AD ROT NOSTRB SIRE
le comte de Laval , le comte de Tancarville , le comte de St-Pol , le comte d'Harcourt, le comte de Yaudemont, le comte de Dammartio, le maréchal de Lohéac. Cette nomenclature peut fournir les éléments d'une discussion critique sur Fauteur de la complainte et sur Tépoque de sa composition.
Il est vraisemblable que le poète normand » quelle que fût d'ailleurs son ignorance des événements extérieurs , n'eût pas songé à réclamer l'appui du duc d'Orléans et du comte d'Eu , tant que ceux-ci demeuraient prisonniers en Angleterre, à la suite de la bataille d' Azincourt ; et ils ne revirent la France qu'en 1A38 et en 14A0. Il n'eût pas davantage imploré le duc de Savoie » tant que celui-ci était Amédée YIII le Pacifique , connu surtout sous le nom de l'antipape Félix Y ; le seul duc de Savoie qui pût combattre dans les rangs des Français était Louis P% petit-fils du duc de Bourgogne , et il ne fut investi de son duché qu'en 14&0, Cette date devient donc la limite extrême vers laquelle on pourrait faire reculer la complainte des Normands. Le nom du très-puissant comte (T Armagnac nous reporte à cinq ans plus loin , puisque ce n'est qu'en l/iAS que Jean lY d'Armagnac obtint son pardon^ après un an de captivité au château de Lavanr et deux années de rébellion contre Charles YII. Enfin» une date plus précise encore et plus rapprochée nous est fournie par les strophes XII, XIII et XYI :
Mais (qu'il) se mette avec son estandart Quant la trêve sera faillie.
En Avril , le gracieux mois , Normendie , le riche domaine »
Seroit délivré des Anglois.
Supplions vous et vostre gent , Chacun Tespée au costé»
Nous secourir, ce temps nouvel
Il s'agit ici de la trêve qui suspendit officiellement les hostilités du 1*' juin llikli au 1*' avril 14A6 , et qui fut prorogée à plusieurs reprises et d'année en année jusqu'au 1*' avril i/i&9. C'est quelques mois
562 GOHHENTAIBES SUA LA GOHPLÂINGTE DES NORMANS
avant re^i^piratkm de cette trêve que cette complainte fut adressée sm roi Charles YII, comme an appel stiprôme et le dernier cri d*angoiBse d*une jprovince irritée de la permanence de Tétrasger et des leMeim de là Cour de France : la date est donc tertainement ilib^^ 1M6, ihhl ou l&AS; et c'est probablement vers le commencement >de i%^r qve le morceau fut composé » au mois de novembre peut-^étPe, si l^on prend 4aBS un certain sens ceis vers :
Vous bdpplionâ ti'AGtbus ensemble ^u non dû benmt SaidNlIîirtiti.
Toute Ta pièce décèle un esprit peu exereé aux Tègles, déjà observées, 4e la poésie française. C'est on poète d'ocxxtsion qui parte, et ilfaot (presque s'en féliciter, i nie époque où tes poètes de professfon éparpillaient leur talent siur de minces sujets et^dansde piMrites réobepdhes. C'est un Noraumd qdelqne peu lettré , q«i ^a sonVert les douleurs de l'invasion sans ai»ndonner :sa province et quine eonnatt que par out dire lies événemtents accomplis en France et les personnages -qui en ont été les acteurs. S'il (était mieux instruit des 'choses de son temps , il saurait que le duc d'Orléans est Je même que le comte d'Angou^ léme ; que île duc de Bourbon et le comte de Clermont ne sont pas deux chefs de guerre différents , et que la maison de Bourgogne est en même temps celle des comtes de Nevers et des comtes de RétheU II saurait aussi qu'au moment où il écrivait :
Redoubtë et puissant Daulphin , Yueillez estre nostre advccat,
celui-ci, déjà occupé d'autres soins , ne pouvait être d?aucun poids dans les résolutions du monarque contre les Anglais. Il avait fallu toute la rigueur de la domination étrangère et tous les lempéchements mis aux communications entre les deux peuples pour arrêter ainsi aux frontières de kl NoNbaBdie ie&rbonVnlles venues de la France, et le«6oinbre sième dA inadvertanws duipoète indiquerait cassez que 'son ^teinve ftit composée >daos b première partie de la trèfe, c'UBt^^ire avant lie
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1** avril 1&46 ; car, à mesnre que les deux peuples se pénétraient plus intiflieDiieDt et que la Normandie se rattachait à ta France , après une A longue rupture , la rérité était mieux connue , et Ton pouvait se Êdre mutuellement de longs récits des faits passés depuis trente ans. Ces confusions de noms sont difficiles à accepter en 1&&8, même chez un Normand de Gaen ou de Gherboui^, c'est-à-dire des villes les plus éloignées de la frontière de France ; elles sont pardonnables en 1M6, dans toute l'étendue de la province. On a besoin, du reste, de se rattacher à cette cause de l'ignorance, suite d'une longue réclusion, pour expliquer conmient le nom de Dunois a été omis dans la complainte où s'étale tout au long le titre du comte de Dammartin , qui n'est autre que Ghabanne, l'ancien chef des Écorcheurs.
