DISCO)UBS H OUVERTURE. VU
Q^|]lai}fne; mais, comme ou Ta remarqué, le uom d'Elfgyva accuse une qr/gji|)e saxonne ; ce n'est p;^s une caresse qu'Elfgyva reçoit, un avis qu'elle écoute ; le clerc ou lui donne un soufflet, ou lui tire Torçille : les qv^^re doigts et le pouce touchent la joue de la jeune fille. Eh bien ! Messieurs, il me semble que ce geste dut être accompagpé ^e parqles telles que celles-ci : Elfgyva, toi dont V origine anglo-saxonne fera recevoir le témoignage mieux que celui du Normand le plus sincère — et ce u'est pas peu dire — tu te souviendras dfi t engagement pris par ton seigneur d l'égard de Monseigneur le duc. »
Lfi clerc, en parlant ainsi, se serait conformé à up usage établi surtout en Angleterre et en Normandie. Le soufflet , le pincement d'oreilles étaient le complément ordinaire et formel de tout engagement contracté pour un temps lointain. J'en pourrais alléguer une multitude de preuves, quelquesunes suffiront : « ^ quelqu'un acquiert un fond » , trouve-t-on dans la loi des Rlpuaires^ « et que la cession soit importante, il en paiera le prix et sera • investi, en présence de jeunes témoins ; et à chacun de ces témoins il c donnera un soufflet et tirera les oreilles , pour qu'Us rendent plus tard « técpoignage (1). •
Une charte normande de Tannée 1034 , citée parmi les preuves du Gallia christiana ^ porte: « A cette donation fut présent Goscelin le ■ Roux de Formeville , Humphrey mattre des œuvres et ses fils Roger, < Robert et Willaume , lequel reçut un soufflet. Richard de Lillebonne f en reçut un autre ; et quaqd il demanda pourquoi son père l'avait t frappé plus fort , cur pemyzximum colaphum dedisset , le père res popdjt : parce quç tu es le pl4S jeune, et que tu pourras témoigner c j)lus longtemps que les autres. »
Plus tard, en 1122, les témoins d'une donation, faite par Guy de Montfaucon , sont le chanoine Ponce et un enfant auquel il donne un soufflet : • Poncius canonicus et in fans, qui colaphum accepit, ne quandoque traderet oblivioni. » Ce dernier cas s'applique assez bien à celui de notre tapisserie. Vnus clericus et Aelfgyva. On choisit un clerc et une jeune fille , de préférence à un homme d'armes et à un jeune homme , parce
(i) Si qui» villa m ab alio comparaverit, cam testibus ad locum traditionîs accédât, et sic in prosenUbas pietiam tradat et possessioDem accipiat, et uDÎcuique de parvulis alapas donet, et torqueat auriculas, nt postmodum testimonium perhibeant.
VIII " DISCOURS d'ouverture.
qu'uu clerc et une femme ne pouvaient, Tun avoir pris, l'autre prendre plus tard des engagements à Tégard du duc de Normandie , et devenir par là inhabiles à témoigner pour lui.
Ajoutons que si , dans l'ordre des cérémonies religieuses , Tévêque , après avoir conféré le sacrement de Confirmation , donne un léger soufflet à l'enfant confirmé, c'est pour mieux lui graver le souvenir du sacrement qu'il a reçu. Par une raison parfaitement analogue, en faisant un chevalier nouveau , on le frappait de la main sur le cou, on lui donnait la colée ; on frappe encore aujourd'hui du plat de l'épée ceux auxquels on accorde ce titre de chevalier. Guillaume Durand , évêque de Mende, l'avait remarqué (1).
Voilà pour le soufflet ; venons à l'usage de tirer ou pincer l'oreille. Les preuves n^en sont pas moins nombreuses, c Le témoin, dit l'ancienne € loi des Bavarois, doit être tiré par l'oreille (â). » Et plus loin : c Le « témoin doit dire : Si m'ait Dieu , j'ai été témoin de cela , par oreille « tirée. » Sic me Deus adjuvet , quod ego ad testent illius, per aureni tractus fui, ad veritatem dicendam.
Dans une charte du IX* siècle , conservée à Salisbury et citée par Du Gange, la donation est confirmée, suivant la coutume, par oreilles tirées. Coram clero et omni populo et testibus, sicut mos est, per aurem attraciis , firmata. Un clerc est encore ici chargé de l'application. Get usage remontait à l'antiquité, j Le bout de l'oreille » , lisons-nous dans Pline , f est le siège de la mémoire , et nous recevons comme témoins ceux auxquels nous la tirons. Est in aure memoriœ locus , quein tangentes attestamur. Et c'est là ce qui nous explique un vers de la neuvième satire d'Horace, quand le poète , pour se débarrasser d'un parasite importun , consent à se faire tirer l'oreille :
« Veux-tu (dit la partie adverse) être témoin ?
Licet antesiari ? Ego vero Oppono auriculam. Rapitinjus.
Je tends aussitôt roreille, qu'il saisit vivement selon son droit. »
(1) Episcopus con/irmatum percutit in faeie, ut tenaeiuê teneat numoriœ se hoc aacramentum rece» pisse,., Similiter fit et prapter eamdem causam miiitibus novis (G* Danindi , Ratùmale divin, oficior,^ Itb. VI}.
(2) Testis per aurem débet esse iractiii.
DISCOURS D'ODVERTURE. IX
Ne veuillez pas , Messieurs , en agir avec moi comme Horace avec son fâcheux , et laissez-moi vous dire encore que de là pourrait bien être venue Texpression proverbiale de se faire bien tirer Toreille pour avouer ou révéler quelque chose.
Ainsi, toute la question est de savoir si le clerc donne à la jeune Eirgyva un soufflet, ou s'il se contente de lui pincer Foreille. Pour moi je penche vers Toreille.
Et je ne quitterai pas la tapisserie de Bayeux sans hasarder (le mot n'est pas trop fort) ma seconde conjecture. Ce Turold, qui tient les chevaux des messagers de Guillaume , en attendant que c^ux-ci reviennent, et qui, malgré l'humilité de cet office, est ici nommé ; ce Turold, qui n'est pas un homme de guerre ou d'église, ne serait-il pas un héraut d'armes , un ménestrel ? et ne serait-ce pas pour avoir fourni le plan et présidé à la disposition des scènes qu'il aurait mérité de figurer dans l'œuvre ? Car il y eut assurément, avant l'exécution de la tapisserie , un plan , une sorte de programme dressé par un habile homme , fort au courant de tons les détails de l'expédition. Or, qui pouvait mieux donner ce plan qu'un héraut d'armes , cet historien primitif des gestes de guerre ? Une fois reconnu pour héraut , Turold n'aurait-il pas été un de ceux qui savaient par cœur la chanson de Roncevaux : plus tard, ne l'aurait-il pas dictée au copiste qui nous eu a transmis le plus ancien texte, celui d'Oxford ? Il est au moins certain que, sur la dernière page de ce texte , on lit :
Ci fault la geste que Turoldas declinet.
