COMPOSÉE
De MM. l'abbé LAURENT, Président, chargé du Rapport; Jules TIRARÛ,
Charles BLANCHARD
Condé'Sur'^NoireaUf le 25 juin i870.
Messieurs et honores Confrères,
C'est le mardi 22 de ce mois que nous avons rempli , autant qu'il dépendait de nous, la mission dont vous nous avez chargés. Après avoir traversé le bourg de Lassy, situé à 20 kilomètres au nord-ouest de Condé , nous continuâmes à suivre la route du Bény-Bocage , Tespace de 2 kilomètres , jusqu'à sa jonction avec le chemin de Vire à Aunay ; nous dirigeant alors vers Aunay , nous atteignîmes , au bout de dix minutes , le hameau de .La Plumaudière. C'était à une distance de 300 mètres de ce hameau» à gauche de la route, que nous devions trouver les pierres , objet de notre excursion.
Nous reçûmes des habitants du hameau l'accueil et le concours le plus obligeant. Un d'eux, M. Jean-Louis Le Maignen, voulut bien, muni des instruments nécessaires , nous guider et nous accompagner dans nos recherches/ Il nous conduisit d'abord sur un vaste plateau qui domine
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la contrée, et d'où Ton découvre, vers Test et le sud, un horizon trèsétendu. Nous avions en face de nous St*Jean-le-Blanc , la bruyère du Plessis , les hauteurs de Gampandré ; plus près , les buttes et roches d'Escures ; à peu de distance, la vallée de la Druanee, qui coule vers
Condé; un peu plus loin, Lénaalt, Périgny, St-Yigor ; dans le
fond du tableau , du côté de Tarrondissement de Falaise , les bois d*Orbigny , ceux de Yassy , les hauteurs de Tinchebray et de Vire.,» Notre vue était circonscrite à l'ouest et au nwd.
C'est vers midi que nous arrivâmes sur le plateau , par un de ces ardents soleils , dont nous pouvions constater les effets sur le sol aride et desséché. Nous aperçâmes aussitôt plusieurs des pierres que nous veinions visiter : c'étaient les mieux conservées et les plus curieuses.
Sur un espace mesurant de 55"* à 60"" du nord au sud , et seulement &™,50'' de largeur, nous avons compté vingt blocs, dont plusieurs renversés et à demi-enfouis dans le sol. Quelques-uns sont encore debout ; ils ont plus de â"* de hauteur et ne portent aucune trace du marteau ; ils sont , du reste , de forme très4rréguli^e. Ces pierres , dans leut ensemble, forment comme deux rangées parallèles, qui courent du nord au sud et sont séparées par un espace de &"". Une de ces rangées contient quatorze blocs , Tautre six seulement.
La dernière pierre vers le nord, qui est la plus haute, mesure S'^fSO^. La base de ce monolithe aflécte la forme d'un triangle à peu près isocèle , dont le sommet fait face exactement au nord. Le côté nord-est a 2"", 15% et le côté nord-ouest, 2'',20' ; le troisième côté ne mesure que 1°,^% Cette pierre est engagée dans le sol de 30^ seulement Elle ne repose sur aucune fondation. Nous avons pu , en fouillant autour et en examinant la coupe d'un talus voisin , nous assurer que le sol , à la surface, se compose d'argile jaune et, un peu plus avant, de tuf de même couleur. Les matériaux extraits d'un puits en construction nous ont permis de constater que la roche qui se rencontre en cet endroit , vers 6 ou 7 mètres de profondeur , est d'une couleur terne et d'une nature friable , dont le grain et la couleur se rapprochent du grès rouge,
La nature des pierres que nous avions sous les yeux nous a paru entièrement différente. M. Le Mangnen , notre guide , qui exerce, depuis quarante ans, la profession de maçon, nous a dit n'avoir jamais rencontré
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dans la contrée une seule pierre de même nature que celles de La Plu-* maudière, qu'il pense être du quartz. Nous ne sommes pas assez instruits des classifications de la géologie pour oser, sur ce point, formuler une opinion. Nous vous adressons des échantillons, détachés sous nos yeux, de diverses pierres , en y igoutant un spécimen de la roche du pays , pour que vous puissiez en déterminer la nature.
