‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 38 sur 204 · NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

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^ Je n^ajouterai rien , lisons-nous dans Favertissement des Contes tné^ c dits, à la prérace de M. de Hammer ; il y a développé Topinion la plus « probable sur Torigine des Mille et une Nuits et Fépoque où ce recueil « a été formé tel qu'il existe aujourd'hui. J'avais d'abord recueilli et « discuté, après les avoir comparées, les diverses opinions émises sur € cette double question ; mais ce travail , Tait à la bâte , était Tort incomc plet, et je l'ai supprimé d'après les conseils de quelques amis. Au reste, « je me propose de continuer mes recherches et de les publier plus tard, n si jamais il arrivait que cet ouvrage eût une seconde édition (1). »

Ce brusque abandon des études par lesquelles il avait inauguré sa carrière littéraire ne tenait pas à un sentiment de découragement , mais aux res* sources bornées qui restèrent à sa disposition pour des investigations de ce genre , lorsqu'il se Tut définitivement éloigné de Paris. Au surplus , à un âge déjà avancé , il aimait à rappeler son passage à la Société asiatique, et il conserva toujours précieusement le souvenir des amitiés illustres qu*il y avait formées :

c Parmi les hommes célèbres, écrit-il, que j'ai connus lorsque je « m'occupais de la littérature orientale et qui encouragèrent mes travaux, « je suis heureux et fier de compter M. ^Sylvestre de Sacy et surtout « M. Chezy, qui me témoigna une rare bienveillanceet, je puisledire, c une véritable amitié. > Il mettait sur la môme ligne M. de Rosenzweig et le conseiller aulique , président de l'Académie de Vienne , baron de Hammer-Purgstall.

Ce dernier resta toujours en relations suivies avec lui et manifesta , en toute occasion, de la manière la plus expressive, l'estime et l'affection qu'il lui portait. — La correspondance qu'ils échangèrent, commencée le 16 février 1826, ne s'est close que le 12 avril 1856, quelques mois à peine avant la mort du célèbre orientaliste viennois.

La publication d'auteurs normands et de poésies du moyen-âge, qu'il fit marcher de pair, pendant quelque temps, avec l'impression de textes orientaux, ne devait pas tarder à s'y substituer entièrement. Nous ne mentionnerons que pour mémoire : une édition des poésies de Sarrazin^ qui date de 1823 , et une réimpression , en 1833, des Recherches et anti-*

(i) Contes inédits des Mille et une Nuits, L l, p. ii.

dV F. -G, -8. TREBUTIEN.

guùez de la province de Neustrie, par Charles de Bourgueville , sieur de Bras. — Mais nous devons accorder plus d'attention à la série de petits poèmes qui parurent sous son nom , chez Sylvestre , dans le cours des années suivantes. Le premier dans Tordre chronologique est Li dit d aventures s pièce burlesque et satirique du XIIP siècle, d'après un manuscrit de la Bibliothèque du Roi ; il Tut suivi, en 1835, du Dit de ménage, pièce en vers du XIV siècle; en 1836, du Pas Sallmdin; en 1837, du Dit des trois pommes et du Roman de Robert-le-Diable. Ces textes , choisis d'une manière judicieuse , et dont quelques-uns ont été imprimés en caractères gothiques , forment de curieuses plaquettes fort recherchées aujourd'hui des amateurs. En 1858, à propos de la première de ces poésies , Sainte-Beuve écrivait à Trebutien les lignes suivantes , qui exprhnent tout à la fois son opinion sur la valeur de la pièce et sur le mérite de l'éditeur :

c Vous avez été, lui dit-il, un des vaillants défricheurs de notre moyenc âge. Dans les publications que vous avez faites chez l'honorable M. Syl- « vestre, il y en a une qui m'a paru particulièrement piquante, parce « qu'on y voit poindre un esprit qui se développera plus tard et s'épa- « nouira chez l'Arioste et chez Cervantes, c'est Li dit vt aventures. •

Ces poésies si intéressantes ne sont malheureusement accompagnées que de notices beaucoup trop sommaires et tout à fait insuffisantes. C'est là une imperfection sérieuse, — due en partie , il est vrai , aux exigences du libraire, — et qu'il était , par suite , assez difficile d'éviter.

Les publications que nous venons d'énumérer sont antérieures à la nomination de Trebutien au poste de bibliothécaire-adjoint; celles que nons rencontrons immédiatement après ont trait plus particulièrement à Thistoire et à l'archéologie. En 18/ii, il inséra dans la Bévue du Calvados une Étude sur le Mont-St-MicheL Ces quelques pages , inspirées par uue visite faite, en 1829, à la célèbre abbaye, sont curieuses à lire aujourd'hui, moins par les renseignements qu'elles renferment sur le monument que par ceux qu'elles peuvent nous fournir sur les dispositions d'esprit de l'auteur. A la suite, se trouve une pièce de vers , souvent citée depuis , du bibliothécaire du duc de Bedfort , M. .WifTen , que Trebutien avait connu en 1833, lors de son voyage en Angleterre, et dont il eut à déplorer plus tard la mort prématurée. — Caen : précis de son histoire; son commerce^

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ses environs, dont la rédaction primitive est de Tannée 1838, nous paraît de beaucoup supérieur au fragment sur le Mont-St-Micbel» En 1855» Fauteur en donna une seconde édition considérablement augmentée, et il songeait à en préparer une troisième, au moment de sa mort. Sous sa forme modeste, ce travail, qui n'avait, à Torigine, d'autre prétention que de servir de guide aux voyageurs , est une des meilleures choses que Trebutien ait jamais écrites : les faits sont clairement rapportés ^ les descriptions sont exactes et les déclamations romantiques out à peu près disparu. Les convictions artistiques de Técrivain revêtent peut-être de temps en temps des formes acerbes et un peu excessives, jmais il faut reconnaître qu'en somme il a vu juste et a fait preuve d'un goût exercé. Ce petit volume, où respire l'amour ardent de la cité et de l'art catholique, forme le complément nécessaire des ouvrages du sieur de Bras, de Daniel Huet et de M. Yaultier, et sera toujours très-utilement consulté.

A ces travaux archéologiques, il convient d'ajouter les notices sur M""* Constance Spencer Smith, snr Claude Fauchet, évêque constitutionnel de Bayeux , et sur l'ancien oratorien Thomas Cauvin. Ces pointes timides dans le domaine de l'histoire ne lui faisaient pas perdre de vue les poésies du moyen-ftge , vers lesquelles le ramenaient toujours ses goûts de prédilection.