Messieurs, avant de m'accuser de témérité, veuillez considérer que ce nom de Turold , jeté au milieu de tant de grands noms , n'a pas été mis là sans motif ; qu'un Turold , dans le manuscrit d'Oxford, est dit avoir décliné la geste de Roncevaux , et que ce verbe aécliner a plutôt le sens de dicter OM débiter que celui de composer ou copier; qu'enfin les deux œuvres, la toile de Bayeux et le manuscrit d'Oxford, semblent appartenir à la même époque. Si donc j'ôte à Theroulde la gloire que lui avait accordée Génin d'avoir composé la chanson de Roncevaux, ce n'est pas, comme TOUS voyez, sans offrir à Turold une honorable compensation.
X DISCOURS d'OUVERXUBE.
De toutes nos provinces, la Normandie est peut-être la seule qui n*ait pas Tourni à ses innombrables trouvères le sujet d'une chanson de geste, d'un de ces grands poèmes qoi prouvèrent ^i bien, contre le sentiment intéressé de Voltaire , que les Français avaient la tête épique. L'épopée est à Tbistoire ce que la première aube est à Tédat du jour. Quand le traité de St-Clair-sur-Epte donna droit de bourgeoisie aux Normands dans la grande famille française , le soleil de l'histoire allait se lever, comme s'il eût voulu les attendre. Dès que l'histoire ne fut plus réduite aux annales monastiques, l'épopée, qui se forme de lueurs lointaines et confuses, n'eut plus rien à prendre dans les faits contemporains. Votre Dudon de Saint-Quentin est le point de transition entre l'épopée agonisante et l'histoire naissante ; et si l'on ne voyait pas dans la résurrection de l'histoire le secret de la fin des temps épiques , on ne pourrait comprendre comment les Hasting, les RoUon, les Robert, les Richard et les Guillaume, ces conquérants de la Neastrie , de l'Italie, de la Sicile et de l'Angleterre, n'ont pas été pour le moins aussi chantés que les Roland, les Ogier, les Guillaume d'Orange, si grands dans la poésie populaire, si peu aperçus dans l'histoire. C'est que les Normands étaient arrivés trop tard. Du reste, ils avaient pris goût si promptement à toutes les choses de la France, qu'un siècle à peine écoulé ils ne parlaient plus leur propre langue , et contraignaient les Ânglo-Saxons , pourtant si rapprochés d'eux par l'origine , à parler le français tel qu'eux-mêmes venaient de l'apprendre. C'est là, convenons-en , un témoignage décisif de la supériorité de la civilisation française dès le X'' siècle. Les Gaulois avaient de même, et tout aussi rapidement, oublié leur religion et leur langue pour prendre la langue et la religion des Romains. Mais ici ce sont les vainqueurs qui s'inclinent devant la politesse des vaincus , et qui deviennent les apôtres ardents de la civilisation française dans les contrées qu'ils jugent à propos de conquérir.
L'époque où l'histoire commence à dissiper le demi^jour de l'épopée est cependant l'époque où l'on comprend mieux le charme de ces anciens récits qu'il est inapossible de continuer. On les répète, on les écrit ; ils restent dans l'imagination
Comme un rayon d*automne Ou comme un songe du matin.
DISCOURS d'ouverture. XI
Pourquoi n*y a-Ml plus, se dit-ou, de Roland, d'Olivier, de Girard de Roussillon , de Garin de Lorraine, de Guillaume d'Orange ? Hélas! c'est parce qu'il y a de Thistoire. Mais les vieilles chansons de geste , trop souvent répétées , lassèrent à leur tour , et le besoin qu'on avait de récits poétiques fit prêter l'oreille aux traditions fabuleuses d'une autre race voisine. Le cycle d'Artas et des chevaliers de la Table-Ronde fut introduit et prit à sou tour possession de la Taveur publique. On était alors au XII* siècle. A la vogue des livres de la Table-Ronde se lient , et c'est là où je voulais en venir , les premiers monuments de l'art séculier.
€et art laisse de côté les Diits de Roland , d'Olivter , de Guillaume d'Orange, pour s'attacher aux liéros plus imaginaires de l'épopée bretonne. Tons, brodeurs, carreleurs, imagiers sut vélin, sur pierre et sffr ivoire, se mettent au service de ces nouveaux personnages. Avant le XV* siècle, je De connais qu'un seul monument inspiré par la chanson de geste ; encore appartienl-il plus exactement à l'art religieux : c'est le tombeau d'Ogier le Danois, construit à l'époque carlovingienne dans l'abbaye de St-Faron de Meaux, ot le héros avait achevé «a carrière. On y voit Ogier, que les jongleurs n'avaieM pas encore conlîmdu avec Olivier , donner isa sœvtt , la belle Aude, en mariage à Retond ; riftsctription tracée âans la 'partie inrérieui^ du bas-relier le disait clairement : « Roland, je te marie à ma sœur Atide, comtne un gage assuré de notre confraternité. »
'%\i3sè éonjlf^ih'tibi do , Rotlande , sororîs , Për^ettwrtwqiie mSéi sodialis ftsdus araoris.
ArfSlohs maintenant notre attention sur les monuments figurés qui se rat*(achetit pre^lie exclusivement aux febuleux compagnons du fabui^vhi Ai^ttis. Je laisserai de cOté les 'belles et innombrables miniatures dont les 'tiftAuscrîts Sbiit ^décérés : fls li'ont pas besoin d'interprètes ; le texte qbi lés accbtn'pa^ne en fait découvrir l'ititention. Mais il en est autrement, — aujourd'hui que ces' curieuses compositions ne sont pas encore relevées 'de iMnjuste oubli qui les a, durant les trois derniers siècles, recouverts , — J>oUr les fresques, les moulures, iessculptures, les ciselures, en un mot poàr'tôuS les objets d*ârt inspirés par ces récits, qtiî occupèrent une si grande
nu DISCOURS d'ouverture.
place daDS la poétique imagination de l'Europe entière. On n'en a reconnu, on n'en a expliqué qu'un fort petit nombre ; et il appartient surtout aux représentants les plus accrédités de l'archéologie française de réveiller l'intérêt que mérite, à tant de titres, l'ancien art romantique. Permettez-moi donc de citer les objets de ce genre que j'ai vus ou que d'autres ont pu reconnaître, parce que, suivant toutes les probabilités, le nombre de ceux qu'on n'a pas remarqués et qui sont à notre portée, est plus grand encore.
