIER», DU III* SlktlE { UTflUIIK | f^OV

TRODY^ES, BN MARS 1871, A SAINT-OUBN DE ROUEN. &89

nos cercueils de Rouen. De pareils cercueils sont bien connus. Dan» mes différents mémoires sur les sépultures chrétiennes , j'ai eu souvent Toccasion de les mentionner et de les reproduire. Je citerai notamment les trois différentes fouilles faites à Bouteilles , près Dieppe, de 1855 à 1857 (1) ; celles d'Étran , en 1859 et en 1860 (2) ; celles de Rouxmesnil, en 1858 (â) ; celles du Pelit-Appeville , en 1861 (ft) , et de St-Wandrille, en 1861 (5). Je ne finirais pas , si je voulais citer les analogues découverts soit dans nos contrées , soit ailleurs. Je ne puis cependant me dispenser de citer Hautot-sur-Mer et Martin-Église, près Dieppe (6), rabbaye du Tréport (7) , le prieuré de Bonne-Nouvelle , à Rouen (8) , la léproserie du Câtillon , à Bénouville-sur-Orne (9) , Tabbaye de St-Denis en France (10) , La Réole près Bordeaux (11) , St-Serges d'Angers (12), Tarons (Basses-Pyrénées) (13), Brétigny, prèsQuierzy (Oise) (14), la cathédrale de Laon (15), la cathédrale de Worcester (16) et le collège d'Arundel, en Angleterre (17). Gomme analogues , nous reproduisons ici

(i) L^abbë Cochet, SépuU. gauL^ rom»^ franq. et norm^f p. 2Si-S36, 38S-88A. — Id.y Mém» de ta Soe, des Àntiq, de Sorm., L XXII, p. lS-10. — Bulletin monumental^ t. XXV» p. iOM81, 178, 811.— Ârehœologia , vol. XXXVI et XXXVII. — Sépult» ckrét» de la période anglo^orm. trouv» d Bouteille$ em

4857, p. 1 à ÂO.

(S) Id., Exploration des anciens evmet» de Rouxmesnilet tPÉtran, p. 9 et 10. — ArchœoU, ? oU XXXIV.—

Mém. de la Soe» des Ant, de Norm.

(8) Id., Explor» des ane» eim. de Rouxmesnil et tCÉtran^ p. 6, 7. {h) id.» Notice Mst. et archéoL sur l'église et le ham* du Petit'Appeville, p. 10.

(5) Id., Fouilles faites à Vabhage de St-Wandrille f p. 5* — Revue de la Normandie, année 1809»

(6) Id., Sépult» gauU, rom.^ franq. et norm.. p. 8SS.

(7) Id., Les églises de Carrond. de Dieppe^ t. !•% p. 175.

(8) pottier, Kevue de Rouen^ année 1850, p. 815.

(9) Charma, Rapport sur les fouilles exécutées au Câtillon^ prés Bénouville-sur-Orne ^ p. SO. — Id., Mim. de la Soc» des Ant. de Norm.^ t. XIX, p. 49Â.

(10) Berthcfin, Recherches hist. sur les dern. Jours des rois de France, p. S96.

(11) Compte-rendu des travaux de la Comm. des mon, hist, de la Gironde, 1847, p. 86.

(13) Godard-Faoltrier, Note sur un tombeau découv. à St-Serges, îtt»8% Angen, 1867. ---Bulletin mon.f t XXIII, p. 75. — Revue de l'archiu chrét», année 1857, p. 180.

(18) Bullet» du Comité tThist, et iCarchéoL de la prov, eeclis. d'Auch, U I*% p. 51S. (1&) Bull, de la Soc. d'hist. et d'archéoL de la Moselle, S* année, p. 108.

(15) Journal des Débats, dn SI mars, d*aprÈ8 le Journal de PAiene.

(16) The Ulustrated London news, dn SI juin 1856, p. 691.

(17) Su$$ex arehœologieal collections^ toU III, p. 80.

190 SOTICB SUB DBS SÉPULTOMS CHRÉTIEKNRSt

éeax cercueils du XII* siècle . trouvés par oous à Bouteilles . près Dieppe.

CHCDIIU tu PrïBBE , II* ET Xll' tltcLM [ BOGtEILLCS >*»** BItrM , 185^-17 ).