Si le poète normand avait vécu quelques années loin de sa province, dans la sphère d'action du monarque français, et aussi dans la sphère de son indolence , il eût dioisi peut-être un avocat plus insinuant et plus familier que tous ceux qu'il invoque. Le nom d^Âgnès Sorel a-t-il effrayé sa plume 7 Dans cette supplication ardente , passionnée , comme au milieu de ces strophes d'une raideur peut-être involontaire , un appel à la dame de Beauté eût sans doute été en désaccord avec la gravité du sujet. Mais, quand même l'ignorance de ce puissant mobile ou le respect d'une cause sainte n'eussent pas suffi pour qu'on écartât le nom d'une favorite , il eût été , ce semble , difficile au poète d'assouplir son vers et de varier assez son langage pour les accommoder à une œuvre plus délicate. Il sait exprimer les souffrances morales d'un peuple soumis à l'occupation étrangère , faire entendre une prière instante et redoublée ; il va droit devant lui dans l'ordre de ses pensées , toujours dans la même intégrité de sentiments ^ sans connaître les sentiers plus étroits , mais plus courts, qui mènent aux faiblesses du cœur et à l'émotion personnelle. Sa langue est pauvre, sa phrase toute d'une pièce et sans autre lueur que l'ardeur du désir et les éclairs de la colère.
On peut s'étonner encore que, dans une œuvre normande, où le sentiment patriotique occupe une si grande place , il ne soit pas fait une seule allusiou à celle qui résume dans son martyre l'idée de la patrie et de la délivrance. Les souvenirs de la grande pastour n'étaient pas fréquents à la cour de Gbarles VIL Lorsque, dans un lon^ mémoire adressé
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aux États de Blois en l&âS , Ju vénal des Ursins exposait les succès merveilleux obtenus par le roi , il les attiibuait à la grâce de Dieu et au courage des chevaliers, sans nommer , dit M. de Carné , la martyre dont les cendres fumaient encore et qui avait été le bras de Tun et Tinspiratrice des autres. Le nom de Jeanne d'Arc ne devait prendre que plua tard ses véritables proportions , et sa popularité ne date guère que du XYIo siècle. Les Normands» accablés par de trop longues souffrances , se tournaient volontiers vers Tavenir, et l'impatience des jours nouveaux pouvait les porter à oublier, avec leurs maux , qui allaient finir , les efforts impuissants qui n'avaient pu les arrêter. D'ailleurs, l'héroïsme et les malheurs de Jeanne d'Arc avaient dû frapper inégalement les différentes contrées de la Normandie : ici, une impression profonde et une douleur intarissable ; plus loin, des récits plus vagues et plus froids ; et différents indices nous feraient supposer que la complainte fut composée vers les Marches de la Bretagne. L'auteur , qui se trompe si souvent au sujet des noms des sires de fleur de lis , connaît très-bien les familles des ducs de Bretagne et des comtes de Laval , ses voisins. On lit dans la strophe XYIII» :
Très noble conte de Laval , Nous somes tes voisins bien près.