Je commencerai par un cofiret en ivoire, recueilli en 17&5 par le savant de Boze, et dont un académicien bien connu, Lévéque de La Ravallière, offrit de donner l'explication. Il a été gravé dans le XYIIP volume des Mémoires de F Académie des Inscriptions, et , en 1828 , dans l'ouvrage très-insufiisant de l'italien Ferrario, sur les Romans de chevalerie. Les sujets représentés, avait dit La Ravallière, pouvaient bien se rapporter à certains épisodes de Lancelot du Lac et d'autres romans de chevalerie ; mais, ajoutait-il, ce serait un travail ingrat de lire tous ces romans, dans la vue de découvrir la source où le sculpteur a puisé.
Ainsi l'érudit, l'antiquaire chargé d'expliquer ce bel ouvrage, s'en défendait en disant que, pour le comprendre, il faudrait lire les romans de chevalerie. Don Quichotte assurément n'eût pas été arrêté pour si peu ; et, que dis-je, Don Quichotte ? ni son immortel biographe, ni le Pulci, ni le Boyardo , ni l'Arioste , ni de notre temps le délicieux poète anglais Tennyson ; tous, en effet, se sont assez bien trouvés de n'avoir pas reculé devant la t&che qui effrayait tant La Ravallière.
Le premier sujet exprimé sur le coffret de de Boze a été souvent répété, comme nous verrons, et les antiquaires, fondant leur opinion sur la conjecture incertaine de La Ravallière, ont dit, à la suite l'un de l'autre, que la première plaque d'ivoire représentait Lancelot du Lac dans la honteuse charrette où l'a fait monter un nain malfaisant, en lui promettant de le conduire jusqu'à la reine Genièvre. L'explication était mauvaise. Il ne s'agit pas ici de Lancelot ni du nain ni de la charrette ; le héros de l'aventure est messire Gauvain, le neveu du roi Artus. Il est couché dans le lit périlleux et frappé par dés lances que tiennent des mains invisibles. Sur son écu est la grille du lion qu'il doit bientôt combattre et qui semble l'attendre à l'entrée de la salle. Aux fenêtres de l'étage supérieur paraissent de jeunes demoiselles, curieuses de voir le dénouement de
DISCOURS d'ouverture. XIII
Taveoture. L'artiste a suivi avec une parfaite exactitude le récit poétique de Cbrestien de Troie dans le Perceval, et le laisse au chapitre de la Quête du St'-Graal dont voici la rubrique :
Cornent messire Gauvains se coucha au lit périlleux, Fescu al col-, et cornent on traioit à lui saietes , qu'il ne savoit dont eles veyioient , et après ce uns lions issi d'une chambre à qui il se combati , et tant avint que demora un des pies du lion dehors Fescu, et l'autre par dessus. Ainsi , pour ne laisser rien perdre du récit, Tartiste avait réuni sur le même plan trois actes successifs : l'épreuve du lit , l'arrivée du lion et la griffe du lion demeurée sur l'écu du chevalier vainqueur. Pour les clochettes et les roulettes qu'on remarque au bas du lit, elles sont signalées dans le poème de Cbrestien de Troie :
Da lit nule fable ne fais , Car à chascun des entrelais
Une campane avoit pendue
Et 11 lis fu sor quatre roes Si isneles et si mouvans Qu'à un seul doit par tout léans D'un clef jusques à l'autre alast.
Quant aux autres sujets représentés sur le même coffret , il m'en coûte un peu d'avouer que je ne m'en suis pas rendu un compte assez exact pour vous le soumettre : je laisse le soin de les expliquer à de plus habiles.
Mais j'ai été plus heureux en présence d'un célèbre chapiteau de la maison de Jacques Cœur , à Bourges. M. le président Hiver , qui avait bien voulu me consulter sur l'intention de ce bas-relief, a facilement adopté , ainsi que votre confrère , le savant et judicieux M. Hucher , l'explication à laquelle conduisait naturellement la lecture de ce qui nous reste des anciens poèmes de Tristan , le héros armoricain.
On avait jusqu'alors interprété ce curieux chapiteau d'une façon ingénieuse, trop ingénieuse même. Une porte, pratiquée longtemps après Jacques Cœur, avait été rapportée au temps du célèbre ai^entier, auquel on supposait l'intention d'avoir voulu dérober à la curiosité publique un souvenir délicat de sa propre histoire. C'était , pensait-on , un
XIY DISCOURS d'OUVEHTURE.
tepdre ren^ez-voufi ^onné par la belle Agnès Sorel à Theureux Jacques Cœur , rende^-ypus dont le roi Charles VII , monté sur i» arbre , aurait été le témoin. L'oiseau figuré sur la àjf^i^ c^^uç second arbre devait être un coucou , en>blême de la honte infligée au roi. De là , disait-oo , la disgrâce de Jaequi^ Cœur et la révélation inattendue des tendres relations du favori avQC la favorite. Quelle^ graves conséquences. Messieurs, peut avoir Tijgiterprétation erronée d'un monument figuré! Or, il n'y avait ici qu'une scute 4^ lieu comuHin d'aocienoe ornementation. Cette femme, noncl^alamment couchée devapt une fontaine, est la blonde Iseult ; le jisuue homme qui lui parle est Tristan ; le personnage grimpé sur un arbre est le bon roi Marc de Cornouailks , dont la fonuime ré-* fléchit la tête ; l'oiseau est le faucon de Tristan , qui devait revenir sur le poing de son maître après le tendre entretien. Dans un autre ivoire, dont je parlerai, le faucon ne quitte pas même la main de son maître.
« 0 Reine , lit-on dans les poésies de Tristan , il vous doit souvenir
< de notre rencontre dans le verger , près de la fontaine qui sourdait « devant votre chambre. Le méchant Forcin avait découvert le secret de « nos amours , et le roi , pensaçt nous j^^rpreqidre 9 était monté sur le pin « qui ombrageait la fontaine. J'aperçus sa tête que l'onde réfléchissait, et ■ je tremblai quand je vous vis arriver. Mais Dieu nous protégea ; il vous « permit de voir également le roi. Alors , pour lui donner le chpng^ , je
< iQe plaignis à vous de ses injustes soupçons , et je voqs priai d'obtenir « de lui mon cong^. Le roi satisfait de ce qu'il avait entendu , inev^ « pour me garder et reprit confiance en nous.
Reïne^ suvenir vos deit Com joa estoie angoissuSy Amie , de parler à vus.
Je quis engin , vias^l vergier , U suvent es|;ieii8 enveisië...
Une fontaine ilec snrdeit Que de vostre chambre curreit...
Porcins sempres s'en aperçut , Al rei Marc cunter le corut.
Li reis vint la nuit el gardin , Et si est montés sor le pin...
Jou aperceu Tumbre le rei
DISCOURS D'OLVEHT'IjRE. tt
Qui séeît el pin , oitre mei.. .
De TaUre part Ténistes^vas , Certes je fus dont poérus , Mais Dîex nel voult, sue merci ; L'umbre véistes que je vi.
âi vus en treisistes ariere , •IStÀ y 118 monstre! ma proiere , Qb6 vus al rei m'acordisiës, Se yu6 faire le poussîës ; Ou il mes gages acquistast, Et âel règne aler me lessast ; Pat tant fuîmes lors salves , Bt al rei Marc foi acordés.