Nous éprouverions une certaine difficulté à dater ce genre de cucueils, sans une circonstance particulière, qui s'est produite à Bouteilles à ffiverses reprises. Dans quinze ou seize cercueils, s'est montrée, sur la pofdine du mort , une croix en plomb de forme presque ^ecqae , sur laquelle était gravée une formule d'absolution. L'écriture , tracée à ta pointe , a été examinée par les plus savants paléographes de notre Ëcole des Cbartes , de la Bibliolbèque et des Archives oatiouates. Elle a été jugée par eux appartenir aux Xr et XII' siècles (1). Nous nous croyons donc autorisé à reporter à cette période toutes les sépultures de la même espèce , qu'elles nous apparaissent en France ou eo Angleterre.

Pour éclairer et convaincre le lecteur , nous reproduisons ici quatre des croix d'absolution trouvées dans les tombeaux de Bouteilles.

<1) L'abbi Coch«l, Sfpali. oaa

TBOUVKliS , EN UAItS 1871 , A SAINT-OUEN DE BOUBN.

if

CROII u'ABWtFtlM DIS Xr* VT lll< SltcUi ( MUTtlUM , Mt» NEFK . tSibSl ).

Plusieurs circonsiaDces ou détails , se raltacbaot , soit à la diarpeDte de ces cercueils , soit aux objets meubles qu'ils contenaient, étaient de nature à nous confirmer dans la date^que nous leur assignons. Pour ce qui touche à la construction, un de nos cercueils, fait, comme les autres, de'pièces et de morceaux, renrermait dans sa charpente une sculpture romane détachée de l'église. C'était une bordure circulaire oh l'on reconnaissait parfaitement des biUettes da XI* siècle , entrées ici dans une

&92 NOTICE SUR DBS SlâpULTtIRES CBnéTIBNNBS,

sépolture du XII*. Ud autre a offert , gravée sur pierre, une croix grecque

semblable à nos croix d'absolution

de Bouteilles. Nous reproduisons ici

cette croix : on pourra voir combien

sa forme se rapprocbe de celle de

Bouteilles.

Dans le pauvre et cbétif mobilier qui est sorti de ces sépultures, nous signalerons une boucle en Ter , recueillie à la ceinture , et des bottines ou chaussures en cuir, rencoatrées au pied des défunts , que l'on est tenté de considérer comme des re-

liffipIlT ""^ TMCÉl »■ FIEIM (aaHUt l'-«DM,181i).

A plusieurs reprises, nous avons eu Toccasion de constater la présence de boucles dans des sépultures chrétiennes du moyeo-^e, La première fois, ce fut en 1861 , dans le prieuré d'Auffay, près Dieppe (1) ; la seconde fois, ce fut dans une fouille pratiquée, la mtoie année, dans la célèbre abbaye de St-Wandrille (2). Une boucle en cuivre a été également rencontrée en 1858, par M. Métayer , dans la léproserie de la Madeleine de Bernay (3) Une ceinture bouclée a été vue. en 1807, dans une sépulture du XIII* siècle , observée par M. Alexandre Leaolr dans l'abbaye de Ste-Geneviève de Paris (&). Enfin une boucle avec ceinture âgare sur la plupart des dalles tumulaires des XIII% XIT* et XV* siècles. Je cite pour exemple ta tombe de Renault Lemoine , chanssetier , mort à la léproserie de Dijon , le 25 novembre lii82 (5). Mais , comme tout le monde portait ceinture à cette époque , il devient difficile de décider si , à Rouen , nous avons affaire à des clercs ou à des laïques.

Quant aux chaussures remarquées sur deux des morts de nos tombeaux

(1) Proeiiterb. de la Comm. dtt ÂMiii. dt ta Sàtu-Inf., I. U, p. 178 M 180. (I) L'abbi Cochet, Fouilla fatlt* , m ISM , daiu raUoft de St-Wandritle. — Amw dt te Iformatidu, année 1S63, p. lli.

(S) Id., Xott lur Itt fouUltt eaiCHtiet à la MadtUiru de fifrnoy, m 1358.

(A) A. Lenoir, Stal. mm. de Parit, Z' IiTra!«w, pL \I, flg. 1 et 10.

