SIMPLE CAUSERIE
SUR
Par m. Gh. GERYÂIS ,
Membre de la Société.
Dans une de bos dernières réunions , j'écoutais avec un intérêt que vous partagiez certainement celte bonne étude de M. Guillouard sur la clameur de haro.
Je me rappelais involontairement que, dans un petit ouvrage, aujourd'hui à peu près oublié, que je faisais imprimer en 1843* je disais :
• On a cru reconnaître une invocation au nom de RoUon dans la célèbre « clameur de hmo et lui en attribuer ainsi Torigine. A ce cri , qui , du
• moins dans Torigine , ne pouvait être inteijeté que pour cause crimi- « nelle, comme vol, homicide ou autre éminent péril, tous ceux qui « l'avaient entendu étaient tenus d'arrêter le malfaiteur ou de crier c haro après lui. Mais cet usage n'est point d'or^ne normande ; il était c connu des Anglo-Saxons sous le nom de hm ou huesium avec toutes ses € conséquences légales t [Hist. abrégée des ducs et duché de Normandie^ p. 21).
C'est ce qui vous a été .démontré par M. Guillouard, dont les recherches n'ont fait que donner plus d'extension à la proposition.
Seulement ce qui s'appelait huesium de l'autre côté du détroit s'appelait haro en Normandie.
Ce nom, passé à l'état de formule, doit avoir eu, dans l'origine, une corrélation nécessaire avec la chose à laquelle il s'appliquait , d'autant plus que, comme dans toutes les prescriptions du droit coutumier, l'usage a devancé la loi. C'est donc, il me semble, dans la langue usuelle du temps qu'il faut chercher la signification de ce mot.
52& SIUPLB CAUSERIE
Cette langue , c'était la langue latine , plus ou moins altérée dans sa prononciation par Torgane peu souple et surtout peu musical des habitants de la partie septentrionale de la Gaule.
C'est donc par une expression tirée de cet idiome qu'il est naturel de supposer que le malfaiteur était poursuivi par la clameur publique.
Voyons, en effet, ce qui se passe encore aujourd'hui. N'est-ce pas en criant au voleur qu'on provoque l'arrestation d'un malfaiteur qui cherche à s'enfuir?
C'est que, de tous les crimes , le vol est le plus fréquent et celui pour lequel les masses paraissent le moins portées à l'indulgence.
Mais ce mot voleur^ relativement moderne, était inconnu au temps de Rollon et , à plus forte raison , durant les siècles précédents. Toutefois , il avait son équivalent dans la langue latine : c'était le mot latro, qui avait une signification plus énergique encore, puisque cette expression s'appliquait aux malfaiteurs de la pire espèce, ceux-là que Ton punissait souvent du dernier supplice.
On pouvait crier latro en poursuivant le malfaiteur , de même qu'aujourd'hui nous crions au voleur.
On sait, d'un autre côté, que, dans la transformation de la langue, la lettre T était souvent éludée lorsqu'elle se heurtait au milieu des mots avec la lettre R. Les exemples en sont nombreux : ainsi , par la suppression du T, on a fait de patres pères, de maires mères, de fraires frères, et de latro lui-même on a fait larron»
Il ne faut pas non plus avoir fait une étude bien approfondie des origines de notre langue pour savoir que presque tous les mots français dérivés du latin , loin d'allonger leur terminaison par l'addition d'une consonne , avaient, au contraire, une tendance à abréger ou même à supprimer la consonne , souvent même la syllabe terminale.
Par conséquent, après le retranchement du T, que l'on ne prononçait plus, le peuple qui disait alors Rollo, Franco, Odo, au lieu de Rollon, Francon, Odon, a dû dire également laro^ avant de prononcer laroru
Les cris laro, laro, auraient donc correspondu au cri actuel au voleur.
On sait aussi que, dans les langues du Nord , où les aspirations étaient fréquentes, la lettre L était souvent précédée d'une H, qui marquait cette aspiration, dont nous ne connaissons guère la valeur phonétique.
SUR Là CLAMEUR DE HARO* 525
La numismatique nous en offre de fréquents exemples dans les noms commençant par la lettre L : H-Ludovicus, H-Lotharius , etc.
L'aspiration a disparu à mesure que le langage a perdu de son âpreté » et TL triomphante s'est débarrassée de sa rude compagne.
Mais , si le langage usuel a adouci la prononciation de certains mots , serait-il donc surprenant que Taspiration Tait, au contraire, emporté dans une clameur populaire, à laquelle elle prêtait une plus grande énergie, et que le mot laro soit devenu haro par suite de la prédominance de TH ?
Une fois le divorce opéré entre les deux lettres , la signification primitive du mot haro aura été promptement oubliée pour passer à Tétat de formule, d'autant plus invariable désormais que, n'ayant plus de signification propre dans la langue du peuple , elle n*en subissait pas les variations.
L'Angleterre nous fournit un remarquable exemple de la persistance de ces locutions incomprises.
Il y a peu d'années, peut-être même encore aujourd'hui, le crieur public commence sa publication en disant o-tes , qu'il prononce avec une certaine solennité (o-yesse).
Le sens de ces deux mots n'est compris ni par celui qui les dit ni par ceux qui les entendent; on sait seulement que c^est la formule d'une publication oflScielle.
Il en était autrement lorsque la langue normande était, en Angleterre, la langue juridique, puisque c'est notre vieux mot français oyez ( écoutés j^ maintenant défiguré par la prononciation.
Plus tard , la consonnance du mot haro avec le nom du duc Ro ou Bou aura permis à la flatterie d'attribuer an souvenir respecté d'un prince, sévère jusqu'à la barbarie, le nom d*une formule destinée de tout temps à favoriser la répression du brigandage.
J'ai longtemps hésité, mes chers collègues, à risquer cette idée, dont je me défie tout le premier; mais la vieillesse est causeuse et je me trahis moi-même. Toutefois c'est une confidence que je vous fais tout bas , à l'oreille : ne la répétez pas. S'il y a là un aperçu, des voix plus autorisées lui feront faire son chemin. Si ce n'est qu'une billevesée, à vous il sera permis de dire il radote.... A mon âge, cela ne surprendra personne.