Pardonnez^inoi, Messieurs, de tèus arrëVer si longteiâps sur une interprélatioD déjà connue et par le mémoire du président Hitet et par les ét*des récentes de M. Hocher. Mais la même aventure a été si sottTent retracée «ar i'autres m^^nnftients qa*il importait de rappeler t#ii8 1*8 moyen é» k TOconiialtre. Dans la dernière ttvraisot] de son Dictionnaire raisennà de rmcien mobilier français , Téminent architecte M. Yio11et4e-D«c donne te dessin d'une empreinte frappée sur l*étui d'aftdenneiB tabkttes, ooMervées dafis le trésor dé la cathédrale de Moflmr. Cest encore rentveviie d'Iseutt et de Tristan devâirt la fontaine. Setrittiient , aui deux oMés supérieurs de Tarbre , ou voit un lion c^nrofODé et un doeteur lenant un livre. Je crois que Fartiste a voulu ^rer atesi nint Mairo et son lion , pour mieux rappeler les noms du roi Marc et de Tristan dm Léoftois; M. Hucher , qui avait bien voulu ttfkidfquer ce dessin^ peuse q^ le lion est là pour l'appelisr 'que le père de Tristan, Meliadus ou Meriadec, était roi du Léonois. Mais le roi awalt ira s^?e et M tiendrait pM un Kvre sur ses genoux. C'est en oeb seuieBient que je d^re un pea de seMiment avec M. Hucher.
Si wMis patcoarons {*inv«ttt«i#e dressé en 1365 des meubles du duc dfAojM, flls du roi JeaSH coiÉfbien de joyaux nous rendront encore ce^ poétiques fifpires de Trïistàn et de Lancelot! Au tr* dl2, c*est c une salière t ^nr^enl éoré, doM k pilier est d'un atbre. Auqteel arbre esf le roiMart, « ^ dmmâ^^, Imu et Tristan, le ixkit ^tmté deîiement. Bernant eax a ttne « nièce de etietaJ en manière àe /bntaine et dedens ieeNe jrert h teste du f(n
XYI DJSCOURS d'ouverture*
« Marc. » Au n* â&8, c'est une coupe, et au d^ 370 un hanap consacrés encore aux bous et mauvais jours dUseult et de Tristan. Au n"" 385, c'est c un bassin d argent dans lequel est une femme et un homme en une « chambre : la femme tient un chien en son giron , l'homme lui tient la € main à la teste, et derrière, un homme qui a une couronne en la teste et c une lance à la mjain. » Ce chien au giron de la dame, c'est le bon Hodain qui joue un rôle si touchant dans Tépisode du séjour des deux amants dans la forêt de Broceliande : la dame et celui qui tend la main vers elle, c'est Iseult et Tristan ; et le personnage couronné, c'est le roi Marc, au moment de frapper son neveu de la lance empoisonnée qui causera sa mort. Pauvre roi Marc, qui ne tardera pas à regretter sa vengeance et qui ne prévoit pas qu'en raison de ses mésaventures conjugales, on ira chercher dans la suite des siècles le plus apparent attribut des maris trompés dans son royaume de Cornouailles !
L'Angleterre qui s'est mieux gardée que la France des révolutions sociales, devait aussi mieux garder les vestiges de l'art séculier du moyen* âge. Les collections publiques et particulières abondent en objets délicats qui se lient merveilleusement aux légendes poétiques. Tel est le charmant cofTret de M. Scott Stevenon de Norwich dont mon ami, M. Thomas Wright, a fait graver le dessin dans le Y" volume du \wxvk^ of British archaeological association. L'intention générale de l'œuvre est de montrer la puissance des femmes sur le pauvre sexe auquel nous appartenons ici tous, ou presque tous. C'est d'abord le si^e du château d'Amour. Les hommes attaquent , les dames se défendent à coups de roses ou de marguerites. L'assaut est donné : le cavalier monte à l'échelle en dépit des projectiles,. puis la dame rend la clef du château, qui, sans doute, est celle de son cœur.
Sur les autres tranches sont réunis les plus fameux exemples de cet empire auquel nul ne doit tenter de se soustraire. D'abord Aristote prêchant Alexandre pour le prémunir contre les artifices féminins. Puis Alexandre voyant de sa fenêtre le pauvre Aristote réduite porter sur son dos la belle Campaspe. Un seul tendre regard avait suffi pour faire oublier au philosophe tous ses beaux prèchements : il s'était avoué vaincu ; mais la dame avait exigé un gage de sa victoire. Aristote dut consentir à remplir pour son service les fonctions d'une bête de somme. Comment, après avoir été
DISCOURS d'ouverture. XVll
VU dans cet attirail, aurait-il encore fait la leçon au jeune Alexandre? Auprès de ce petit drame , qu*on pourrait appeler la Chevauchée philo^ sophique, on reconnatt la blonde Iseult passant un ruisseau sur les épaules d'un pèlerin qui n^est autre que son cher Tristan. Elle va subir Tépreuve du fer ardent, et elle s'en tirera à son avantage en jurant qu'elle n'a jamais abandonné sa personne à d'autres qu'au roi son époux et à ce vil pèlerin qui vient de l'empêcher de mouiller les bords de son manteau.
On voit sur la plaque voisine Iseult et Tristan dans le veiner, séparés par la fontaine qui réfléchit la tète du roi. Puis viennent les sirènes qui savaient attirer si bien les hommes. Puis la jeune vierge retenant sur ses genoux la licorne, pour permettre au chasseur de la frapper.
Nous retrouvons ensuite les héros de la Table-Ronde. Lancelot à la recherche de la reine Genièvi*e. Pour l'arracher au traître Meléagant , il traverse le Pont à l'épée, construit sur un torrent fougueux; il tue un lion qui l'attendait sur la rive opposée. — Puis revient la scène du Lit périlleux, que nous avons rendue à Gauvain. Rien de plus délicatement fouillé que cet ivoire, si nous en pouvons juger par la gravure qui le reproduit.
Dans le premier volume des fragments poétiques relatifs à Tristan, se retrouve aussi là gravure et l'explication d'un autre coffret non moins précieux, entièrement consacré au fatal amant d'Iseult. Il appartient à l'un des plus ardents collectionneurs anglais, sir Samuel Ruth Meyrick. La pre* mière plaque n'offre pas, ainsi que l'ont pensé MM« Meyrick et Fr. MicheU la rencontre faite par Tristan des deux pèlerins qui lui indiquent la route de Tintagel. C'est Iseult arrêtée par un lépreux qu'elle reconnaît pour être Tristan. On voit la reine en signe de secrète entente déposer son anneau dans l'écuelle du mendiant ; et voici la traduction des vers dont l'artiste s'est inspiré :
« Tristan prend le visage et le costume d'un lépreux : il tient à la main le hanap de merrain que la reine lui avait donné la première année de leurs amours. Et comme le roi se rendait à la haute église , Tristan s'approche de dame Iseult et la prie de lui donner quelque chose. La reine , d'abord surprise de voir un lépreux si près d'elle , jette les yeux sur le hanap, et, par lui, reconnaît son amant. Alors, elle tire un anneau de son doigt et le jette dans l'écuelle.