(9) BullitiB du Comité de la Lattgue, dt CBiUoirt «i dt* ArU de la France , L lU , p. U et 19.

TAOmn&ES, EN MABS 1871, A 8AINT-0UEN DE ROUEN. &9S

capétieDS , ce n'est certes pas la première fois que cela se rencontre ; nous-même en avons trouvé plusieurs à Tabbaye de St-Wandrille , dans des fouilles que nous avons dirigées en 1861 (1). Avant nous, le même monastère en avait donné dès 1671 (2) , et celui de Jumiéges en a Inontré à différentes reprises , tant dans Téglise que dans le chapitre. Gela tenait sans doute à Tusage assez général d*inhumer les moines, et surtout les abbés, tout babilles (â). C'était tout à la fois une prescription liturgique et une forme symbolique : nos ancêtres croyaient que les chaussures signifiaient que Ton était prêt à se présenter au jugement de Dieu. C'est la raison qu'en donnent les liturgistes du XII* et du XIIP siècle : i ( Mortui ) habeant et soleas in pedibus qua significent ita € se paratosesse ad judicium (&). Et, ut quidam dicunt, debent habere

(i) Guilmeth, Descripu géogr*^ hùu , $iaU et mon. de» arrond, « etc, U II, p. 178.

(S) L*abbé Cochet , SéputU gauL, rom,^ franq, et narm* , p. 865. — Id., Revue de fart chrétien^ t. VI , p. S5A. . (3) Johan. Bdeth , IHp. ogie. evplieatio^ CCLDL

(h) Durandus, Rationale divini ogic,,lsïk XII, c. 85* —Nous poiurions citer une foule d*exeniples de défunts inhumés avec leurs chaussures, retrouTées par Tarchéologie, On remarque des chaussures liées aux pieds d*un moine du XIII* siècle, aperçues, en 1807, dans Téglise de Ste-Generière de Paris^ ( Albert Lenoir , Statistique monunu de Paris^ 18* lifraison , pi, XI , fig. i à 10). En i86i , la cathédrale de Worcester a montré dans le mur même de l'édiflce un squelette ayant aux pieds des sandales avec des semelles de cuir ( The gentlemaiCê Magazine , octobre 1861 , p. àll )• Un petit nombre d^années auparavant , Tévéque Lyndewode , récemment découvert en Angleterre, avait été trouvé avec des sandales aux pieds { Àrchœologia^ vol. XXXIV, p. &08. — Wylie, The graves of the AUemanni^ p. 26), ce qui prouH aux antiquaires anglais que cette coutume avait duré ches eux jusqu^an XVI* siècle.

Les églises ou monastères d^ Angers nous en ont offert beaucoup d^exemples. Dans le tombeau du dianoine Gérard , fondateur de Féglise de Toussaint , mort en 1028 , on trouva des chaussures qui disparurent au toucher ( Godard-Faultrier , Nouvelles archéol., décembre 1858, p. ii ). On en a découvert également dans le tombeau de Robert I*' , mort abbé de ce monastère en 11 &0 ( Id., Réper^ ioire archéoL de l'Anjou^ août 18&0, p. 250-251.) M. Godard-Faultrier cite également des sandales on bottines de cuir rencontrées sur François d^Orignaj, abbé de St-Serges d* Angers, trouvé en 1857. Cet abbé vivait au aV* siècle ( Notes sur un tombeau découvert à St-Serges if Angers , p. 2 ) • — Un histo»

rien milanais affirme qu*en 1688 on trouva dans la basilique ambroisienne le tombeau de Bernard, roi d^Italie , petit-fils de Gharlemagne. Ce prince , inhumé en 818 , avait encore conservé à ses pieds et autour de ses jambes des chaussures de cuir ronge et des semelles de bois (Puriœllt, Monument* basilic, Ambros, ).— A Chelles , on conservait dans Tancienne abbaje trois souliers attribués à sainte Bathilde et à sainte BerthUde, abbesses ou religieuses de ce monastère au VIII* siècle, t II est probable , dit avec raison Bf. Grésy , que ces chaussures provenaient de leurs cercueils • ( Revue archéoLf année 1856, p. 608, pK CCLXXIII ). Saint Edmond ou saiift Edme, de Cantorbéry, est mort en 1241 , à rabbaje de Pontigny, près Auxerre. Dom Martène raconte que, lorsqu'on ouvrit son tom»