En 18/t2 , il donna , en collaboration avec M. Georges Mancel , VÉtû^ bassement de la fête de la Conceptitm de Notre-Dame ; c'était avant tout, contrairement à ses habitudes , une édition critique. Rien , ni dans le choix du papier , ni dans le caractère , ni dans le format, n'y révélait ces raffinements de bon goût qui font la joie des bibliophiles. Par son aspect extérieur , c'était un livre ordinaire. En revanche , le texte de Wace est précédé d'une longue introduction, remplie de détails curieux et de vues ingénieuses ; il est suivi d'un appendice composé avec soin et qui permet de se rendre compte des sources auxquelles le trouvère normand a puisé.

Les éditions qu'il publia en 1843, en 18&6 et en 18&7, des Chansons de Maurice et Pierre de Craon , de la Mort du Roi Sweyne , des Chansons de messire Raoul de Ferrières , des Rondeaux et ballades inédits d'Alain Chariier , découverts par le marquis de Chennevières , dans un manuscrit de la bibliothèque Méjanes, à Aix , procèdent d'un tout autre système. Reprenant pour son compte l'idée de Sylvestre et l'appliquant à la Nor-

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mandie , Trebiitien a Tait de tous ces petits poèmes de délicieuses plaquettes. A Texceptiou des Chansons de Maurice et Pierre de Graoo , toutes sont imprimées en caractères gothiques et Torment de véritables joyaux de bibliothèque , qui appellent la dorure à pelits fers et le maroquin. Le but que poursuivait alors le savant éditeur était la reproduction, exacte jusqu'à la minutie, des anciens manuscrits. Il a, du reste, exposé ses idées à cet égard dans un avertissement placé en tête du Bot Sweyne et qui est toute une profession de foi :

« La copie du texte , nous dit-il , est aussi fidèle que Ta permis le caractère gothique dont nous nous sommes servi, mais qui est mal-heureusement privé des signes (T abréviation. Un caractère conforme en tout à celui des éditions d'Antoine Yerard et de Galiot du Pré est le seul, selon nous, que Ton devrait employer lorsqu'on publie pour la première fois des poèmes du moyen-âge. Avec l'orthographe moderne et l'introduction des accents, souvent on défigure ou on estropie les vers. Reproduire exactement les manuscrits, c'est à quoi l'on doit s'attacher. >

L'eiTct a répondu à la promesse et , ainsi qu'on pouvait s'y attendre avec un pareil programme , les textes ont été établis , dans toutes les publications que nous venons de citer, avec une conscience scrupuleuse; mais, par un sentiment de défiance incurable dans ses propres lumières, Trebutien s'est arrêté là. En tête des Chansons de Maurice et Pierre de Craon, il se borne à transcrire une notice défectueuse de l'abbé De La Rue , et il publie les Chansons de Raoul de Ferrières, sans notes et sans un seul mot d'introduction. La Mort du Roi Sweyne seule est précédée d'une préface, dans laquelle sont relevées d'une manière piquante les nombreuses inadvertances échappées à l'abbé Desroches, excès d'audace que celui-ci ne lui pardonna jamais ; mais c'est là une exception , et nous ne connaissons aucune autre étude où Trebutien ait pris une bonne fois son texte corps à corps et ait essayé de l'éclairer et de l'interpréter. Il y songea souvent; mais, après avoir commencé, il s* arrêta toujours. Rien n'y fit, ni les encouragements que les hommes les plus compétents lui adressèrent sans cesse, ni les adjurations de ses meilleurs amis. Dans un recueil manuscrit intitulé Fragments, que nous avons pu consulter, on rencontre une suite de pensées qui, pour

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la plupart, oe loi appartienneDl pas en propre, mais qui toutes répondent ou à ses sentiments ou à la disposition habituelle de son esprit* Il suffit d*en parcourir quelques-unes pour comprendre la cause de cette réserve maladive dont il lui arriva rarement de se départir.

Uauleur du Dandysme la connaissait bien , et voici , dans son langage à outrance , comment il la caractérisait et essayait de la combattre : « Écrivain, mais vous Têtes jusqu'à la pointe des cheveux; seulement vous avez une Dalila cruelle qui vous les coupe : c'est la Défiance de vous-même , cette pâle sœur du Désespoir. Elle avait pris aussi notre Guérin dans ses bras mous et inertes, et elle avait diminué sa puissance; c*est moi qui Tai Tait redevenir Samson. Je voudrais bien vous produire dans les Tacnltés ce que j'avais euGn produit dans les siennes. Je voudrais bien vous allumer assez pour que vous vous missiez à écrire cette charmante chose de titre , dont vous m'avez donné une envie folle en m'en parlant, i Les travaux que nous venons d'énumérer, et sur lesquels nous aurions voulu nous arrêter davantage, nous font connaître l'orientaliste et l'antiquaire ; ils nous laissent complètement ignorer ce qui formait , à notre sens, le côté le plus original de l'homme, l'éditeur fervent et enthousiaste des œuvres d'autrui.

> Nul plus que lui , a dit avec justesse Marie Jenna , n'éprouvait le besoin de faire partager son admiration. Quand il rencontrait quelque trésor intellectuel, quelque diamant de la pensée, il eût voulu l'enchâsser dans l'or et l'élever à tous les regards. De là tant de copies faites d'une main ferme et magistrale, qui semblait écrire pour les siècles. De là encore tant de publications intimes, qu'il soignait avec un amour d'artiste, ne trouvant jamais l'écrin assez beau pour les pierres qu'il y voulait renfermer. »

Dans cet ordre d'idées, rien de plus curieux et de plus intéressant que l'histoire de ses relations avec Jules Barbey d'Aurevilly. Commencées à Gaen vers la fin de la Restauration , elles se continuèrent à Paris, et, lorsque Trebutien fut revenu au logis maternel , elles donnèrent lieu à une correspondance suivie, qui se rompit brusquement en 1858. Quel est l'habitué de la Bibliothèque qui ne l'a vu transcrire avec un soin religieux, naa un papier choisi , ces Dominicales à l'encre rouge , journal hebdo-

GVm F.-G.-8. TfiSBUTIBN.

madaire d'impressions intimes et de libres jugements , écrit en vue de la postérité. Il ne Taut pas, en eifet , s*y tromper , toutes ces lettres s^adressaient à Tami et aussi à Téditeur , et Trebutien Tavait si bien compris, qu'il en avait préparé une copie pour l'impression et qu'il avait même annoncé l'ouvrage sous le titre de Correspondame littéraire^ sur la couverture d'une de ses dernières publications.

En dehors de ce recueil épistolaire , les rapports du savant éditeur et du romancier se sont manirestés par diverses brochures, que nous ne pouvons , à aucun titre , passer sous silence.

La première dans l'ordre des dates est la Bague (TAnnibal^ qui parut chez Poisson en 18&3.