XYIil OISC00R8 D*0(JVER<IDRE.
Tnstaos la veit , del suen H fKa , Mais keult iiel reconat mie , 6i se merveille lequel est Qui près d'elle atant se trait.
Vèir îe hanap, bien le comit Et tH«taftt rtrouït bfeti a^rtsf^t, IHfeiis elle a graM piKiei» dêi r«î ^ lin ami éêt traiffe de son im &k son iMimnp le fajeteje...
Quand on a rapproché ctB vers 4& IMyoîk de M» lieyrkk , îl est iia* possible d*e)N ttémonattre f iMeuttoa
Sur les aatt*es cMés ^u cofflre , Tiisi» est dans le vaisMan qui conduit feeult en Ckyrnoiiaines ; arec eux , firao^en , la Mfele cenftiente d'Iraeult , et Gouvernail on Rohan , le maître 4e Tristan.
Ils arrivent en Gomonailles : Jseiilt est présentée an roi Marc.
Brangien , cédafit aux pvières de aa mattfesse , partage la couche du roi , pendant que la nouvelte refne repose auprès de son anoi Tristan.
Tristan , déguisé en mendiant , porte sur ses épaules le douK fardeau du corps d'Iseult , qui , sur la plaque voitoine , jufe , comme dans te précédent ivoire , qu^elle n^a jamais rim accordé à d'antres qu'à sou époux et au ttmdiunt.
Si des ivoîret) et des menus Mjoux d^orKvrerie nous passons à d'autres tetivres , nous 4^rd«fvoffs les mêmes sujets tracés s«r tiAe tapisserie longtemps conservée en Allemagne , à WlutsbMte» , éans ude abbaye de iëmmés (1). CTest tristan , obtenant du rot Mans la penûission de comliattre lesMorftoult d'Irlande fom «ffrsiDchir la GofnouaiHe (Hi tribut fui lui est demandé. Tristan combat le MoriteNskt et le tue; II est luinuéme blessé, et se console en tirant des sons mélodieux de sa bârpe. Arrivent la reifle et sa ftlte Iseuh. TrisEM cM ransdué au patais d« roi Les deux priueesses le guérissent. Après Tavclr mis au bain^ IseuH reconaail 4aas l^fipée ébréehée de IVislan eelle qui adoiné bi mon au JilariiouU. Là s'^srrête la tapisserie conser^ ; les auti^ patis dbanaient , saM ds«te , ti suite ^es aventums.
(i) Deutch Dichtung in mitten aller, von Karl Gœdeke. HaâèMkv tSStI*
PiSGOUAS D OUVERTURE. XIX
Un tapis de table du Trésor de la cathédrale d'Erfurt représeBtatt deux autres sujets de la même légende. La reiDe, mère d'IseuU» confiait à Brangien , au moment de son départ , le filtre amoureux qu'elle destinait au roi Marc, et que, par Teffet d'une surprise, Tristan et Iseult devaient vider.
J'espère avoir demain Thonneur de mettre sous vos yeux les dessins d'une excellente peinture à fresque conservée dans le féodal château de 2Uin)(^steio en TyroL Vous y verre? une nouvelle preuve frappante de la vogue iocrayaUe qu'ol>tepaleot , cbe^ les autres nations chrétiennes, ces bej>ux récits evfiptés par la riche imagination de nos trouvères, dignes précqrseurs et de Lfifontsûne , et de Vabbé Prévost , et de Bernardin de %iint-Pierr6« Mm JP n'ai pas achevé ma nomenclature : un habile antiquaire, Af. d'Auvergne, n'a-t-ii pai». Tannée dernière, découvert sous d'énormes amas de foin ei de paille, et dans les ruines dû vieux château de St-Floret, département du Puy-de-Dôme, une vaste salle décorée, comme celle de Runkelstein , de peintures exécutées à l'encaustique , formant une série de quarante tableaux qui reprpd^isent les principales scènes des romans de Tristan ei de Lancelot ? La preuve s'en trouve dans les inscriptions qui les accompagnent, dans les dessins que M. d'Auvergne en a tirés et qu* il a envoyés dans l^ur état regrettable de dégradation à la BibUothèqcie des Sociétés savaates. ML d'Auvergne pense que les peintures femontent au XIIP siècle ; quel iotérèt n'offrirait donc pas l'exacte restitution d^une composition A ancienne , dont il devient maintenant aisé de comprendre Tintention et la dispositioD l
Enfin, les carrelages de la vieille abbaye de Ghertsey , dans le duché 4e Snrpey, ont fourni une longoe série de dalles qui représentent , d'un côté, les aventures rooianesques de Tristan ; de l'autre, celles doui on Cuisait honneur au grand roi Ridiard Cœur de Lion. De telles œuvres dass une maison religieuse auraient sujet de nous étonner un peu, si l'on ne savait que les monastères comprenaient autrefois deuK logis séparés : l'un , réservé aux moines ; l'autre, disposé pour les voyageurs de distinction qui veoatettt y réclamer l'hospitalité et qui reoennaissaient d'autant mieux les soiiis qu'on leur donnait, qu'ils Maient mieux retrouvé ce qu'ils avaient l'halri*tude de voir dans leurs maisons. Ajoutons d'ailleurs qrn les moines n'avaient pas assez renoncé an monde transitoire, pour éloigner de leurs
XX DISCOURS d'ouverture.
yeux ce qui ne les transportait pas à l'avance dans le monde éternel. Témoins ces vers de Tun d'entre eux , Gautier de Coincy :
En leurs moustiers ne font pas faire Si test l'image Noslre Dame, Com font Isengrin et sa femme, En leurs chambres où ils reponent.
S. Bernard , avant Gautier de Coincy , adressait des reproches encore plus vifs et du même genre à ses bien-aimés frères de Glairvaux. Voilà comment, dans les détails de Tarchitecture de nos plus belles églises, nous reconnaissons tant de fantaisies mondaines mêlées aux symboles de la vie spirituelle. L'homme est ainsi fait ; il joint constamment, sans même le vouloir, le plaisant au sévère, et, si je ne craignais de blesser les convenances, je le comparerais à cet enfant de ma connaissance intime qui, venant à faire docilement ses prières, disait (et Dieu, j'en suis sûr, le lui pardonnera) :
Notre Père qui êtes aux cieux, Tenait en son bec un fromage.
