SOUVENIR DE SES AMIS
Son portrait par Edmond Le Grain , de Vire , sou ami (1) , figure dans cette galerie qui est un des principaux ornements de la Bibliothèque de Caen, et à l'augmentation de laquelle il mettait tous ses soins. Il est placé entre ceux de Couture et du père Porée, deux des noms qu'il avait le plus contribué à remettre en lumière. C'est une œuvre consciencieuse , solide et d'une grande ressemblance. On y retrouve la finesse souriante qui caractérisait la physionomie de notre ami, et quelque chose aussi de cet affaissement précoce qui devait le conduire au tombeau.
En parlant de cet excellent collègue, de ce vieil ami, je me suis laissé aller au triste plaisir de mêler mes impressions à mon récit, de salaer en passant d'autres mémoires justement honorées. Qu'on me le pardonne! Presque tous les compagnons de jeunesse et de labeur de Mancel ont déjà disparu ; et peut-être , dans une réunion d'antiquaires, comme la nôtre , est-il permis de se souvenir et de rappeler que la vie ressemble à ces voies romaines que bordaient deux rangées de tombeaux !
(i) Behos normands du il jain 4 86 A.
^ ROBERT GUISGARD
B]Sr 10 84:;
Par le D' Baron F. DUNOT DE SAINT-MACLOU ,
Membre de la Société.
Romei DOT«mbrc 1869«
Rome offre à tous ceux qui se reposent quelque temps daus ses murs hospitaliers des souvenirs de la patrie absente. Son histoire , ses monuments, son passé et son présent parlent aux voyageurs, venus de régioQ$ bien différentes, la langue de chacun d'eux; et il est doux de retrouver auprès des débris de la vieille grandeur romaine , aux pieds surtout de la chaire indestructible de saint Pierre , quelques-uns de ces parfums qu'on a respires avec Tair natal , quelques-unes de ces impressions nationales qui deviennent plus fortes à mesure qu'on s'éloigne de son pays. *— J'ai pensé que la Société des Antiquaires de Normandie accueillerait avec bonté, — pourquoi ne dirais-je pas avec plaisir ? — une page de notre histoire normande , gravée jadis sur le sol de Rome , en caractères de Ter et de feu , par un des plus illustres fils de la Normandie , et transcrite dans la même Rome par un autre enfant de la même Normandie.
C'était à la fin du XI* siècle. L'Italie méridionale ne comptait déjà plus les exploits souvent glorieux, d'autres fois coupables, de ces étranges aventuriers que le Nord lui avait envoyés, et dont la valeur devait rappeler aux lettrés du temps les héros d'Homère. Entre tous brillaient les fils de Tancrède de Hauteville , ces hommes qui , partis pauvres du Cotentin , ne se contentèrent pas d'avoir soumis des provinces telles que la Pouille et la Galabre, mais établirent encore leur domination sur cette terre de
R06EAT GUlSGAaP Â ROM£ , EN 108/i« LXXXVU
Sicile, que la mer semblait devoir protéger contre leurs prétentions, y UD d'eux , le plus rusé, paraft-il, — et je ne veux cependant pas trouver dans son caractère une explication à ce que je vais dire, -^Tun d'eux, si connu sous le nom de Guiscard, avait même porté ses armes en Orient, dans le but de rendre à son parent , Michel Parapinace . le trône de Gonstantinople* — Mais nos regards doivent se détourner des combats livrés à Alexis Comnène pour contempler un spectacle plus grand : celui d'une lutte sublime entre le droit civilisateur , sans armées pour le défendre, et la force brutale, sans droit pour légitimer ses actes.
