AU SIÈGE DE SAINT-SAUTEUR
du château seraient battues en brèche par de • gros caoons getans pierre i (1),
Ce fut au mois de mars 137& (avant Pâques) que commença la nouvelle phase du siège. Les « maîtres de canons » les plus renommés de la province furent appelés. On envoya chercher, par un messager, nommé Jehan Le Jeanne, Jehan Nicolle de Billy, qui demeurait au Sap et qui passait pour le plus habile fèvre de la Normandie. Bernard de Montferrat, c maistre de grans canons », et Girard de Flgeac, canonnier, se rendirent aussi à rappel qui leur était adressé. Les gages de ces maîtres étaient de 12 fr. par mois (2).
Le 9 mars , les a généraux commissaires du roi demandèrent à Nicolas Le Prestrel , leur collègue et eu même temps receveur des aides dans le diocèse de Goutances , de délivrer à Gérard de Figeac les sommes nécessaires pour acheter de la poudre à canon et pour faire fabriquer à St-Lo < un gros canon jettant cent livres pesant. »
Déjà on avait envoyé de Paris plusieurs de ces engins, et, à la date du 13 du même mois, Millet de Lyons, qui commandait la bastille du Mont de La Place, à Banville, touchait du même comptable une somme d*ai^ent pour payer 200 livres de poudre , destinées au service de son artillerie.
Bernard de Montferrat , de son côté , recevait , le 20 mars , de Jean Lemercier , en ce moment établi au Mont-St-Michel , un ordre semblable à celui qui avait été transmis à Gérard de Figeac. Mais f le grant canon de fer getans pierres • , dont il s'agissait ici , devait être fait à Gaen. La Commission portait que ce travail serait exécuté dans le plus bref délai et que tout ce qui lui serait utile serait fourni au maître sur sa réquisition.
(O On sait que, diaprés Matteo Villani (lib. 12, cap. 66; ap. coUecl. Muratori, yoL XV }, les Anglal» «nraieDt fait usage d^engîxis nommés bombardes à la bataille de Grécy (1846) ; que, d^apiès Froissard, les habitants du Quesnoy , assiégés en ISÂi^t auraient repoussé les Français avec des canons et bombardée « qui jettoient grants quarreaux • ; enfin, que, d'après un extrait des comptes de Barthélémy de Drach, trésorier des guerres, cité par le P. Daniel dans son HUU de la milice française (t. T| p. 4Ai), il y aurait eu des canons, dès 1898, au siège du château de Puy-Guillaume, en Auyeigne* — Voy. aussi Gloss. de Duc. et Carp., vis BomABOà et Cahombs.
(2) Extraits du compte d*Yvon Iluard, publiés par L. Delisle (//»/. du chdi„ etc., n* 135 des pièces Just.}*
5Ûft LE GRAND CANON DE CAEN
Les ateliers furent donc installés dans les halles de notre ville , qui s'élevaient entre la Cour» dont le nom conserve encore ce souvenir , et la rue Notre-Dame, où l'on voit, de nos jours, le café dit du Grande- Balcon. Trois feux de forges furent allumés dans l'espace , qu'on avait entouré d'une cloison en planches pour mettre les ouvriers à l'abri de la foule , avide d'assister à un spectacle tout nouveau pour elle*
Le fer employé provenait en partie du Pays-d' Auge et en partie d'Espagne. D'après les comptes d'Yvon Huard, la fourniture du métal se composa de 275 livres de fer d'Espagne, de 600 livres de fer d'Auge et de 200 livres d'acier. On brûla pour &0 livres 12 sous 8 derniers de charbon.
A cette époque , on le sait , le procédé de la fonte n'avait pas encore été appliqué à la fabrication des grands canons (1) ; ils étaient faits avec des lames de fer forgées , rapprochées comme les douves d'un tonneau et reliées au moyen de cercles d'acier. Afin d'augmenter leur solidité et de diminuer autant que possible les chances d'accident, qui étaient assez nombreuses , on les entourait d'une forte corde, qui les couvrait dans toute leur longueur (2).