Dans votre belle église de St-Pierre, M. l'abbé De La Rue a bien aussi vu plusieurs chapiteaux qui rappellent bien mieux les distractions mondaines que les aspirations célestes. On y reconnaît la légende de la jeune fille à la Licorne ; le Phénix renaissant au milieu des flammes ; le Pélican ouvrant ses flancs afin de nourrir ses enfants. Puis, dans l'ordre de nos recherches, le Pont à l'épée, traversé par Lancelot du Lac ; le Lit périlleux du bon Gauvain , inexactement interprété par M. De La Rue ; enfin, la Chevauchée d'Aristote, après tout assez peu philosophique, et la Mésaventure du grand médecin Hippocrate, épisode de Saint-Graal, mis plus tard à la charge de l'innocent Virgile. Voici le fait : Hippocrate avait eu l'imprudence de défier la malice des femmes. Une belle dame Gauloise, arrivée nouvellement à Rome où se trouvait Hippocrate, résolut de le punir d'une aussi folle prétention. Hélas ! il en fut du patron des médecins comme du prince des philosophes. La dame Gauloise triompha : après l'avoir quelque temps leurré d'espérances , elle lui représenta qu'étant très-surveillée , elle ne pourrait le recevoir que la
DISCOURS DOUVERTURB. XXI
Duît ; ii devait donc se laisser élever dans une corbeille qui ramènerait jusqu'à sa fenêtre. Uamour rend les hommes crédules, surtout ceux qui devraient Tètre le moins, les vieillards. Hippocrate entra dans la fatale corbeille ; il y demeura tonte la nuit sans que la dame daignât ouvrir sa fenêtre. Et, le lendemain , tous les bourgeois de Rome furent témoins de la confusion du sage médecin. Nous ne dirons pas comment il se vengea ; mais il y a tout lieu de croire que c'est à partir de là que les dames apprirent à jouer au corbillon.
Messieurs, toutes c^s œuvres du moyen-âge ne témoignent-elles pas des ressources qu'offrirait encore aujourd'hui à nos peintres , à nos statuaires , à nos poètes et à nos romanciers , la connaissance de l'ancienne romancerie? Qu'on nous montre un vase grec, une figurine, un bas-relief antique , les savants n'auront pas de cesse qu'ils n'eu aient trouvé la date et reconnu l'intention, (j'est le cygne de Léda ou le sanglier d'Erimanthe; c'est Jupiter, c'est Apollon, c'est Mercure : on a fait de gros volumes, on s'est prodigué de grosses injures pour démontrer ou contester que tel vase représentait Thétis et Pelée plutôt qu'Achille et Briséîs , Ariane ou Médée : mais les monuments figurés de la poésie nationale, de cette littérature qui a donné l'éveil à l'imagination de tous les peuples modernes et dont se sont pénétrés les Pulci , les Arioste, les Ghancer, les Spencer, les Cervantes et les Goethe, ils sont au milieu de nous et demeurent encore le plus souvent inobservés. Assurément, réglise de St-Piefre de Gaen ne doit pas être la seule en France qui rappelle les préoccupations poétiques de nos aïeux ; la découverte toute récente des fresques de St-Sever et de Runkelstein, les carrelages de l'abbaye de Ghertsey, le chapiteau de Bourges, et tant de délicieux ivoires, nous indiquent assez combien de découvertes du même genre on peut encore espérer faire dans les édifices laïcs, auxquels le temps et l'insouciance des derniers siècles ont fait grâce. L'art religieux s'est mieux conservé chez nous, car l'Église est de sa nature essentiellement conservatrice ; c'est même en voyant tout ce qu'elle a sauvé de la destruction , qu'on a longtemps pu croire que l'art du moyen-âge n'était fécondé, alimenté que par l'Église et n'avait fait en dehors d'elle que de très-rares apparitions. Yousl avez surtout contribué , Messieurs, à prouver la fausseté de cette opinion. Que ne doit pas, en effet, à vos nombreuses
iJUI DISCOURS D*OUVBRTI]AE.
et incessantes recherches, Tarcbéologie Trançaise , dont la bannière a été tanue d'une maiji si ferme par les deCaumoBt, les De La Rue, les Le Prévost, les Gerville, les Floquet, les Deville, et vous tous. Messieurs, qui , prenant la {Normandie pour base de vos opérations , avez donné à la France entière un modèle à suivre , un exemple à imiter. Que de travaux ej^cellents rappellent encore des noms t^ls que ceux de Léopold Qelisle, de Tabbé Cochet, du baron Picbon, de Chéruel, Hippeau, Passy, La Quérière, Théry , de Beauvepaire , mavquîs de Belbeuf, comte de La Perrière, Foucber de Careil, de La Sicotière, Travers, Bordeaux , Trebutien , sans parler de votre bonora|)le président que les austères devoirs de la magistrature n^ont pas empêché de doter la Société d*un sûr moyen de pénétrer aisément dans le trésor d'érodition que renferment vos Mémoires ; sans parler du savant et zélé collègue , M. E. Chat^l , qui remplace aujourd'hui Témineot secrétaire que vous avez perdu. Votre activité, un instant peut-être ralentie» semble avoir repris nouvellement sa preouère ardeur. Dans une Ui^o devenue un livre de haute érudition et de sévère criUque, votre confrère, H. Dansiu, a su reconstituer , avec une merveilleuse lucidité, Torganisation militaire de la Franee sous le roi Charles VII , ce prince trop peu loué , qui semblait avoir résolu le problème d'une fonee arpiée permanente et peu coûteuse. Et que dire de cette beHe édition , longtemps attendue, de Dudon de SaintrQuentin , dont le texte éclairé de tant d^heureux et judicieux rapprochements ne laisse plus rien à désirer t Un des poèmes les plus intéressants et le plus souvent imités, le Rooiao de Troie , vient d'être ravi au secret des collections manuscrites , et c'est encore un de vos confrères auquel Benoit de Sainte-More devra sa re*naissance. Une telle publication doit assurément tenir le meilleur rang parmi tant d'exhumations littéraires. L'éminent professeur qui n^a pas reculé devant cette tâche difficile a fourni , sous bien des rapports , un exeeltent modèleà suivre; il a appris à l'Université de France comment on peut alKer l'étude solide de l'antiquité classique à celle de nos antiquités nationale», comment il oonvienf d'hêtre armé de tontes pièces cfuiandon veiii pénétrer dans les détours et Intter contre toutes les obseiurités de notre poésie primitive. Il est fort heureux , Messieurs , que M. Joljy , normand d'adoption sinon d'origine , ait pensé que ^nott de Sainte-More était ou
OISGOUfiS d'OUVBRTDR£. XSUf
devait être votre couipairiole ; sans cela , peut-être n'eût-il pas entrepris son beau travail $ aussi, tous ceux qui aiment notre vieille poésie m seraient-ils bien gardés de contester cette origine, avant que Touvrage ne fût publié. Mais aujourd'hui, nous n'avons plus à craindre d'arrêter Texcellent éditeur. Le roman de Troie est sous nos yéiix « et nous aurons bientôt un glossaire complet dé ta langue de Benoit de Sainte-More, qui formera le pendant de celui que 1^. Francisque Michel a heureusement exécuté pour la Chronique des ducs de Normandie. Alors pourrons-nous confronter les deux textes, apprécier les différences et les analogies de <!OnstructioDs , de phrases et de mots, dans ces deux grands ouvrages. Et puisqu'il n'y a plus aujoârd^huî ié moindre inconvénient à revenir sur la question d'identité entre l'auteur de la Chronique et celui du Roman, permettrez-vous bien à un Champenois battu de ne payer l'amende qu'après une dernière tentative désespérée? Je vais faire ce dernier effort, d'ailleurs bien résigné à me soumettre à votre décision suprême. Champenois contre Normand, la cause, je le sens, n'est pas égale, fût-elle même plaidée non pas devai^t les académiciens de Caen , mais devant les pairs du conà'te Thibaul le chaoBoniiier.