Elle fut suivie du Dandysme, en 18A.5 ; des Prophètes dupasse^ en 1851, et du Mémorandum , en 1856, Ce dernier opuscule portait la mention suivante : Ce volume^ imprimé à petit nombre^ ne se vend pas. Le Dan-dysme et la Bague (fAnnibal étaient également destinés aux mains choisies. Seuls , les Prophètes du passé , livrés à Hervé , avaient été édités en vue d'une publicité plus étendue; mais, malgré le bruit qui se fit un instant autour de ces thèses philosophiques, le succès ne répondit pas à l'attente qu'on avait pu concevoir, et une note mélancolique de Trebutien constate qu'après avoir fait tons les Trais de l'édition il ne toucha pas , en définitive , le prii de dix exemplaires. Ce ne sont pas là les seules œuvres de J. Barbey d'Aurevilly , dont la mise au jour ait eu lieu par les soins de Trebutien ; nous devons encore mentionner un vo^^ lume de vers sans titre, imprimé à XXYI exemplaires; Gaen, Hardel, 185à« Trente-six ans; Gaen, Hardel, 1856. Deux rhythmes oubliés: Le Laocoon, Les Yeux Caméléons ; Gaen , Buhoar , 1857 ; réimprimés en 1869 à XXXYI exemplaires» Rhythmes oubliés : Quand tu fus partie , Quand tu me reverras ^ Niobé (nous ignorons la date de la publication). Enfin, Le Pacha , rhytbme oublié , imprimé en lettres rouges et noires et tiré à XXXYI exemplaires ; Gaen , Le Blanc-Hardel , 1869.

Les rapports de Trebutien avec J. B. d'Aurevilly ne se bornèrent pas là. Dès 1837, il avait inséré dans la Revue de Caen, dont il était l'éditeur , la première nouvelle de celui-ci , Léa ; plus tard , il réunissait , en s'adressant à une infinité de personnes, des renseignements curieux sur l'enlèvement de Destouches , sur l'arrestation du général de Frotté , sur

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la mort du comte d'Acbé. Toutes ces informations devaient être utilisées pour la composition de toute une suite de romans sur les Chouans » ana* logues auî célèbres chroniques de la Canongate. Le romancier normand ne poursuivit pas longtemps cette idée et ne fit paraître , en définitive, dans ce genre semirbistoriqiie , que Le Chevalier des Touches et La Pre^ mière messe de l'abbé de la Croix-Jugan. Ce dernier ouvrage , réimprimé sous le titre de L'Ensorcelée^ en 1858 , parut pour la première fois en 1851. Le ChemUer des Touches ne Tut pid)lié qu'en 1863.

Trebutien songea aussi un instant à devenir l'éditeur d'une nouvelle intitulée : Ricochets de com^ersatwn^ ou le dessous de cartes d'une partie de whist ; xnai^ jce projet ne reçut pas d'ei^écution. Quant aux autres productions de d'Aurevilly , lui seul pourrait oous faire connaître ce quMI dut de rectifications, d'indications et de vues nouvelles à cette amitié toujours en éveil, ayant ses susceptibilités et ses exigences, mais ne reculant jamais devant les démarches , le laioeur opiniâtre et le sacrifice. Une seule fois, à l'occasion de la publication de La Vieille maîtresse ^ les deux correspondants se trouvèrent en complet désaccord. Déjà Le Dessous de cartes , où les personnages semblent calqués sur des individualités vivantes., avait éveillé les scrupules de Trebutien; La Vieille maîtresse &t plus , elle le bouleversa complètement , et , malgré toute l'ardeur de son amitié , il lui fut impossible de saisir la portée morale de cette étrange conception. Dans les derniers temps de sa vie, il avait transcrit tous les passages de la correspondance de Jules d'Aurevilly qui avaient trait à ce sujet et il les avait joints à l'exemplaire qui lui avait été adressé. Ce volume, dont nous devons la communication à l'obligeance de M. le président Piquet , contient l'histoire entière de cette piquante polémique. Quelques lignes empruntéea à une lettre du 6 juin 1851 suffiront à montrer avec quelle énergie Trebutien maintint jusqu'à la fin sa désapprobation :

i Ce que vous me dites de la Yellini me désole. Elle nç vous plaît pas. « Voilà le meilleur de mon succès manqué ! Elle ne vous plait pas I Que « m'importe le reste 7 II y a plus profond , plus fondamental , quand il f s'agit d'âmes comme la vôtre , qm des jugemeiits : ce sont des im- « pressions. Les vôtres sont contre moi , vous foudroyez mon succès. » Ces relations de tous les jours avec d'Aurevilly expliquent le rôle qu*il

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fut amené à prendre dans la mise au jour des œuvres de Maurice et d'Eugénie de Guérin. Ici , nous touclions à l'un des plus curieux épisodes de l'tiistoire littéraire des dernières années de TEmpire ; c'est , d'ailleurs, le fait capital de la biographie que nous essayons de tracer. Pour toutes ces raisons, il convient d'entrer dans quelques détails.

Maurice de Guérin mourut au Gayla le 19 juillet 1839. Il n'était ftgé que de 29 ans. A ce moment, aucun ouvrage n'avait révélé sa valeur au public ; mais tous ses amis , hommes d'étude ou de plaisir , esprits futiles ou sérieux, avaient deviné en lui un génie d'une exquise distinction, charmant et prorond à la fois. Après avoir été entraîné un instant par l'influence de La Mennais et avoir fait partie de cette jeune élite qui se groupa autour du célèbre réformateur à La Chênaie , il était revenu à Paris et s'était mêlé à une société toute différente, éprise avant tout de littérature , de mouvement et de plaisir. Avec Renée et Scudo , il y avait retrouvé d'Aurevilly , son ami des bons et des mauvais jours , et , particularité qui doit être notée, son conseil et son consolateur aux heures sombres du découragement. Il contracta bientôt un mariage qui semblait lui assurer le bonheur, lorsqu'il tomba malade et alla s'éteindre au Gayla, près d'une sœur tendrement aimée, son égale par l'âme et le talent Maurice de Guérin laissait, en manuscrit, un journal, des vers, quelques lettres et des fragments de poèmes en prose. Sa sœur les recueillit pieusement et confia le soin de les publier à d'Aurevilly. N'était-ce pas le meilleur ami de celui qu'elle pleurait et l'interprète autorisé de ses plus secrètes pensées ?