&9& NOTICE SUR DBS S^PULTURBS CHRÉTIENNES 9

t caligas circa tablas ut per hoc ipsos esse paratos ad judicium repre- « sentetur. •

Nous ne saurions omettre une double circonstaDce * dont Tune sert A dater l'autre. Le 27 mars , nous avons ouvert un cercueil formé de dalles juxtaposées. Au fond , se trouvait, par exception , une couche de mortier. Le mort qui y reposait nous a présenté des pieds enveloppés de bottines de cuir. Dans ce même tombeau , se trouvait une pierre louRue de 40 centimètres , large de 27 centimètres et épaisse de 8 centimètres , présentant , gravée en creux , une croix grecque entièrement semblable aux croix d'absolution de Bouteilles : ceci indique une grande parité de date.

Un dernier trait , qui vient igouter à tout ce que nous connaissons et qui aidera encore à dater cette famille de tombeaux, c'est que plusieurs d'entre eux étaient en maçonnerie. Or des cercueils . en maçonnerie ont été rencontrés çà et là , et plusieurs parmi eux peuvent asseoir une date certaine.

Le 9 avril 1857 J'ai trouvé à l'intérieur de l'église de Bouteilles, prè9 Dieppe, un cercueil en maçonnerie grossière. C'était une masse énorme ,

beaa, oa reoconlra parmi aes poniificalia des sandales encore intactes. En 1856 , M. de Linas a yq cet jandales à Sens , chez M. Chauveau, licaire fénéraL II les décririt et les dessina dans la Revue de CÂrt cAr^Ocfi, UI, pi. V,fig. A.

hun de Tinhumation de Gaatlûer Gornut, arche?6que de Sens , mort en i3Ai 9 on trouva une paire 4e sandales funèbres, qui Airent reintéfprées dans le cercueil [Revue de CArt chrétien, L VI , p. 857 }• ;*- On a surtout recueilli en abondance des chaussures symboliques en bois sculpté dans les tombeaux pQuabiens de Tère carlovingienne, explorés en 1846, à Oberflacht, près Stuttgard, dans le VtTurtemberg (Von Dorrich , Die heidengraber am Lupfen bei Oberflacht^ pL XIII, no à )• Le célèbre docteur GrimJii fvétend que la coutume des chaussures funèbres existe encore en Allemagne ( V^ylie , The graves of tht AUemanni in Suabia^ p. ih, S6). *- On cite même des traces de cet usage dès Tépoque romainei M. Devllle a reconnu une semelle dorée dans un tombeau de Quatremares Revue de Rouen , année 1846, i*' seaaestre, p, ISA.— L^abbé Cochet, La Norm, s<m(er.. S* édit, p. 49).— Nous-méme en «Tons trouvé à Gany, en i8i9 {^ La Norm. souter*^ !'• édiL, p. 58-54 ; S' édit» p. 63-64. — Girardin^ Précis anaiyt^ de CAead, de Rouen ^ 1862, pU IV}, et M. Godard-Faultrier en signale à Angers la même année (Godard-Faultrier, La Paroisse ^ i^ année, p. 639 , sept* 1861 )• — U ne faudrait pas eroire que cette coutume ait péri dans PÉglise et dans les monastères, ce serait une grande erreur» Dans ie Cérémonial des religieuees de Vabbt^e de MontivUliers^ on lit ce qui suit, à Tartide de FinhumaUoQ d^une abbesse ou d*une religieuse : « Le coips étant lavé, on le vêtira de vêtements convenables : premièrement d^une aeiigette, de la robe noire et du grand floq (aux professes du chœur seulement }, puis les chaussures • (p. 180-183). Dans un compte de dépenses des frais flinéraires de Roger Belot , pvttre curé de Aléiy ( archidiaconé de Pontoise), mort en 1606, conservé aux Archives de hi Seine» laftrieure, on lit : t II sera accordé pour noe paire d'escarpins pour mettre aux pieds du défunt eslout xn sous 6 deniers. »

Page 1