Non , je ne crois pas sans réplique la thèse si habilement soùteA'Ae par M.> 3é^fi et je persiste à penser que M' Benoit, le chroniqueur, n'est pas Benok de Sainte-More, le romancier. Le nom patronymique est le même sans doute ; meiS' combien de Benoti , de Martin , de Guttlaume , saoë qu'on en puisse eonclure que tous les Martin, les Benoit, les Gmllàilnve' représentent seuleiBeut trois personnes 7 M. Joly convient que lé Beneft de laGhfomqtie n'est pas' le Benoit, atiteur d'une Vie de saint ThoUms Becket V ni* Benoit de Peterborough , ni plusieurs autres Benoît contem^ porains du poète normand. Maïs, ajoute-t-il, s'il n'y a pets (f objections trop foi'tes , le procès doit être jugé dans le sens de l'identité éU romamier et du chroniqueur; et s'il y a doute , la présomption doit être pour F affirmative. N'est-ce pas la première fois qu'il faudrait conclure du doute , le droit , le devoir de ne pas douter?
Mais passons : le Roman de Troie a-t-il été dédié , et dans ce cas la personne à laquelle fut adressée la dédicace est-elle Aliéner de Guyenne, reine d'Angleterre ? A mon humble avis , le romancier n'a pas fait de dédicace et n'a remercié personne. Il est vrai que, vers le milieu de son
IXIV DISCOURS d'oUVBRTURS.
poème» il iuterroiupi uue longue invective contre le sexe féminin, par une sorte d'amende honorable eu faveur d'une seule dame :
De ces vers crains estre blasmé , De celle qui tant a beauté , Qui haltesse a , pris et valor , Uonesté et sens et honor , Bien et mesure et sainteté , Noblesce , largesce et bonté ; A oui meifait de dame maint Sont par le bien de li estaint.
En qui tote science abonde , A laquele n'est nul segonde Qui el mont seit de nule leL Riche dame de riche rei ; Sans mal, sans ire et sans tristesse , Poissons avoir joie et liesse !
Tel est le texte que M. Joly a d'ailleurs, à peu de chose près, suivi, sauf les deux derniers vers omis dans le plus grand nombre des manuscrits. Eh bien ! il me semble que dans ce passage l'auteur n'a fait que suivre une habitude alors assez générale, et n'a pris la dangereuse hardiesse de médire des femmes qu'en faisant une exception en faveur de la Mère de Dieu , de celle qui réunit toutes lés perfections, beauté , bonté, sens, discrétion , sainteté, gloire et puissance ; qui, par ses mérites enfin , efface les méfaits de toutes les autres femmes. Et si l'on partage cette façon de comprendre les vers de Benott, on n'accusera pas le copiste du plus ancien , du plus beau et du plus correct des manuscrits du Roman de Troie , d'avoir interpolé les vers qui chez lui terminent l'invocation :
Riche fille de riche roi,
Sans mal, sans ire et salis tristesse,
De vous naqui toute liesce ;
Le jour de la Nativité
Vous fustes fille et mère Dé,
Mais admettons avec l'ingénieux éditeur que ces vers de Benott de
DISCOURS d'OUVERTURB. XXY
Sainte-More aient été à l'adresse d'une simple mortelle, est-ce à la reine Âliénor qu*ils pourraient se rapporter 7 à cette femme alors plus que sexagénaire qui, toujours maltraitée, non sans raison, par son deuxième époux, le protecteur de Benoit le Chroniqueur , venait de sortir d*une captivité de onze années en 118& , date que M. Joly adopté pour la composition du Roman de Troie! La flatterie poétique a ses licences , j'en conviens; mais est-il aisé de comprendre qu'un protégé du roi Henry ait pu vanter la bonté , la mesure , bien plus , la sainteté de cette princesse , dont la longue vie ne rappelle aujourd'hui et ne rappelait déjà qu'une suite d'aventures bruyantes et d'intrigues coupables? Que M. Joly me le pardonne, mais j'aurais songé à toute autre princesse : par exemple, à la jeune et vertueuse reine de France, Alix de Champagne, « dame de c très-grand sens » , disent les Chroniques de Saint-Denis, « belle, plaic santé et bien faite de corps , pleine de grante chasteté , et en tel a honneur essauciée pour ce qu'elle fut gracieuse et pleine de vertu » ; ou bien encore, à son défaut, à Marie de France, fille de Louis VU et comtesse de Champagne, princesse habile, protectrice des poètes, entre autres de Chrestien de Troyes. Ainsi, pour résumer toute ma pensée, le Roman de Benoit de Saint-More n'aurait été dédié à personne ; et, s'il avait été dédié, la reine Aliénor ne pouvait être le but de cette dédicace» JMnsiste sur ce point ; car cette dédicace incertaine forme , aux yeux même du savant éditeur , la plus forte preuve de l'identité des deux Benoit. C'est cette attribution qui lui fait rapporter la date de la composition du roman à l'année llSft. Et ici , laissant de côté la reine Aliénor, je le prie de donner., dans le complément qui rendra son livre parfait , les raisons qui ne lut permettraient pas d'accorder au poème une date plus ancienne, antérieure même aux œuvres de Chrestien de Troyes. Quand on songe à l'effet qu'eut sur l'opinion publique et sur toutes les œuvres littéraires l'avènement des romans du cycle d'Artus, on a quelque peine à comprendre comment on n'y fait aucune allusion dans un poème de trente mille vers, qui aurait été composé quinze ou vingt ans après les romans de la Charette et de Tristan; tandis que, plus d'une fois, les héros troyens et grecs y sont comparés aux' Roland , aux Olivier du cycle de Charlemagne. Le style dé Benqtt a d'aitleurs tant de rapports avec celui de Chrestien qu'il serait, assez malaisé de tirer de leur compa-
%%y\ DISCOURS d'ouverture.