Triste ironie des choses humaines , lorsque, le 15 mai 18&0, à la demande de Ghopin , M"* Sand publia , dans la Revue des Deux^M ondes, l'article sur Le Centaure , qui fut l'aube de la renommée de Guérin , ce fut par un étranger que M"* Eugénie en fut informée. Trois ans plus tard , ne voyant rien paraître à l'horizon , elle chargeait MM. Quemper et Raynaud d'obtenir la remise des manuscrits dont elle s'était dessaisie ; enfin, au mois de mars 18/18, elle mourait elle-même, désillusionnée des hommes et de la gloire, ayant compté sur le dévouement et croyant n'avoir rencontré que l'indifférence et l'oubli. Les lettres si confiantes et si affectueuses qu'elle adressa à MM. Quemper et de La Morvonnais, touchant ces manuscrits bénis, comme elle les appelait, indiquent assez quelle fut

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ramertnme de sa déception. Du reste , elle ne se plaignit pas : c Oh ! c que le monde est plein d'inexplicables choses I » disait-^lle ; ce fut là sa seule récrimination. C'était bien la même Temme qui écrivait, à propos de la rupture d'une de ses plus chères amitiés : c Ainsi cette pauvre t madame de M. restera encore pour moi un mystère. .. C'est une femme « que j'aimerai toujours, malgré tout, et qui a été charmante de tendresse e et d'amitié pour moi. Je ne sais qui ni quoi Fa pu fasciner si con- « trairement. J'en ai souffert ; mais Dieu nous instruit ainsi, et, par ces e détachements involontaires, il nous apprend à porter volontairement r notre cœur en haut. »

Pourtant , nous devons ajouter , pour être juste , que Tinaction du romancier était plus apparente que réelle. Malgré l'interruption complète de ses relations avec la famille de Guérin , et au milieu de ce tourbillon de la vie parisienne qui l'emportait, il n'avait pas perdu absolument de vue les intérêts de la gloire de ^on ami. Mais , outre que, par la nature spéciale de son talent, il était assez peu préparé au rôle d'éditeur , il avait rencontré sur sa route des obstacles qu'il ne soupçonnait pas, et il avait vu avec tristesse que toutes ses démarches auprès des libraires pour les déterminer à se charger des œuvres de Maurice de Guérin étaient restées infructueuses. Faut-il s'en étonner I le client était inconnu et, à cette date , le protecteur était dépourvu d'autorité.

 bout d'efforts et de combinaisons, il s'adressa enfin à Trebutien. Celte fois il avait touché juste, et, grâce à l'intervention de celui-ci, ' la publication des œuvres de Maurice , qui avait été la plus vive préoccupation des dernières années de sa sœur , allait devenir une réalité. Trebutien avait beaucoup connu Maurice de 1833 à 1839 et, s'il n'avait jamais rencontré M"" de Guérin , il était merveilleusement disposé par la pente naturelle de son esprit à en apprécier les écrits. Quoi qu'il en soit, par un singulier concours de circonstances, c'était à lui que devait échoir, en définitive, l'honneur de présenter les œuvres de l'un et de l'autre à l'admiration du public.

C'est à la date du 7 décembre 185& que Trebutien reçut , avec trois cahiers manuscrits de son ami, un petit cahier, retrouvé par hasard, d'Eugénie de Guérin. L'effet que produisit sur lui la lecture de ce dernier fragment fut aussi soudain que décisif. Malgré l'exiguité de ses

ressources « qui consistaieDt dans de faibles appointements de 900 fr. » jamais il n'avait so résister aui entraînements de ses enthousiasoies littéraires. Dans la circonstance actuelle , il y résista moins qne jamati, et, laissant de côlé pour un moment les œuvres de Maurice , il entreprit de publier le journal d'Eugénie à ses frais, sans délai et sans cbance aucune de rémunération. Dès le mois de janvier 1855 , on trouve dans sa correspondance la trace des recherches auxquelles il se livrait pour airriver, sur certains points de détail, à des informations exactes. A la fin de Tannée, son travail était achevé , et il faisait paraître , pour quelques amis choisis, les précieux papiers qui lui avaient été confiés.

Le volume, édité dans ce petit format in-S'' carré qui lui était familier, portait pour titre : Eugénie de Guérin, JReltguiœ, publié par Jules Barbey d'Aurevilly et G.*S. Trebutien. La lettre d*envoi à H^^* Marie de Guérin est datée du 2 novembre 1855 , jour des Morts.

Ce fut là rintroduction des œuvres d*Ëugénie de Guérin dans la pu-* Uicité. Le but de cet essai d'édition, dans l'intention de d'Aurevilly, qoi avait écrit la notice préliminaire, était surtout de servir d'annonce aux écrits de l'auteur du Centaure. Le texte de la notice elle-même et certains passages de la correspondance ne peuvent laisser , à cet ^rd , le moindre doute :

c Ne perdez pas de vue , écrit-il à Trebutien , à la date dn 28 oc-* « tobre 1855, quand vous ne trouverez pas dans mon étude ce que votre « amour pour Eugénie y désire, que je ne veux point faire de littérature c avec elle. Son frère est littéraire, mais elle, non. Elle ne l'est pas plus t qu^une fleur qui chanterait. Le génie est un phénomène , mais elle est « un miracle : c'est bien différent. De plus^ à travers elle, je ne viseqn'i « Guérin, je ne vois qne Guérin. »

Et plus loin : c Eugénie n^est qu^une aube ponr tout, le point gris et c rose oii le soleil va se lever. » '

Après cela , il ne faut pas trop s'étonner si l'idée de pnbller le journal

d'Eugénie est plutôt venue au bibliothécaire de Caen qu'à l'auteur dn

Davdysme.. A la date dn 9 novembre, le dernier le reconnaissait, dans une

lettre qui fait honnenr à la fois à l'un et à l'autre , et dont nous croyons

pouvoir transcrire quelques lignes :

• Le titre ne me déplairait pas , si , an lien de : publié par J. Barbey

NOTICE BIOGBAPHIQUB ET UTTl^RAIRB. atiU

r d'Aurevilly et G. -S. Trebutien, il y avoir: publié par O.-'Si Trebmieû € et J.- Barbey d*Âurevilly« Dans cette ^bllcatîoo, eorame partont oh c 0008 serons, vous devrez toiyoars passer devaift moi, et ce sera jasti(% ;

# »aiB ici c'est plus qoe justice, La pabli<iation d'Bogénie est wire idée, <• ffoire œuvre , mtre Ame , votre argent. Tout ce qu'an liomme peut

• Biettre dans une chose, tous Tavcx mis dans celle-là', e^wns devez la c signer hardiment avao« toute autre, w