Dans ces temps qui succédaient au siècle de fer, la Providence avait suscité un saint et énergique réformateur, dont la vie fut consacrée à poursuivre les vices qui attristaient le sanctuaire , et à travailler au triomphe de la vraie liberté sociale, de celle qui permet à Thomme de marcher dans la voie que lui tracent la vérité et son devoir , sans quMl rencontre sur ses pas des difficultés ou des obstacles créés par les pouvoirs publics. Ce réformateur était saint Grégoire Yll , et l'adversaire contre lequel il avait surtout à combattre c'était Henri lY d'Allemagne. Un moment, le Prince avait paru céder aux justes exigences du Pontife. A Ganossa, leGésar germain s'était humilié devant le Pape, et, comme le dit très^bien Ozanam (1), « ce fut encore une fois le triomphe de la civilisation sur le monde barbare. » Mais le triomphé ne devait pas durer ; des heures de deuil allaient faire oublier cette heure de joie , et bientôt la soumission d'Henri s'effaça devant les conseils de son despotique orgueil.
n n^eatre pas dans mon plan de raconter les péripéties d'une histoire que je prends à son dernier chapitre ; et il me suffira de dire que , en Tannée 108& , Grégoire VU se trouvait au moment de tomber entre les mains de ses cruels ennemis , Henri de Germanie et l'antipape Guibert. Depuia la mort de Rodolphe de Souabe , les angoisses avaient grandi au
cœur du magnanime pontife. Henri avait envahi l'Italie. Les troupes de la comtesse Matbilde étaient demeurées impuissantes à arrêter le torrent dévastateur ; et le peuple romain , dernier rempart de Grégoire , n'avait pas rougi d'ouvrir les portes de la ville éternelle aux ennemis de son
(i) Dante, Disconn préliminaire, p. 35.
LXXXVIII BOBERT GUISGARD A ROME, EN i08/i.
Pape et de son souverain , qu'il vendait pour un peu d'or. Guibert était en possession de St-Jean-de-Latran (21 mars 1084) ; et à St-Pierre , dans une cérémonie sacrilège, il avait osé sacrer empereur Thomme dont il était la créature. Réfugié dans le mausolée d'Adrien, le Souverain- Pontife conservait encore un autre point de sa ville profanée. Son neveu , Rusticus, se défendait dans le Septizonium de Sévère, transformé en forteresse. Ainsi donc , le tombeau d'un empereur et l'antique portique construit par un autre, voilà les seuls abris qui restent à celui devant lequel Henri s'était prosterné sur le rocher de Canossa. Le pape est sans soutien matériel ; mais il a conscience de son devoir et de son droit Encore un peu, et il est au pouvoir d'adversaires implacables; mais, qu'importent après tout les prévisious humaines ? Son devoir , il l'accomplira ; son droit , il ne cessera de le proclamer ; et Dieu fera le reste.
C*est une vérité signalée par Bossuet (1) , que la force est établie pour soutenir la faiblesse. Dans Tinstant solennel oh nous nous reportons , il semble que Robert Guiscard ait entendu, cinq siècles d'avance, la voix de l'aigle de Meaux. Il était naguère en Orient , aux prises avec Alexis Comnène ; et voilà qu'un jour, confiant le triomphe des armes normandes à son fils Bohémond , il s'est jeté dans une barque , a traversé l'Adriatique et est venu descendre sur le rivage de l'Italie. Aujourd'hui , il s'avance vers Rome. Dieu a désigné le fils de la Normandie pour venger la chaire outragée de saint Pierre.
Le duc marche donc au secours du Pontife , qu'il veut délivrer. Mille chevaliers d'élite forment une première avant-garde que suit de près une seconde , composée de trois mille hommes. Robert vient enfin , avec le reste de son armée (2). Un messager l'a précédé auprès de Henri IV. Il faut que celui-ci lève le siège qu'il a entrepris , s'il ne veut pas être chassé par le duc de la Pouille , par Robert lui-même. Henri doit savoir qu'une fois le prisonnier du Normand , il n'existe pei*sonne capable de l'enlever à son vainqueur. Le duc est le fidèle et le fils du bienheureux Pierre, du pontife Grégoire, et c'est une œuvre digne d'un fils d'arracher son père aux fourbes qui l'attaquent (3).
(i) Poliliqae tirée de l'Écriture, 1. Vil, arL 5, pr. xtiii.
(S) Gaufredus Mulaterra, lib. III, cap. xxxvi (édîL Migne).
(8) Pandulphus Pisanus, Vita Grej^orii VII, apud Muratori, t. Ifl, part, i, p. 818.