‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 200 sur 204 · BORDURE CIRCULAJRE ET MÉDAILLON CENTRAL · texte numérisé non relu

BORDURE CIRCULAJRE ET MÉDAILLON CENTRAL

Si les scènes des quatre compartiments encadrant le groupe central sont rœuvre d'un artiste ingénieux, qui offre aux regards et à Tesprif d'intéressants détails , l'on peut affirmer que le groupe central (où les personnages sont de grandeur naturelle, tandis que ceux de la bordure ne mesurent que 80 et 90 centimètres) est, en vérité, Tœuvre d'un mattre qui a traité son sujet avec complaisance. L'artiste mosaïste Ta encadré dans un cercle d'une rare élégance, formé par une torsade aux nuances délicates et variées à l'aide de petits cubes de couleur tour à tour blanche, noire, rose tendre et rouge de brique ; ces cubes, artistement combinés , représentent deux cordons de chacun trois rangs de pierres roses et rouges entre deux rangs de pierres noires , serpentant autour l'un de l'autre et s'enchevètrant avec grâce, séparés, au point d'intersection, par une petite pierre blanche arrondie, qui donne du relief et fait ressortir les deux légers filets noirs qui bordent, en le suivant dans ses évolutions, le double filet de la torsade nuancée de rose, de blanc et de rouge, et se détachant nettement sur le fond du large bandeau noir qui encadre la scène saisissante du groupe central.

Cette bordure, qui imite l'enroulement sans fin de deux câbles entrelacés, est le motif ordinairement adopté dans la bordore des médaillons ronds et ovales ; on la retrouve dans la mosaïque découverte à Aix en 1843 (1), et dans celle de Palerme (2), qui nous a offert déjà plusieurs autres analogies avec notre mosaïque de Liliebonne.

(i) Moffoim pittoTêêq^te, U XHl, p. S53.

(3) Descripcfon des resta d*im édifice antlqte à Païenne («Teeua ptaia gnté et dDq phutcàes pho* tographiées) , par M* Âabè. Paris, imprimerie nationale , BfDCGCLXXII.

SUR LA MOSAÏQUE DE LILLEBONNB. tô7

Ck>mme cette jolie bordure circulaire est eocadrée par la large bande rectao^laîre aux cbevroBS en zigzags, il reste entre la bande et la torsade un espace de 16 à 18 centimètres h Tooest et à Test , de 5 centimètres au navà et au sud ; les ailles des encoignures «ont lornés de quatre jolies coupes évasées à deux anses , dont le pied pose sur la bordure circulaire , et des deux côtés , au bas de chaque coupe , s'allongent de légères palmes de ianrier, qui ajoutent à Télégance de la torsade en lui donnant plus de légèreté et en corrigeant ce qu'il y aurait de trop cru et de trop heurté par Tapposition des bordures noires sur le fond J)lanc de la mosaïque.

L'artiste mosaïste nous semble avoir déployé toutes les grâces de son talent et les ressources de son art pour attirer, par le luxe du cadre , Tattention sur le beau groupe centrai , représentant Daphné fléchissant sur le sol , au moment oh elle sent la main d' Apolkm la saisir.

Nous sommes bien réellement dans un petit temple consacré aux deiu: enfants de Latone; car^ si le premier compartiment, représentant la scène de rinyoeatJk)n, est, sans le moindre doute, en Fbonneur de Diane, dont la statue se dresse snr un piédestal , le tableau central est encore un hommage rendu indirectement à la chaste déesse , dont Daphné se voulait montrer la digne émule , en préférant à tout la retraite des bois » les plaisirs de la chasse et Tinnoceiice de la virginité :

SîlYarum latebris capdyarumqne feranim Exuviis gaudens, innuptaque cunula Phabes*

Il est vraiment à regretter qu'une désastreuse mutilation ait troué et enlevé la partie de cette splendide mosaïque qui représentait le bas du visage et le cou de Daphné , ainsi que le bas de la l^nre , la partie supérieure du corps et le bras droit d'Apollon, qui arrachait le voile de la Jiymphe , dont la nudité révèle la pudeur et la chaste beauté. Il ne reste d'Apollon que les jambes nerveuses, admiraUos de vigueur et d'où les muscles ressortent ; le dessin de la poitrine , le contour de l'épaule et du bras gauche tenant la longue houlette , symbole du pasteur, alors quMl gardait les troupeaux d'Admète ; l'écharpe rose, dont l'extrémité s'enroule, en voltigeant le long de son bras gauche.

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autour de sa cuisse gauche ; enfin , la tète , ceinte d'une couronne de laurier , et le haut du visage, vu de profil, d*où s'échappe Tœil enflammé d'ÂpoIlon , ardemment fixé sur le corps de Daphné défaillante , dont il vient d'arracher le voile, qui dérobait à la vue des charmes d*une souveraine élégance et dignes d'une déesse :

Pedes vestis deiluxit ad imos

Et vera încessu patuit dea.