Ne se sentait-il pas aussi plus rapproché de la France depuis que les troupes de Charles YII s'étaient emparées de Granville, en Ikk^i
Quel que soit, du reste, le lieu de sa composition , la complainte des Normands est une œuvre impersonnelle ; elle ne porte la marque ni d'une pensée particulière , ni d'un talent original; elle est l'expression générale, populaire, de son époque et de sa province; elle appartient à tout le monde ; et peut-être a-t-elle été construite progressivement par toute une génération animée du même esprit ; chacun aura ajouté sa strophe à celles qu'il chantait déjà , et la complainte s'est ainsi développée dans la magnifique unité du patriotisme de tous. Ces bons Normands, si désireux de redevenir Français, s'embarrassaient bien si, après avoir employé le tu poétique , il leur était plus facile de dire vous dans le vers suivant pour obtenir un nombre suffisant de syllabes. Tant pis
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pour les vers et pour la prosodie , s'ils ne veulent pas se plier à la pensée impétueuse qui s'irrite et se moque de ces barrières I Les e muets , si gênants dans la mesure des vers , sont simplement supprimés, et, si Ton ne voit plus , on entend rimer nourris avec venir, pourpris et voisins, secourable avec ensemble, parce que les Normands chantaient venis , pourprins et secouramble. Mais, d'un autre côté, ils se plaisent à parer leur complainte de toutes les gentillesses à la mode; ils n'ont garde d'oublier la métaphore du jeu d'échecs, qui tient une si grande place dans les compositions poétiques de ce temps :
Nous yrons tous à la huguée Tant que dirons : escbac et mat Au liepart et à sa maignée.
Ils recherchent aussi les grâces factices de l'allitération :
A très doniz duc de Bretaigne, Qui es puissant, bel et gent, Luy supplyons qu'il ne se faigna Nous délivrer de cette gent; Puissant de gens, riche d'argent
S'il nous restait un doute sur le caractère populaire de la Complaincte des Normans , il serait bien vite dissipé* quand nous la voyons prendre une forme , pour ainsi dire , officielle et se résumer, à quelque temps de là, dans l'antienne qui se chante le 15 août, pour la délivrance de la Normandie :
c Haereditas patrum nostrorum injuste ab inimicis nostris aliquo tempère possessa est : nos vero tempus habentes vindicamus hœreditatem patrum nostrorunu » —C'est l'histoire, en quelques mots, de la soumission temporaire de la province et de la revendication de sa liberté ; et c'est aussi la consécration donnée par l'Église aux convictions patriotiques qui animaient la complainte et en faisaient comme une arme de guerre» Ainsi , ces mêmes Normands qui avaient autrefois été repoussés par la prière , quand les armes étaient impuissantes contre eux , avaient aujourd'hui ces deux forces de leur côté. Au IX* siècle, les temples re-
666 COMMENTAIRES SUR Lk GOMPLJUIIGTB DBS NO&MANS
ttDtissaient de ces paroles soppliantes : t A furore NormaDMium libeia Bos^ Domiie •; — au XY*, F Église bénissait leurs généreux efforts i soutenait lear Toii , adoptait Vesprh de leurs chants et accordait dSM la liturgie une place à leurs yœux légitimes»
N'est-ce pas un élan universel que celui qui, béni par F Église], irouve dans la société laïque une expression aussi populaire, aussi mélangée de sentiments élevés et d'eipresrions communes, de mots héroïques, ée vers presque sublimes , de tournures embarrassées et de naïvetés i YéritaMe image de la lutte finale, qui réunira tout à rhemre le chevalier, le prince , le bourgeois et le paysan contre Tennemi commun, l'étranger, et dans un but commun, la libération du territoire. L'heure était proche : la domination anglaise ne se soutenait plus que par artifice ; elle avait perdu son ancien prestige aux yeux de ses Tauteurs, et ses premières terreurs chez les vaincus ; décimée, dispersée, la population normande s'était de nouveau accrue ou avait repris le chemin de sa province ; elle était restée inébranlable dans ses sentiments de fidélité , sans que les âmes se fussent laissé briser par les menaces ou adoucir par la flatterie. D'un autre côté, vis-à-vis d'un gouvernement divisé par les factions » embarrassé de sa conquête et sans armée pour la maintenir, la France reprenait son unité ; l'organisation militaire y était déjà remarquable et les finances trouvaient une base solide. Le moment psychologique était donc arrivé ; l'heure fatale ne pouvait être retardée, ou la délivrance sortirait comme d'elle-même des fontes et de la décadence de l'Angleterre , du patriotisme vivace d'une province vaincue, maid non réduite, de la sagesse et de la réorganisation de la Finance. Dé^ ce conflit de force , de faiblesse et d'ardentes espérances, la complainte des Normands a jailli armée de pied en capé C'est un vigoureux cri dé guerre lancé vers le ciel et vers le roi Charles Vil ; tontes les volt se confondent dans cet appel unanime , parce que tous les cœurs battent à l'unisson. Les chants du peuple n'ont pas d'auteur, dans le sens particulier du mot : ils font partie de l'air qu'on respire ; ils sont le souffle qui passe sur les âmes en cueillant les belles pensées , semences des grandes actions.
Au XV^ siècle, en Normandie, quand on regardait du côté de la France , on disait :