D'après une légende populaire , les blocs de La Plumaudière auraient une origine très-ancienne et non moins étrange. A Tépoque où fut bâtie la célèbre abbaye du Plessis-Grimoult , le diable , très-contrarié de la pieuse entreprise, aurait été prendre, du côté de Pontfarcy ou de Cam« peaux, sur la route de Yire à Torigny, une lourde charge de ces grosses
pierres, pour en écraser les travailleurs Mais, accablé, à mi-chemin,
par le poids excessif de son fardeau ou arrêté par une force supérieure , il aurait laissé tomber en passant les blocs qui couvrent encore aujour* d'hui le plateau de La Plumaudière.
Quoi qu'il en soit , après avoir terminé notre examen et recueilli des échantillons, nous fûmes conduits , vers le nord-est , dans un vallon , au milieu duquel coule le petit ruisseau appelé de Malgré ou de Mains-- Sales. Le chemin encaissé que nous parcourions était bordé de grosses pierres abruptes , noyées dans les palissades , de même nature que les blocs du plateau. Un grand nombre d'autres pierres semblables étaient éparses, soit des deux côtés du ruisseau, soit au fond de la vallée, sur uo espace de plusieurs centaines de mètres. On en pourrait compter près de deux cents. Elles sont moins élevées que les blocs du plateau» Un grand nombre ont été brisées et transportées Icj long des haies pour servir de clôture et dégager la prairie. Le ruisseau coule vers le sud-est, presque parallèlement à l'avenue des premiers blocs que nous avions examinés.
Le champ du plateau où est dressée la pierre que nous avons dé* crite appartient à M. Gabriel Rénaux , de Lassy. Il est appelé le champ du Eu ou du Hou. Celui qui s'étend en face se nomme la terre de Devant-le-Hu. . • Or , les auteurs qui ont parlé des druides , entre autres M. de La Villemarqué, attribuent le nom de Eu à la principale des divinités qu'ils honoraient : flu était pour eux le dieu de la guerre* .. Un autre champ voisin, où se trouvent aussi des pierres.
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est appelé le Champ-de-F Autel... Le plateau , en s'incIinaDt vers le sud , forme un petit vallon , dont le revers » qui fait face au Champdu-Hu , est appelé le Champ-Dolent... Un des chemins, qui de la bruyère au Corps-Nu conduit à La Plumaudière , porte le nom de Chemin-de-Die. . .
Ces diverses appellations nous sembleraient des vestiges ou des sou* venirs de rites religieux dont ces lieux auraient été le théâtre à une époque très-reculée.
La contrée que nous visitions est remplie, d'ailleurs, de traditions et de légendes, qui ne se rattachent pas, il est vrai, au but de notre mission, mais qui ne sont pas sans intérêt.
Sur la bruyère au Corps-Nu , distante de 1 kilomètre environ de La Plumaudière , s'élevait autrefois une chapelle , dont la fondation était attribuée à Guillaume le Conquérant. On trouve au même endroit des restes d'une enceinte fortifiée , que l'on croit d'origine romaine. On a recueilli , en fouillant le sol , quelques médailles , dont une , la seule qui ait pu être déchiffrée , porte l'empreinte de Faustina , femme de Marc-Âurèle. Cette médaille est entre les mains de M. le docteur Yasnier, de Lassy. On y a trouvé encore des tombeaux de pierre calcaire, avec quelques débris d'armes. Sur la même bruyère, se dresse un bloc, appelé la Pierre-Grise , de même nature que les blocs de La Plumaudière et entouré aussi de légendes populaires. Bien des chercheurs , dit-on , ont creusé au pied et n'y ont point trouvé les trésors que leur promettait la légende. Enfin , du côté de Vassy , on montrait encore , au commepcement du siècle , une pierre levée , qui a été détruite et remplacée par une croix. Elle occupait un des angles du carrefour Lopin.
Nous voudrions pouvoir terminer notre rapport par une conclusion. Quelle nature, quelle origine doit-on assigner aux blocs de La Plumaudière ? Le petit nombre d'écrivains qui en ont parlé n'hésitent pas à les classer parmi les monuments druidiques ; nous n'osons néanmoins prendre sur nous de trancher la question. Nous n'avions été chargés par vous que d'une enquête ; nous l'avons faite avec tout le zèle qui dépendait de nous. Nous vous en adressons les résultats , vous laissant , comme plus experts et plus érudits , le soin de conclure , si toutefois
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VOUS trouvez , dans notre rapport » les éléments snr lesquels doit ètrt fondée toute décision sérieuse.
Puissent , du reste , ces détails vous offiir quelque intérêt et vons aider à éclaircir le problème dont vous nous avez chargés de préparer la solution t Nous aurions dès lors atteint, bien au-delà de nos espérances» le but que nous nous sommes proposé.
SUR