Gomme Virgile, l'artiste a Tait tomber aux pieds de la chaste nymphe ^n écharpe brune transparente , dont l'extrémité inrérieure ne recouvre plus que les jambes , la livrant aux regards du dieu , qui soutient sans doute de son bras droit la partie supérieure du voile encadrant de ses plis , agités par le vent , le corps de Daphné s'affaissant épuisée de sa course, la main droite appuyée sur un fragment de tronc d'arbre.

Le mosaïste a paré coquettement de bracelets les avant-bras de Daphné, comme le sont ceux de l'Âmphitrite de la mosaïque dite de Gonstantine (1) ; seulement les bracelets de Daphné sont en perles vertes arrondies ; le voile d' Amphitrite retombe trop au-dessous de la ceinture, comme celui de Daphné, dont le corps svelte, la taille souple, élancée, le sein légèrement saillant décèlent la jeunesse et la virginité ; le buste est bien modelé , les contours harmonieux, la hanche puissante et très-cambrée; et pourtant tout ce corps , en dépit de sa nudité , est , disons-le , comme vêtu de pudeur , tant le front est pur et le regard attristé et suppliant ; tout , en effet , semble prier en elle : l'attitude de son corps , son regard , ses bras tendus , sa main gauche ouverte en dehors , ses genoux fléchissant et comme attachés désormais au sol. Elle semble, en vérité, dans l'attitude où Ovide la dépeint implorant \€ secours de Tellus et de son père , le dieu-fleuve Pénée , qui la changèrent en laurier, — Le mosaïste n'at-il pas comme traduit la pensée et les vers d'Ovide ? Qu'on en juge en contemplant l'œuvre de l'artiste , les vers du poète à la nâain.

(i) Cette mosaïque fat découTerte en i8Â2 » par nos chasseur» d'Afrique , sur le flanc de la colline de Koudlat-Ati. V. le Musée pittoresque, t. XI, p. 149,

Daphné (1), fille du Pénée^ fut Vobjei du premier amour d'Apollon Émule de la

chaste Diane , Daphné recherche la retraite des forêts , un bandeau retient ses

cheveux disposés sans art..... Impatiente d'un joug qu'elle ne connaît pas , elle parcourt les sentiers perdus des bois , n'ayant souci ni de t Hymen , ni de f Amour , ni de ses liens. Souvent son père lui disait et répétait : « Ma fille , tu me dois une postérité »; mais Daphné, détestant comme un crime les torches conjugales^ sentait son beau visage se couvrir d'une pudique rougeur, et, suspendant ses bras caressants au cou de son père: « Bien cher père, disait-elle , laisse-moi garder à jamais ma virginité; « Jupiter ta bien accordé à Diane, sa fille. >

Pénée y consent; mais il dit ;« V éclat de ta beauté s* oppose à tes desseins et répugne « à tes vceux. »

Phébns la voit» il l'aime, il la convoite. 11 espère ce qu'il désire ; mais son

oracle le trompe, lui aussi Le cœur d*Âpollon s'embrase et se consume ; il

nourrit, dans son espoir, d'inutiles ardeurs. Il contemple les cheveux de la nymphe flotter négligemment sur ses épaules. .,.• Il voit ses yeux étincelants comme des astres ; il voit ses lèvres, qu'il ne lui suffit pas de voir ; il admire ses doigts et ses

(1) Primus amor Phœbi Daphne Peneia.

Silvarnm latebris captivarumque ferarum

Exuviis gaudens , innuptœque amula Phœbes ;

Vitta coercebat poûtos sine lege capillos.

Impatiens expersque viri, nemorum avia lustrât;

Nec quid Hymen, quid Amor, quid sint connubia curât.

Sœpe pater dîxit : « Debes mibi, nata, nepotes. »

nia , velut crimen , tœdas exosa jugales ,

Pulchra verecundo suffunditur ora rubore ;

Inque patris blandis hœrens cervice lacertis :

t Da mihi perpétua , genitor carissime , dixit ,

Yirginitate frui : dédit hoc pater ante Dianœ. »

nie quidem obsequitur : « Sed te décor iste quod optas

Esse vetat ; votoque tuo tua forma répugnât. »

Phœbus amat ; visseque cupit connubia Daphnes ;

Quœque cupit, sperat : suaque illum oracula fallunt.

Sic Deus in flammas abiit; sic pectore ioto Uritur et sterilem sperando nutrit amorem. Spectat inomatos collo pendere capillos.

. . * Videt igné micantes ,

Sideribus similes , oculos ; videt oscula , quœ non Est videre satis; laudat digitosque manusque.

mains et ses bras plus qu'à demi nus ; ce qui se cache , il l'imagine plus beau encore. Daphné fuît plus légère que le vent rapide , loin de s'arrêter pour entendre les paroles d'Apollon, qui l'appelle : a Nymphe du Pénée, je t'en supplie^ arrête*

« je ne te poursuis pas en ennemi ; x^'est l'amour qui me pousse à te suivre.