Lcr retentissement de ce volume, réservé pour le cercle de l'inlimité. Ait beaucoup plus profond qu'on n'eAt pu tout d'abord l'espérer. Parnd €6ui qui se montrèrent les plus sympathiques et les pins émus, flgitra, atf premier rang , Sainte-Beuve, (le succès décupla les forces de Trëbtttlen, et, au cours de l'année 1861 , il publia , en deux volumes du' môme format fiie les Bêliqvict d'Eugénie , les ReKquke de MauricCé A cette date , ses Mdalions avec d'Aurevilly avaient été violemment rbmpues, et ce ne fot pas souille patronage de celui-ci que se' produisit réditibii« En revanche , eB tête du premier volume, figurait uue Ikle et délicate étude de Sainte-Beuve » et,' en tète du second , une biographie riche de faits, de renseignements précis et de souvenirs personnels , due à* Hb de MaTzan. Le résultat ne trompa pas des efibrts si nobles et si persévérants » et, à la suite de la publication de ces trois volumes , un rayon de* gloire vint enfin illuminer le nom des dent Guérin, Ce succès ne ftit pas obtenu sans atlirei* à Tre^ butieiï quelques tribulations* Celle qu'il ressentit le plus douloureusement fut l'attitude hostile que lui sembla prendre , à rencontre de son œuvre , Barbey d'Aurevilly. L'article inséré par celui^^ci dans le numéro du ConêittutionHel d\k 1" Mvrier 1862, envisagé de sang-froid, ne méritait piourtaut pas, à' notre sens, tant d'émotion et tant de colère. — L'auteur du^ Bàndysme , malgré les froissements profonds que , de son côté aussi , ii âVait dû éprodver, n^y reniait pas ses aneieilnes amitiés; et ses appréciations, vraies ou fausses, s'attaquaient beaucoup moins à l'édf^ tiott en elle-même qu'au travail critique dont s'était chargé Sainte-Beuve. Au fond, elles n'avaient d'autre but que d'annoncer, d'une façon afcsea hautaine^ une oouvello et plus décisive biographie.

r Aujourd'hui, nous n'avods voulu que signaler par quelques mots l'entrée dans la littérature française d'un poète d'une distinction suprême, en train de dégager, quand il est mort, une ravissante personnalité.

€XIY F, -G, -S. TREBUTIEN.

Nous le répétODs, et avec joie , il y a plus que ces deui volumes en Guérin , il y a surtout une biographie intellectuelle et intime à faire à -œ poète qui suivit maintenant , Tétoile au Tront , dans la constellation des poètes de son siècle. Celle qu'on a arrangée ici pour les besoins du moment n'appuie sur rien , et d'ailleurs même , en n'appuyant pas, ne nous donne qu'une époque de la yie de Guérin, et l'époque la moins intéressante de la vie de ce poète ^ qui n'était que la larve de lui-même, quand il s'en revint de La Chênaie vers nous , qui le revîmes à Paris. Cette biographie d'un poète qui était plus la poésie encore dans sa vie que dans son talent , ce n'est pas le Tusain rapide de Sainte-Beuve qui en tiendra lieu, et , un jour ou l'autre , soyez tranquille , cette biographie , qui manque toujours et qu'on attendait , il y a quelqu'un qui la Tera. »

Il nous semble certain que Sainte-Beuve , toujours à l'affût de ce qui le concernait personnellement, n'ignora pas longtemps l'attaque passionnée dont il avait été l'objet ; mais on chercherait vainement dans les Causéries du lundi la trace des sentiments qu'il dut éprouver. En 1862, dans l'étude limée avec soin qu'il consacra à Eugénie de Guérin , il se contente de dire négligemment:

i Sod voyage de Paris Ait un grand événement dans sa vie : elle a parlé amèrement des déceptions d'estime , d*amour et de croyance dont eWe eut à y souffrir. Chose piquante , elle y vit beaucoup, pendant son séjour, un des meilleurs amis, le meilleur ami de son frère, Barbey d'Aurevilly, jeune alors et dont les façons si tranchées pouvaient ne sembler encore qu'un des travers passagers de la jeunesse. Sa couver* sation brillante exerça incontestablement sur elle une espèce de séduction. C'était un singulier contraste, on l'avouera, que cette amie virginale, cette colombe du Cayla, faisant connaissance pour la première fois avec Paris et le monde lettré, par cet échantillon d'homme d'ei^prit , par ce bouquet de feu d'artiflce » (1).

Sainte-Beuve , il est vrai , se dédommageait dans l'intimité de toute <^tte diplomatie et de toute cette réserve , et, dès le 7 février, dans one lettre adressée à M. de Marzan , il traçait de son adversaire un portrait qui laisse loin derrière lui les critiques les plus vives de Cbampflenry.

U) Maurice et Eagéoie de Guérin, firère et sœur. ConttUutUmnel, n* 75. ISeS.

NOTICE filOGBAPHIQUE £T LITTÉRÂiaB.

ex

Tous ces tiraillemeuts eurent en somme un heureux résultat, en ce sens quMls bâtèrent Tédition définitive des œuvres du frère et de la sœur. Les trois petits volumes, composés à Gaen en 1856 et en 1861 avec un soin si religieux, étaient en effet plutôt un appel à la publicité qu'une publicité réalisée: le moment était venu de profiter de Téveil de la curiosité pour faire entrer Maurice et Eugénie de Guérin dans le grand courant de la circulation intellectuelle. Sainte-Beuve le comprit tout d'abord et , à la date du 7 février 1862 , il exprimait ainsi ses intentions à M. de Marzan :

« Yoici mon désir, que je désirerais vous voir partager. Que Ton réunisse en deux volumes, pour une prochaine édition, qui s'imprimerait à Paris et que Trebutien corrigerait à son aise , dans son fauteuil, à Gaen, les œuvres d'Eugénie et de Maurice. Aucune autre notice que quelques pages de Trebutien.

c L'effet de ma notice est épuisé : j'ai annoncé , signalé l'ouvrage , je ne puis plus l'aider en m'y joignant. J'aide plus à distance que de près, en dehors qu'en dedans.

c Votre notice , à vous , est excellente de cœur , d'information , de pensée ; mais elle est au point de vue des amis et de l'intimité. Je ne serais pas d'avis, dans le plan d'une seconde édition, de la joindre, plus que la mienne , aux œuvres du frère et de la sœur ; qu'eux seiits parlent, c'est assez.

c Si vous et Trebutien teniez à ce qu'elle trouvât place à la fin , je vous supplierais en ami de me permettre quelques suppressions et allégements ( pas une altération ) ; mais nous voulons ce qui hâtera le succès de ces deux auteurs sans le savoir et leur succès auprès des esprits de la nature la plus diverse, pourvu qu'ils soient dignes de les sentir.