On désignait les diverses parties de l'engin par le corps, la cuve et le pied du canon. Pour faire la cuve, ce qui est aujourd'hui la culasse, on se servait de fer plat d'Espagne, considéré, sans doute, comme de qualité supérieure. Avec le fer d'Auge , on fabriquait le corps , les esseulx et les nombreuses chevilles qui entraient dans l'agencement de toutes les parties de Vouvrage.
Le prix total du fer ainsi employé s'éleva à 61 livres et 5 sous tournois (la livre à 10 fr. 0,9 c. et le sol à 53 c. )
Le canon , une fois forgé , était encassé , — enchâssé , — sur une sorte de charpente en bois d'orme et de chêne. Les jumelles du siège , sur lesquelles reposait le corps de l'engin , et les jumelles de devant, qui avaient
(4) Jean Chartier {Uhu de Char Us VII, édit. Godefroy, p. 272) mentionne en iÂ58, au siège de Constantinople » « un grosse bombarde de métail tout d^une piSce tirant pierre de douze empaoes ou « espaces et quatre doigts de tour, pesant 50 livres, et cette bombarbe pesant 1,800 livres. •
(2) Dans les comptes de la guerre d* Aquitaine (ap. Rymer, t. III, 8* partie, p. 127), nous trouvons aussi cette mention : c Cordes pour le dit canon. • Voici Tartide des comptes d*Yvon Huard : c A Jehan c Trop Hardi pour IIIIzz x livres de corde de lui achetés et prinses, tant pour lier le corps du dit c canon tout autour et couvrir icelui de corde et aussi pour les forges pour attacher les soufflez. •• pour « ce LX sous. >
AU SliGE VE SAINT-SADVEUR. 5&5
pour destination de < lever et abaisser le dit canon quant mestier sera >, étaient en orme ; les jumelles de derrière étaient en chêne , ainsi que les deux salles de desouz^ qui portaient les pièces supérieures de TalTût. Ce que le Compte appelle les Ions et les petits lyans , mais sans préciser ce que ces objets pouvaient être , se faisait aussi en bois.
Le pertuis par où ton mettait le feukX^ pièce était couvert par un grant platine de fer muni d*une serrure pour ^ qu'il ne pleust en icelui canon quant il est chargé.
Enfin y le tout était revêtu d*un cuir de bœuf, afin (\\j!il ne pleust dessus, que le fer ne rouillas t, ne que les cordes ne pourrissent. Ce cuir avait été vendu par le tanneur Jehan Cueur-de-Bley , et on avait payé 10 sous à Drouet Le Hogastre, qui Tavait cousu.
Les frais et ustensiles accessoires comprenaient : le suif pour graisser les soufQets, le sain pour oindre les ouvriers forgerons , la chandelle pour éclairer les ateliers, car le travail ne s*arrêtait pas ; deux grands paniers pour mettre les chevilles de fer et de bois , quatre poulies et des cordes pour gouverner le canon, et le loyer d'une bigorne,--^ enclume qui se termine en pointe, — t pour dresser et mettre d point les cercles, liens c et agneaux. »
Les ouvriers forgerons et charpentiers qui avaient travaillé dans les halles de Caen étaient nombreux. Sous la haute direction de Bernard de Hontferrat et de Jean Nicolle , on comptait six mattres des forges du < grant canon » : Gillet de La Porte , Guillaume Dajon , Pierre Chaudouvrier, Jean du Bois , Jean de La Fontaine et Thomas le Menteur. Leur salaire journalier était de 6 sous , et chacun d'eux avait avec lui plusieurs compagnons ou valets, qui ne recevaient que & sous. La somme totale payée à ces ouvriers s*éleva à 88 livres 16 sous tournois ; les charpentiers eurent 1& livrés 11 sous.
. L'ouvrage, commencé vers la fin de mars, fut achevé en un mois; mais, avant d'envoyer le canon, Bernard de Montferrat voulut en faire l'essai. Des pierres avaient été préparées par Pierre de La Breqne , et on avait composé de la poudre avec du souffre vif et du salipétre ; il y en eut pour 35 sous. L'essai réussit.