« Regarde^da moins, celui qui t'aime; je ne suis ni un habitant des montagnes» « ni un pâtre hideux et grossier qui garde des troupeaux de bœufs ou de « brebis; imprudente, tu ne sais pas , non, tu ne saifi pas qui tu fuis ; et c'est « pourquoi tu fuis» C'est à moi que Delphes^ Claros et Tënédos et les plaines de c( Patare obéissent Jupiter est mon père ; c'est par moi que l'avenir, le passé et « le présent se révèlent aux mortels ; c'est grâce à moi qu'ils savent marier <c les accents de la poésie aux accords de la lyre. Ma flèche est toigours sûre « de ses coups , et cependant il est une flèche plus sûre encore, qui m'a Hait au « cœur une profonde blessure.

La fille du Pénée fuit tocyoors effrayée et le laisse parler en vain.

Elle fait ei parait toute belle de décence ; le vent met A nu son beau corps ; en laisant flotter son voile , le doux zéphyr agitait en arrière ses cheveux épars, et sa grâce augmentait par sa fuite légère. Mais le jeune dieu s'impatiente de perdre

Brachiaquej et nndos média plus parie lacerios*

Si qua latent , meliora putaL Fugit ocior aura

nia levi; neque ad hœc revocantis verba xesistit :

Nympha, precor, Penei , mane ; non insequor hostis;

^ Amor est mihi causa sequendi.

^ Cui placeas , inquire tamen : non incola montis.

Non ego sum pastor ; non hic armenta gregesve Horridus observo ; nescis , temeraria , nescis Quem fugias; ideoque fugis ; mihi Delphica tellus Et Claros et Tenedos Patarœaque regia servit Jupiter est genitor : per me, quod eritque, fuitque, Estque^ patet : per me concordant carmina nervis. Certa quidem nostra est ; nostra tamen una sagitta Certior , in vacuo quie vulnera pectore fecit

Plura locuturum timido Peneia cursu Fugit ; cumque ipso verba imperfecta reliquît, Tum quoque visa decens I nudabani corpora venli, Obviaque adversas vibrabant flamina vestes , Et levis impexos rétro dabat aura capillos ; Auctaque forma fuga est; sed enim non sustinet ultra Perdere blanditias juvenis deus : utque movebat

ses douces flatteries, et, poussé par l'ardeur de son amour, il suit les traces de la nymphe d'un pas plus précipité

L'espoir le rend plus léger, la peur la rend plus légère dans sa fuite. Apollon la poursuit, l'amour lui prête ses ailes, il est plus rapide , refuse tout repos ; il est sur le point de la saisir, et le soufSe de son haleine efQeure la chevelure flottante snr les épaules de la njmphe. Celle-ci perd toute force et p&lit, et succombant, vaincue par l'épuisement d'une course si précipitée, elle se tourne vers les ondes du Pénée et s'écrie : c Secoure-moi , oh I mon père , si les fleuves ont la n puissance des dieux. Et toi, Terre, entr'ouvre-toi ou détruis , en la changeant , « cette beauté qui plaît trop et qui me fait outrager. •

Sa prière à peine achevée, une lourde torpeur engourdit ses membres.. ...

M. Dttval, à qui nous devons la reproduction de la mosaïque, a redoublé d^efforts et a obtenu plein succès dans le dessin au crayon, ainsi que dans la peinture à l'aquarelle de ce beau groupe. Toute la Tigueur et la vivacité du dieu qui poursuit Daphné , et toutes les grâces délicates de sa victime ; le léger feuillage ornant sa chevelure , dont les mèches retombent sur Tépaule droite jusqu'à la naissance du sein ; les bracelets de perles vertes, entourant le haut de ses bras : tout est rendu avec vérité et talent L'hommage que nous nous plaisons à rendre à l'œuvre de M. Duval aurait été mieux apprécié encore, s'il nous avait été possible de donner des reproductions polychromes , au lieu de ces lithographies que notre graveur y H« Aug. Bry, a soignées en véritable artiste , avec ce zèle qui est proverbial et qui, chez lui, double le talent.

Ipse amor , admisso sequitur vestigia passu.

.•....• Hic spe celer, illa timoré.

Qui tamen insequitur, pennis adjutus amoris, Ocior est , requîemgue negat : tergoque fugaci Imminet ; et crinem sparsum cervicibus adflat. Yiribus absumptîs expalluit illa ; citœque Victa labore fugœ, spectans Peneidas undas , « Fer, pater, inquit, opem, si flumina numen habetls; « Qua nimium placui , Tellus , aut hisce, vel istam, « Quœ facit ut lœdar, mutanda perde figuram. > Vix prece finita, torpor gravis adligat artus.

Uétamorpluy I, S m

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