LETTRE
adressée àM. DE FANSSAY, préfet du partement de la Manche, en janvier 1 8ao , contenant des recherches sur Varchitec— ture des églises de ce département ; par M, DE GERVILLE.
L^ORDRB des dates et celui des questions qae vous m'avez proposées ^ avaient jusqa^à présent attiré mon attention sur les monuments romains et Gaulois du département ; aujourd'hui vous me demandez des détails sur nos anciennes é^es
et sur la cathédrale de Coutances.
Avant de vous donner l'histoire de ces restes in* téressants de nos plus beaux monuments, j'ai cm devoir vous présenter quelques observations sur l'histoire de l'architecture à l'époque de leur fondation.
Les églises de nos monastères ont presque toutes été bâties dans un siècle où Tarchitectare à ogives était à peine connue. Presque toutes peuvent servir à nous donner une juste idée de
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rarchûectnre romane (j) ^ depuis le règne de Chariemagne, jusqu'au commencement du XU^. âède , ou de la transition de celte architecture pesante et massive , aux légères et étroites ogives qui prévalurent à la fin de ce siècle , après une hitte prolongée sous les derniers ducs de Normandie.
Ni rarchitecture romane , ni celle qu'on appelle communément gothique , n'ont attiré Paltention des antiquaires français. Je n'en connais ancnn qui s^en soit directement occupé. On en troaveraii peut-être quelques détails dans le grand ouvrage de M. Seroux-d'Agîncout ; mais , outre que le prix très*élevé de cet ouvrage est un obstacle difficile à surmonter , je sais que l'auteur en a consacré une trè^£sdble partie à l'architecture du Biojen âge , et qu'il a pris ses modèles en Italie , ou dans le midi de la France , pays qui ont avec lenàtre des rapports fort éloignés dans ce genre.
C'est en Angleterre que nous devons chercher des auteurs pour nous diriger dans l'étude de notre architecture ecdësiastique. Presque tous les
(1) DauM ma lettre précédente, je tous ai ezpli^é lei raisons qw j'avaii d'jAtrodaîre octte déDomisatioa ; elle me paraît timpk« et Cûte poux iodiquer rorigkie de cette architepturc , dont ranalogie arec celle de la langue me semble frappante. Je ne Qots pas que l'adoption de ce nom éprouve de difficulté.
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cdifices du moyen âge en Angleterre sojxt le travail des Normands. Ceux surtout de la fin du XI^. siècle et de tout le XII*. , qa^on rencontre encore dans la grande Bretagne, sont dus presque exclusivement à des seigneurs, des abbës ou des ëvéques qui en avaient fait de semblables en Normandie , et qui souvent en faisaient bâtir en même temps dans les deux pays.
C'était aux descendants de ceux qui appartenaient alors à une. même famille de s^ëclairer mutuellement sur Fliistoire des travaux de leurs ancêtres communs ; mais nous sommes loin d'avoir fait notre part.
Depuis 3o ans en Normandie on s'est plus occupe à renverser qu'à décrire les anciens mo* numents , et surtout les monuments religieux. C'est aux Anglais que nous devonsj'liistoire ou la description de plusieurs de ceux qui ont sur— I vécu à la révolution. £ux seuls nous ont donué
des règles pour étudier ceux qu'ils n'ont pas décrits. Quelques-uns , comme Ducarel^ avant la révolution^et dernièrement M. Cotman, sont venus en Normandie tout exprès pour étudier et faire connaître nos antiquités anglo-normandcs. M. Cotman est le seul qui ait parcouru notre département. J'ai eu l'avantage de l'accompa-
DU DEPABTKMBHT D% LA MARGES. âl
pier. Son ouvrage n'a pas encore paru ( i) ^ mais les An^bis en ont bien d'autres qui peuvent diriger dans IVtude de Iliistoire de l'art, aussi bien ea Normandie que chez eux.