« Yoilà mon idée et mon rêve. »

Dans une lettre du 2& avril 1861, adressée cette fois à Trebutien, Téminent critique revenait, avec une insistance remarquable, sur le même sujet, et , après avoir exposé son plan d'une seconde édition, il terminait ainsi :

Ce que je ne puis suj)porter , c'est qu'on tire Guérin à soi chacun

Gxvi r»-6.-8, tbbmhui.

€ de son cèté, oraiDifi le cerpa de Patrocle. Sî tow a? ieE lu tMt$ les • articles: publiés, ymis auriea yo fue cfest là le cas* U y a polémifM^ «^ pourquoi F)3ivoir instituée? Gr est teutes ces raisoos^ que fétnngle, ^i e me font ^sirer un texte: pur et simple et aussi eomptet que possible c dUi frdre et de la sœur, voua seul,. Vami du eœoret Tami pieux, lèg n présentait.

« Je ne doute pas, amc un peu de tempsi^ qine le génie douK^ et puissant» < ce double génie, eu y aasodant sa sœur , n*obtiemie un succès solide c et ne se classe. Visons à celte bonne édition définitive» Vous avei »» encore cette' miasion à aooomplir :. les denx# urnes sur le même autel, <f sans placage.

t PardbD;, cher et aimable Monsieur; de ces brusqueries d'un* homme € pressé,. souiErani^ surchargé» Yous y démêlez le fond de ma pensée et c ce qui est à prendre. A vous de tout cœur et de tendre estime»

Et , ailleurs, dans une lettre du 16 mai de la même année : c Courage, lui disait-il, en parlant toujours de ce projet de réimpression ,. voilà un emploi. de' VQS( loisirs;,, un but à.votre dévouement. Vous ètes.de ces âmes qui ne brûlent que pour d'autres*. Un nouvel aliment est trouvé pour votre flamme. G*est> le cèdre le plus pur qui vient ranimer votre foyer. »

Malgré d'aussi persuasives incitations, nous doutons fort cependant que Trebutien, même dégagé de la collaboration de d'Aurevilly, eût pu, seul , lever toutes les difficultés et mener, à. bonne fin la tâche qu'il avait si courageusement entreprise. Fort heureusement^ par on hasard seeourable> il trouva près de lui' un guide d*un gQût délicat et d!un dévouement aussi infatigable que dlsi^ret.

En 186A, dans Tintroduction placée en tète des lettres d'Eugénie , son éditeur , faisant allusion à cet apjtui si cordial et si désintéressé , s'exprimait en ces termes : Nous comptons parmi les plus heureuses « rencontres de notre vie celle qqi nous a fait connaître, à Gaen, au mo- € ment même où , livré à nos seules forces , nous étions aui prises avec a les plus grandes difficultés de notre tâche , Tami dévoué qui , par ses c conseils et son concours de toutes les heures , nous a permis d'en c sortur, en dépit de toutes nos craintes, à notre honneur et à la gloire

NOTICE BI06KAPHIQ1IB BT UtTÉRAIRB. CX.¥II

• d6 Guério. Pourqpmi ne veut^ pas qae ooas insorivioiis son ooià avec « le lAtPt 8W oe moDittent Mquel il a pris, dépote cinq ai», an si pieux

• totérètf UriiOè à toi, sons pouvons déposer k ptome, comme M le « irisait an moyon-ftge, en rcttaerciant Dieu de nous atoif donàé assce

• ée fie et assez do Ibree pont accomplir henrensement notre tâche. > Le collaboratenr que désignait ain^ , sans le nommer y Trelmtien

i*était antre qu'Eugène Gandar, alors dans tout Téclat de sa réputation et qu^une mort knpré?ue allait bientôt enlever à Taffection des siens et de tons les amis de la littérature sérieuse. Au milieu des soins si divers qui Tabsorbaient, il s'appliqua avec une ardeur surprenante à préparer Pédition déûnitive rêvée par Sainte-Beuve et à aplanir les obstacles de tout genre qui entravaient la marche de Trebutien. Faisant violence^ à sa nature , il lui servit de guide pour le r^ement de ses affaires d'intérêt et remplaça son conseil babituel , Texcellent président Deslongchamps. Ce fut lui qui révisa les textes, qui négocia tout à la fois avec l'éditeur Didier et avec Sainte-Beuve , et qui sut enfin , par là droiture de ses intentions et Tbonorabilité de son caractère , calmer , ebez M^ Marie de Gnérln , les inquiétudes légitimes que des incidents pénibles avaient précédemment provoquées»

Dans la biographie qu'il a consacrée à Engène Gandar , M* Prost en a touché quelques mots et a révélé pour la première fois au public la pairt considérable prise par rauteor de Bossuet orateur à Tédltion des CQivres de Guérin. Nous voudrlo^ compléter ces inrormations en em^ prnntant quelques détails à ta correspondance du jeune et brillant proresseur. — Pour lui , comme pour M. de Montalembert , Tadmiration avait été de la première heure, et une seule lecture lui avait suffi pour percevoir les parfums de poésie et de sainteté que recelaient les pages de ce mémorial domestique.

Quant aux questions, délicates plutôt que graves, que soulevaient certains passages du journal de la sœur et des poèmes en prose du frère, avec quel Impartial bon sens II les a résolues et avec quelle sûreté de main il a guidé Téditeur au milieu des embarras du chemin I En mettant de côté les difficultés de détail quMl était facile de fhire disparaître , la grosse affaire était celle des opinions religieuses qu^à tort ou à raison Tmàr n'était plu à attribuer ft l'auteur àû Centaure , proclamé par les

cxvin f.-gj-s. trebutien.

UDS l'André Gbénier du panthéisme, et considéré tout au moins par les autres comme un poète de Técole naturaliste. An début, cet aspect du talent de Maurice de Guérin n'avait pas été , il faut en convenir, étranger au succès inespéré quMl obtint. C'est là ce qu'apprécia surtout G. Sand et ce que mirent en relief , chacun à leur manière , MM. Levallois » Scberer, d'Ortigues et Matthew Arnold. A cet égard , et en y regardant de près , Sainte-Beuve lui-même était beaucoup moins impartial qu'il ne le proclamait. Toute sa correspondance relative à la notice de M. de Marzan le révèle , à notre sens , de la manière la moins équivoque.

Le point de vue était-il bien exact ? Nous ne le croyons pas , et nous ne comprenons guère que l'on ait pu faire sortir tout un système *de philosophie de fragments détachés, où le sentiment de la vie physique est exprimé avec d'autant plus d'intensité que l'écrivain avait la perception plus nette de son épuisement prématuré et de sa fin prochaine*

Les amis de Maurice, MM. de La Morvonnais, Quemper, de Marzan, d'Aurevilly, Duquesnel, ont tous repoussé cette manière de voir, contre laquelle proteste la vie et la mort de celui qui en a été l'objet. i;

Cette tendance irréfléchie de l'opinion publique, au lendemain de l'article de M"""" Sand sur le Centaure, avait douloureusement affecté M"* Eugénie de Guérin ; la notice de Sainte-Beuve produisit sur sa sœur une impres^on analogue.