raison la moimire preuve d'autérioriié de riin sur Tautre. Mais, pour revenir à ma tiièse des deux Beuott , je ferai remaniuer que Tauteur de la Chronique est seul qualifié de • maistré », ce qui suppose la profession eli^kicale , et que Vautour eu Roman se oomme d'aboré lui-même Benott de Sainte-More , et ensuite simplement Benott» Il u'y a pas en Normandie de localité du nom de Sainte-More, et près de Troyes en Champagne, on eooudtt un village de ce nom ^ peine distinct de celui deSt-Benott; coïncidence qui, déjà, donnerait une légère présomption pour déterminer le véritable lieu de naissance de Benott de Sainte-More. Je n*ai garde é^omettre à Tappuî <le ma respectueuse réclamation les vers d'Eustache Descbamps , qui pourtant , je Tavoue , présentent une certaine ambiguïté , iFenue ou de la confusion des souvenirs ou de la mauvaise versification de Tauteor. Descbamps rédaHie pour ses compatriotes cinq fameux écrivains , qu'il désigne par leur nom de famille et dans un ordre chronologique ; d'abord le Mangeur ou Pierre Comestor , puis Sainte-More, puis Vitry, Maebauit et Clemenge ou Clemengis.
Sainte More, Ovide esciairier Vitry, Machault que tant on prise.
Or, c'est un point d'histoire littéraire généralement accepté que Phili{>pe de Yitry, contemporain et ami de Pétrarque, est Tauteiir du grand poème des Métamorphoses moralisées. Cette opinion est fondée sur Tanciea Buanuscrit de cet ouvrage conservé dans Tabbaye de St-Victor , sur le premier feuillet duquel Tancien bibliothécaire a écrit d'une main qui semble encore être du Wf" siècle ,. que le livre avait été fait par Philippe de Yitry, évèque de Meaux, à la demande de Jeanne de Bourgi^e, reine de France (1). Mais il s'est rencontré un certain Ghrestien Legouais , natif de Sainte-More , qui sur la fin du même siècle a mis en français quatre feuillets des rubriques latines de ce poème. On trouve isolément ces rubriques , avec le nom de leur traducteur,
(i) Un mnDiificrit Ittin de la Bibllolkèque de SuDt-Onier, coté 6SS, justifie encore l'attribution à Philippe de Vitry des Mitamorphauê maralisiei. Ce volume contient des Expositiones morales qui remettent en latin les moralités du poète français, avec cette indication s « Cmn ab Aviniooe redivissem, ff magiater PhîHppùs de Vkiiecoi vir exoeUenlii ingenfi eniditos,.. dictum galUcum Tolumen mibi tradidlt. »
DISCOURS d'ouvbrturb. kivii
dans un manuscrit cité par l'auteur récent du Gatal<^ue des manuscrits de lord Asbursnham. On le trouve encore sur quatre feuilles d'un parchemin particulier, en tête d*un texte complet du poème, conservé dans la bibliothèque de Genève : i Ci commencent , y litron, les rubriches « d*Ovide le grand dit métamorphose « translatés de latio en François « par Ghrestien Legouays, de Sainte More près Troies. > Il y a tout lieu de croire que Ghrestien Legouais n'a voulu s'approprier que la traduction de ces rubriques , car V Ovide momiùé n'est pas une traduction des Métamorphoses , mais une longue série de moralités inspirée» par le texte du poète latin qu'on ne traduit même pas. Ainsi Ghrestien Legouais, natif de Sainte-More, auteur de ce court et Tacile travail, n'a pu jamais être regardé, au XIY^ siècle , comme une des gloires littéraires de la Champagne ; ainsi les vers de Deschamps
Sainte More, Ovide esclairier Vitry...
ne peuvent se rapporter qu'à Benoit de Sainle-More et à Philippe de Vitry.
£n vous présentant aussi hardiment , Messieurs , toutes les raisons que je pouvais avoir de distinguer l'auteur anglo-normand de la Chronique de Normandie de l'auteur du Roman de Troie, je crains bien d'avoir abusé de votre longanimité. Tout ce que je puis donner en excuse , c^est que la belle édition Taite par M. Joly sous vos auspices ne sonflfHra pas de mes réclamations intéressées. Ge que personne ne pourra d^aifteurs jamais contester à la Normandie , c'est d'avoir réveillé parmi nous le goAt de la véritable histoire. D'autres provinces poan*ont cérame elle alléguer leurs chanteurs, leurs rimeurs, leurs romancier»; mais dès notre première aurore littéraire , la Normandie se glorifiera de son Orderic Vital , remis dans son véritable jour par deux illustres contemporains vos confrères ; elle montrera maître Wace , maître Benoit, Guillaume de Saint-Pair, précurseurs de Villehardouin et de Joinville. Quand vous abandonneriez aux autres provinces quelques fabléeurs, quelques romanciers des premiers temps , vous auriez encore assez de quoi prendre votre revanche et dans les siècles passés et dans les
XXYIII DISGOUBS D OUVERTURE.
temps plus rapprochés. Autour des Malherbe et des Corneille, il vous est aisé de former une lumineuse pléiade d*bistoriens , de poètes, de savants , de moralistes et de critiques, comme Mornay , Mézeray, Fleury, Ver tôt , Longuerue , Fontenelle , Saint- Amand , Des Yveteaux , Sarrasin , Boisrobert, Segrais, Saint-Évremont , Benserade et Gbaulieu , Bernardin de Saint-Pierre, M*"" de Scudéry, deVilledieu, d'Aunoy, de Beaumont et du Boccage.
Nulle province n*a plus glorieusement cultivé les sciences et les beauxarts ; nulle n*a plus fait pour établir et maintenir la prééminence de la France littéraire. Fidèles à la tradition normande, vous avez planté les signaux de tout ce qui pouvait ranimer le patriotisme local. A vous surtout l'érection des monuments commémoratifs des grandes familles et des grands hommes. Et qui peut aujourd'hui parler d'archéologie, sans associer aux idées que ce mot réveille le nom du plus ardent, du plus désintéressé des antiquaires , Tauteur de ce Cours d'antiquités monumentales qui a mieux répandu le goût et la connaissance . de l'architecture chrétienne que tous les Mémoires de l'Académie des Beaux-Arts et de l'Académie des Inscriptions? Puissent, Messieurs, les deux savantes Compagnies que je viens de nommer, n'avoir pas trop tard sujet de répéter, àToccasion de M. de Caumont, ce vers autrefois inspiré par un regret analogue :
Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.
M. de Caumont a fait uQe légion d'émulés et de disciples qui, de cette ville de Caen, se sont répandus, missionnaires de la bonne nouvelle patriotique, en Touraine, en Picardie, en Boui^ogne, en Anjou et dans cette Champagne dont je ne rougis pas d'être natif. La Champagne, Messieurs, compte aujourd'hui pour le moins quatre-vingt dix-neuf antiquaires, et s'ils éprouvent un regret , c'est de n'être pas conduits par pn berger tel que M. de Caumont.