Parmi les premiers Anglais qui se sont occupes arec fruit de l'histoire de Tarchitecture du moyen âge y je citerai particulièrement le rëvërend J, Bendiam ; son essai sur l'architecture gothique , publie, en 177 1 , dans son histoire de la cathé^ drale d'Ely, est excellent. Tous ceux qui après loi ont ^rit sur cette matière lui ont rendu justice et ont fait usage de ses recherches.
Environ 3o ans après la publication de l'ouvrage de Bentbam ^ un autre ministre de l'ëglise aur* glicane , M. Whittington , dans un voyage en France et en Italie^ examina avec beaucoup d^attentien les anciennes églises. Une grande connaissance de l'architecture gothique l'avait mis à portée d'examiner avec fruit. De retour en Anl^etene , il avait conunencé à mettre en ordre
(1) Depnii qoe fw. éMit cette lettre , M. Gotonn a terminé fon frud oomge. G'e«t certainement le plaa beaa et le pins curienx ^ ce genre qni existe aur la Normandie. Oepois quelques années MM. Cbaries Nodier et Joliment ont bien publié de beaux des- ■os d'anciens moDnments de la province , mais ils se sont bornés i ^nelqnea sujets tt à quelques cantons, ils donnent très-peu de détails historiques » et d'ailleurs ils n'ont point encore visité notre «lépaitement.
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ses recherches, quand il fut ealevë par une mort prëquaturée. Lord Aberdeen , son ami , les donna ^ au public. Gel ouvrage a eu deux éditions. La deuxième, que je citerai , est imprimiée à Londres en 1 8 1 1 » En voici le titre : An historical stirpejr of ihe ecclesiastical antiquities in France ; le premier imlume inS^.
Dan& ce livre, Padtetir et son ëdi téur font pren ve d'une grande érudition et d^vme rare impartialité ; mais leurs idées sur Porigine de Tarcfaiteeture gothique furent combattues par un prélat catholique anglais , M^ Milner. Celui-ci, distingué par une érudition plus profonde , a porté trop loin Vamourde la p€Urie^ en donnant àParehitetkure gothique une origine anglaise. Son essai est d^ail— leurs infiniment utile. Il est intitulé : Treatiseof the eclesiastical architecture of England. I voU itk^^, j Londoil , }8i i .
D'après les arveux de rauteur,cette architecture anglaise est due à des Normands qui suivirent le conquérant en Angleterre : si d'ailleurs il a tort , quant à l'origine , on n'en doit pas moins admirer^ dans son ouvrage, le savant très<*distiiïgué sous tous les rapports.
Mais de tous les anglais qui ont écrit d'excelleata traités sur cette matière , aucun n'est allé phis loin que M. Britton ; le seul reproche qu'on
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poisse lui faire c^est que ses ouvrages soient d^aa trop grand prix. Eki^voici les titres : i ^. ArchUeC" tural antiquities ofGreatBritain hjrJ.Britton^ ft^. Chronological illustration of the ancient architecture qfGreatBriiain. Gesdeuxoavra^ gesietcdlents^mais d'un prix excessif ^ se trouvent à Londres ainsi qw les précédents. Je n'ai pu consulter les deux derniers, mais je possède les autres. Je regretté que leurs auteurs n'aient pas connu la cathédrale de Coutances : elle fait une grande exception à toutes leurs théories^ et devance d'un demi-siècle toutes les constructions à ogives qu'ils ont citées. Mon assertion aura besoin de^prenves ; j'espère pouvoir en donner.
^près cette digression, qui n'est pas étrangère aux instructions que vous m'avez transmises y je reviens plus particulièrement au sujet de cette lettre.
Pour connaître nos monastères , il est nécessaire d'avoir quelques notions sur leur architec^ tnre : autrement on confondrait le travail des temps carlovingiens avec celui du XVI^. siècle.
Afin de vous mettre à portée de distinguer les différentes époques , je vous donnerai des notes, des dessins et des exemples pris dans tous nos arrondissements.