Les lettres de Gandar calmèrent toutes ces susceptibilités ; et , même aujourd'hui , tout en laissant complète la liberté des appréciations , elles peuvent servir à faire comprendre de quel côté était la vérité , de quel côté était l'erreur.

c i8 décembre i86i.

c Mon cher monsieur Trebutien ,

« Je suis désolé de vous trouver encore ainsi inquiet du côté du • Cayla. Je crois que le post-scriptum écrit doit dissiper les scrupules « de M"* de Guérin et de M. de Marzan. D'oii vient ce fastidieux débat a sur le panthéisme ? De la publication du Centaure. Le mal remonte à « vingt ans. Le mot cité par Sainte-Beuve ne change rien à la question. « Yotre déclaration et le Mémorandum de M^' Eugénie la résoudront

NOTICE BIOGRAPHIQUB ET LITTÉRAIHE.

poar les esprits impartiaux. Ne pouvez-vous tranquilliser M"* Marie et lui faire bien comprendre que la réhabilitation qu'elle poursuit de tous ses vœux , ayec une persévérance qui Thonore , se fera certainement et ne pouvait se faire que par la publication du Mémorandum ? Il n'était pas possible de fixer autrement Topinlon publique. Un mot de plus ou de moins dans la notice n'avait pas la gravité qu'elle s'imagine. Et c'était , à le bien prendre , un devoir aussi de ne pas blesser Sainte-Beuve , après tous les services qu'il avait rendus. En corrigeant la notice, j'admets que l'auteur vous eût laissé faire, vous ne réussissiez qu'à envenimer la querelle. En la supprimant , vous vous exposiez au reproche de maladresse et, qui pis est, d'ingratitude •

t M""" Sand est de bonne composition. Vous verrez que j'y ai compté, en faisant largement toutes les coupures que la famille désirait. »

c Si novembre 1861.

c Je fais deux parts dans le travail de M. de Marzan , et il est impossible que celui-ci n'entre pas dans cette pensée. L'une qui a la valeur d'un témoignage et complète heureusement la vie de Guérin ; l'autre où IL de Marzan juge son ancien ami et , à ce propos , les critiques qui en ont parlé. Je rends facilement justice, pour ma part , à l'intention qui lui a dicté chacun de ses derniers chapitres ; mais i dans la retraite où il est accoutumé à vivre, il n'en a peut-être pas très-bien calculé l'effet. Il croit fermer la discussion , et , en réalité, il la provoque. On n'a déjà que trop discuté, fort inutilement , à ce qu'il me semble , les opinions philosophiques et religieuses de l'auteur du Centaure, ses premières croyances et sa chute et son retour. Ne troublons point nous-mêmes, par l'écho de ces polémiques irritantes, l'attention désintéressée des lecteurs qui voudront bien lire les Reliquiœ, sans y chercher tant de malice. Et, s'il reste, à ce sujet, quelque scrupule dans les âmes délicates de M. de Marzan et de M^"" Marie de Guérin , comme dans la vôtre , croyez , cher monsieur , et dites-leur bien que la seule réponse à faire à des interprétations perfides ou passionnées , la plus convenable et la plus éloquente en

GXX

P. -G. -S. TBEBDTIBN.

même temps, c'est la piiUication du journal de M^'* Eugénie Ae

Guérin.

« Laissons cette voix venue de la tombe, qui sera ^ écoutée de tout

le monde avec recueillement, dire au juste ce qu'il faut penser et ce

qu'il Tant croire , et ne cherchons pas d^autre avocat

« C'est pourquoi je me résignerais plus Tadlement à tenir compte des

exigences de l'éditeur et à prier M. de Marzan de nous autoriser ,

tout en réservant pour un recueil périodique l'ensemble de son trarail,

à n'en reproduire que le long et intéressant récit qu'il donne du séjour

de Guérin à la Chênaie et du doux commerce qui a uni , en l8âS et

18S&, les trois poètes du Cayla , du Val et de La Brousse* » »

En ce qui concerne la question des relations de J. d'Aurevilly avec la famille de Guérin , l'opinion de M, Gandar , à laquelle se ralliait d'avance Trebutien , n'est ni moins nette ni moins judicieuse. Citons, à cet égard , quelques lignes d'une lettre de 1862.

• Paris, 6 mai iSdS. »

c Reste pour ces cahiers viii, ix, une dernière difficulté, Effacera-ta on le nom de M. d^Âurevilly ? Il faudrait toute une matinée face à face « pour traiter les questions sans nombre que ce nom soulève. Je n'y tf dois toucher , moi , qu'avec une extrême réserve : il y a là , dans les f souvenirs du passé , trop de choses que vous ne m'avez pas dites et t que je n'ai aucun désir de savoir. Quoi qu'il en soit , celui dont nous « parlons tient une très-grande place dans l'histoire des trois dernières c années de Maurice et dans les cinq derniers cahiers du journal d*Enf génie. Peut-on le faire disparaître. En mon âme et conscience , je ne « trouve cela ni juste ni prudent. Je ne doute pas, dit quelque part 8 Eugénie , que, si Maurice pouvait se faire entendre, il ne vous dit de « même. Mon sentiment serait de laisser à M. d'Aurevilly toute la part c d'honneur et de responsabilité qui lui appartient. Je reproduirais « donc, pour le ix^ cahier, tout ce qui s'y trouve, ni plus ni moins. Tout « est expliqué par ce beau passage : « J'écrirai pour vous comme j'écri- 4 vais pour lui. Il y a là-dedans illusion et réelle consolation et tristesse :

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTiRAlRB. GXXI

« Haarice partout. » ^expression est aussi franche que le sentiment est 4 pur* Ce qui compromettrait le mémoire de M"* Eugénie, ce seraient « les altérations et les réticences. »

Il est inutile de pousser plus loin les citations ; on peut comprendre maintenant quelle inspiration loyale et élevée présida à la publication des deux volumes. En les lisant, on est certain d'avoir dans la sincérité de leur rédaction primitive, sinon tous les écrits d'Eugénie et de Maurice de Guérin, au moins tout ce que le génie de Tun et de Tautre a marqué de son empreinte. Le public n*a pas besoin d'en savoir davantage , le reste est affaire d'intimité et de famille , et, en cette matière , comme en beaucoup d'autres, nous pensons qu'il y a des limites que les convenances interdisent de franchir.