Yvon Huard , que Jean Le Mercier avait spécialement chargé de veiller au transport , partit de Caen le 5 mai 1375 , avec Jean Lambert
5/i6 LE GRAND CANON DB GAEN
et ses valets, qui emportaient daus des voitures le canoii • tout prest
u de geter , garny de deux pierres , de tout le boiz de son siège , esseui
« de fer « chevilles de fer et de bois et de toutes les autres choses à
i icelui nécessaires» > — Le voyage dura dix jours. On arriva à St-
Sauveur , « devant la bastie de F abbaye », le 14 du dit mois de mai.
Le transport coûta 2& livres, et Yvon Huart, compta pour sa dépense
personnelle et son salaire^ 50 livres tournois, t II s^était » écrit-il ,
« grandement pené pour faire acheter et livrer les matières et estre
« souvent sur les ouvriers , tant de jour que de nuys que ils ne mu*
« sassent, pour la grande haste que T en avoit que icelui canon fût fait
« pour porter au siège. » Le receveur avait aussi « grandement dépensé
« d'argent à donner à boire aux forgerons et autres compagnons qui
t y venoient forger pour apprendre et voier faire le dit canon. >
On ne se contenta pas du grand canon de fer. Le Roi, par un ordre du 25 du même mois de mai , prescrivit de fabriquer encore à Gaen 3 « grans canons getans pierre » du même métal , 2/i canons de cuivre et 5 petits canons de fer « getans plommées. »
Les 8 grands canons de fer furent forgés par les mêmes ouvriers que le premier ; — A des 5 petits furent achetés de Gillet de La Porte et de Pierre Ghaudouvrier , moyennant 7 livres , et le cinquième fut fait t aux dépens du Roy » (1).
Ces engins n'étaient pas évidemment des armes aussi puissantes ni probablement du même genre que le gros canon* Ponr les 3 premiers que nons mentionnons ici , on n'avait employé que 250 livres de fer.
Quant aux canons de cuivre, ils en différaient encore davantage « noo*seulement par la matière et la dimension , mais aussi par le procédé de fabrication, c Ils avaient été « gettés, limés et aprestés tous prêts « de asseoier en boys » par un ouvrier potier, Guillaume Langevin, Ils étaient fondus et coulés dans un moule en terre. On avait fourni an fondeur 421 livres de « mistraille » achetée, à raison de 20 deniers (80. centimes) la livre, des potiers Richard Bachin, Jehan Quiquechon et Guillaume de Saint-Vigor : ce qui« on le voit, ne donnait pour
(i) Quittance du H juin ift75 (Compte de Huard).
AU SIÈGE DE SAINT-SAUVEUR. 5/l7
chacun des 2& canons qu'un poids moyen d'environ 17 livres. II ne s'agissait donc pas là de ce que nous sommes habitués à appeler des canons; nous y verrions plutôt la forme primitive, ou mieux Tidée première et très-élémentaire des armes à feu portatives et qu'on manœuvrait à la main. Ce qui nous autorise à le penser , c'est que les canons de cuivre, ainsi que les 5 petits canons de fer, étaient, non pas enchâssés comme les grands, mais « emmanchés de bois fait à tour » (1).
Les projectiles lancés par ces engins étaient en plomb < mis en pelotes » , c'est-à-dire en balles qui ne devaient pas être d'une grosseur très-considérable, puisqu'on ne voit figurer dans le compte d'Yvon Huard que 100 livres de plomb pour cet usage.
Les procédés de charge étaient des plus simples , si l'on en juge par les ustensiles dont se servaient les maîtres canonniers. C'étaient des marteaux de fer pour enfoncer le projectile , » des paelles de fer et des cfaappeaux de fer pour mettre le charbon et des soufflets pour souffler le feu qui en vouldroit traire, t
Les 3 grands canons, les 2k canons de cuivre et les 5 autres petits en fer , c touz chargés de pîeiTes et de plommées » , furent portés au siège par Pierre Roillard, de Caen. Ce nouveau convoi n'arriva sur les lieux que vers la fin du mois de juin 1375. On ne l'avait pas attendu pour commencer le feu.
Une partie des pièces avaient été mises en batterie sur le point appelé encore aujourd'hui le Planitre de r Abbaye. Les bâtiments du monastère n'avaient pas résisté aux épreuves de la guerre ; les Anglais les avaient démolis pour empêcher l'ennemi de s'y loger. Les religieux , qui les avaient abandonnés dès le début du siège , s'étaient réfugiés d'abord à Cherbourg; puis, afin de trouver un asile plus paisible, à
(1) t A Guillaume de La Vastine pour xii pièces de bois de cliesne de hil achatées pour emmancher « les diz xxiiii canons de cuivre... pour ce l sons. — A Robert Le Tourneur pour sa palne d^avoir « emmanché les v petits canons de fer de son boys fait à tour,,, x sous • (Compte de Huard }• Ces telles n^étaient pas connus de M. Puiseux, lorsquMl citait, dans son Étude sur une charte, etc. (t. XXV des Mémoires de, la Soc, des Ant, , p. 887), un document de 1386 comme étant le premier où il fût question des canons portatifs. Quant à la question de savoir si ces armes étaient le mousquet primitif, nous n^entreprendrons pas de la résoudre ; mais nous indiquerons, comme pièce à consulter, la note publiée par M. Eug. de Sainte-Beuve dans notre Bulletin^ t. VI, p. 78.
5/i& IB GRAND CANON DB GABN
Jersey , daus leur prieuré de St-Clément , d'où bientôt le roi d'Angleterre les avait expulsés. Les ruines avaient fourni aux assiégés et aux assied* géants une carrière inépuisable de projectiles (1).
Sur la colline nommée le Mont«de-la-Place et qui fait face à l'abbaye de l'autre côté du vallon , d'antres canons avaient été établis , de sorte que le château était sous la menace du feu plongeant d'au moins
< quarante engins tant grans , que petits. •
Les espérances qu'on avait fondées sur les gros canons jetant 100 livres pesant ne furent pas déçues ; leur effet fut formidable.
c Etavint une fois, raconte Froissard (2) , que Quatrecon (Katterton) « le capitaine gisoit en une tour sus un lit , car il estoit monlt « deshetties , si entra une pierre d'enghien en celle tour par un treilli « de fer que elle rompi ; et fut adonc proprement advis à Quatrecon c que li tonnoire fust descendus laieus ; et ne fut mie assegures de sa f vie ; car celle pierre d'enghien qui estoit ronde , pour le fort trait c que on lui donna» carola tout autour de la tour par dedens, enfondra € le plancher et entra en un autre estage, ensi que Quatrecon recorda
< depuis à ses compagnons. >
Les Anglais virent qu'une plus longue résistance était impossible» Nous avons remarqué que le canon de Caen, arrivé le 1& mai» avait commencé à c traire » immédiatement. D'un autre côté, la force de l'armée assiégeante s'était accrue dans une très-notable proportion. Toutes les com^ munes des diocèses de la Basse-Normandie avaient été convoquées et avaient envoyé de leurs hommes devant le château (â). Le 21 mai» la garnison demanda à capituler, tout en faisant ses conditions* Les corn* missaires du roi de France étaient Jean de Vienne, les évoques de Cou* tances et de Beauvais, les sires de Hambye, de Pirou, du Hommet, de Magneville, etc. (fx). Il fut convenu, que si les assiégés n'étaient pas secourus avant le 1*' juillet, alors prochain, ils rendraient la place moyennant &0,000 fr. d'or, qui seraient versés au capitaine Thomas
(4) Note manuscrite de M. de Geiville, citée par M. L. Delisle, soas le n» 250 des pièces justiacatlve» de son Hitu du Chduau , etc.
(5) Froiward (édit. Bnchon) , t. VI, p. S7â.
(8) L'ubbé De LaRae, Nouv* euais, t. II, p. ih9. {h) Uht, du ehât, et pièces just., n* 466.