En 186& , Trebutien publia , dans un troisième volume , la correspondance de M"' Eugénie. Suivant les sages conseils de Gandar, il s'était montré difficile dans son choix, et, si le recueil ainsi formé ajoute peu à rimpression produite par le premier volume, au moins ne lui enlève-t-îl rien. Ce n'est pas ici le lieu de raconter le succès incroyable de cette publication , succès obtenu naturellement, sans réclames et sans manège. Le suffrage de l'Académie française ne devança pas, mais ne fit que confirmer le libre suffrage des lecteurs. Sans doute, il y eut des divergences d^appréciation et des nuances infinies dans la manière de sentir ces productions originales » si tardivement mises au jour. Mais n'eu est-il pas ainsi de tout ce qui frappe l'attention et les regards des hommes ?

Chose assez curieuse à noter ; au début, l'attitude d'une partie de la presse religieuse fut très-réservée et peu favorable. En 1855 , M. Louis Veuillol préférait nettement la notice de d'Aurevilly au journal ; Lerminier, de son côté, ne voyait dans la publication qu'une occasion d'exposer les théories philosophiques de l'auteur du Dandysme et des Prophètes du passé. Plus tard, enfin, dans le Monde, M. Gautier déclarait, sans ambages, le livre dangereux , parce qu'il était imprégné de tristesse et parce que son auteur n'avait jamais connu ni la joie ni la paix de l'âme. Sans se perdre dans toutes ces subtilités, MM. de Montalembert, Nicolas et Duquesnel ont infiniment mieux saisi le charme pénétrant de cette confession intime d'une âme religieuse, artiste à ses heures, ayant

CXXII F. -G. -s, TREBUTIBN.

au cœur le sentiment du devoir et Tardent amour des siens , mais ayant aussi passé par ces alternatives incessantes d*activité et d*abattement , d*espoir et de déception , de joies et de souffrances qui constitueront toujours le fonds immuable de la vie humaine.

Dans un autre ordre d* idées , comment ne pas rappeler que Mgr de Mermillod» bon juge en pareille matière» voyait dans le journal et les lettres un secours pour son apostolat, et que le cardinal de Yillecourtt en transmettante l'éditeur la bénédiction du pape , y joignait Texpression de ses plus vives félicitations.

Ces témoignages si divers d'estime et d'approbation furent la récompense suprême de Trebutien. A partir de ce moment, il considéra sa tâche comme terminée, et sa vie ne se passa plus guère qu'à propager le culte de la mémoire de M^^ de Guérin et à correspondre avec les admirateurs qu'il lui avait suscités. Son ftme elle-même s'éleva à ce contact salutaire ; il y trouva la paix , un jugement plus équitable sur les hommes et les choses , et , à travers le langage enchanteur du journal , il entendit plus distinctement , pour employer les expressions d'un de ses correspondants les plus illustres , le Sursum corda de l'Église.

Les années qui suivirent ne furent pas absolument stériles. Parmi les ouvrages qui les signalèrent , nous ne voulons en noter que deux : le Livre des Hirondelles , consacré au souvenir de toutes ses amitiés » et le Songe de Gerontius ^ poème saisissant, dans les strophes duquel circule le pressentiment de la mort qui approchait. Lorsqu'elle vint le frapper ^ elle le trouva sur la brèche, corrigeant de sa main affaiblie, mais restée vaillante , les épreuves d'un opuscule relatif à Geneviève Rouxel. Grâce au désintéressement d'un homme qui honore la typographie caennaise, M. Le Blanc-Hardel , ces recherches piquantes, qui fixent la date des débuts poétiques de Malherbe , ne seront pas perdus pour le public et ne tarderont pas à paraître.

Et maintenant, en résumant l'impression que nous a laissée la revue de tous ses ouvrages , nous voudrions essayer de fixer la physionomie de l'ancien bibliothécaire de la ville de Caen.

Joubert a dit quelque part : « La nature a fait deux sortes d'esprits excellents : les uns pour produire de belles pensées et de belles actions, les autres pour les admirer. > Trebutien appartenait aux derniers»

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LlTTéRÂÏRE, CXTH

Aussi , bien quMl ait écrit un certain nombre de pages remarquables , Fauteur a-t-il toujours , chez lui , été primé par Téditeur. Orientaliste , il n'est que Técho de M. de Hammer ; médiéviste , il se cantonne dans la publication sans commentaire des anciens textes ; antiquaire , il reproduit , avec la nuance passionnée qui était dans son tempérament , les idées de Fun des fondateurs de la science archéologique en France , de Tillustre maître qui nous préside aujourd'hui , M. de Caumont ; et, quand il aborde la littérature moderne , il semble que ce soit uniquement pour se faire Tintroducteur et le patron des œuvres de ses amis.

Hais , si c'était , avant tout , un éditeur , il faut convenir que c'était un éditeur d'une espèce à part et tout-à-fait exceptionnelle. La perspective d'un bénéfice à réaliser n'est jamais entrée dans ses prévisions , et son unique préoccupation a toujours été de donner un cachet de perfection aux publications qu'il entreprenait. Cet homme , si simple dans ses habitudes , si modeste dans sa tenue extérieure, ne reculait, lorsqu'il s'agissait de son art , devant aucun labeur , devant aucun sacrifice , et , pour notre part , nous ne pouvons voir ces exemplaires , imprimés avec ^caractères spéciaux , sur papier de luxe , sur soie ou sur vélin , sans songer avec émotion aux dures privations qu'ils lui ont coûté.

Mais il y avait en Trebutien quelque chose de supérieur encore au bibliophile : c'était l'homme de goût , ennemi du prosaïsme et de la vulgarité, rafiiné quelquefois jusqu'à la prétention, d'une impressionnabilité telle, que l'émotion touchait chez lui à la souffrance, admirablement organisé, après tout, pour comprendre les nuances et les délicatesses ^u langage et apprécier tous les sentiments nobles et grands.

Sans doute, dans les oeuvres nombreuses, et presque toujours distinguées, qu'il a jetées dans la circulation , il lui est arrivé, en certaines occurences, de confondre le strass avec le diamant, mais, à la fin de sa vie, il a eu la rare bonne fortune de mettre la main sur un trésor. C'est lui qui, à ses risques et périls, en a fait jouir le public en imprimant, malgré tant de fatalités contraires, les œuvres de Maurice et d'Eugénie de Guérin. Les amis de la saine littérature, de celle qui élève et fortifie les âmes , ne l'oublieront jamais. Ils uniront aux noms du frère et de la sœur celui de Trebutien , et , si nous ne nous trompons , ce sera là son titre le meilleur et le plus durable au souvenir de la postérité»

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