‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 69 sur 101 · DS L^ARRONDISSEMENT DE TALOGNES · texte numérisé non relu

DS L^ARRONDISSEMENT DE TALOGNES

de la ville souffrirent beaucoup durant ce siège , qui eut lieu justement deux siècles après la prise de Valognes sur les Anglais.

Quarante ans après le dernier siège du château de Valognes y ses fortifications furent démolies par Tordre de Louis XI V : il en resta des del)ri3 jusqu^en 1788, qu'on en a fait disparaître les derniers restes et applanir le terrain. Son emplacement forme justement ce qu^on appelle aujourd'hui la place du château.

Je possède un plan de cette forteresse ^ levé par ordre du maréchal de Yauban , à la veille de sa démolition ; mais je n'ai pu m'en procurer aucune perspective , ni éle'vations , ni coupes des tours.

En parlant d'un château qui appartient souvent a Thistoire , j'aurais pu donner des détails plus étendus , mais c'est justement parce qu'il en est beaucoup parlé dans l'histoire de Normandie et même dans celle de France , que j'ai cru ne pas devoir répéter ce qu'on voit dans beaucoup de livres. Mon principal but est de rechercher ce qui se trouve dans les livres étrangers ou dans des manuscrits peu connus.

Une famille qui portail le nom de Valoignes ou de Yaloines , passa en Angleterre avec le duc Guillaume ^ et s'établit particulièrement dans les

comtes d^Essex et de Middlesex, oà elle fat très-puissante ; je ne fais que Tindiquer. Je présume que son nom indique son origine : ce qui me le fait croire , c'est que d'autres villes da département^ telles que Coutances, Avranches et Saint-Lô , ont donne' leur nom a des familles qui en partirent au temps de la conquête j sans avoir de grands biens dans ces villes.

Me voilà enfin arriva au terme de mes recherches sur les anciens châteaux des deux ar^ rondissements qui forment à peu près la presqu'île du Cotentin , et le tiers du département. Sur les deux au très tiers, mes recherches sont aussi avancées que celles que je vous adresse; mais, avant de vous les communiquer , j'ai cru devoir attendre quel sera le sort, de la première partie de mon travail. Le terrain que j'ai entrepris de défricher ne l'a jamais été , il ne serait pas juste d'attendre des premiers essais qu'ils eussent le degré de perfection qu'on aurait droit d'exiger de ceux qui labourent un terrain préparé et cultivé depuis long-temps. Notre département est , pour ainsi dire , un pays vierge pour les faiseurs de recherches ; aucun des curieux étrangers qui sont venus visiter la Normandie , n'y a pénétré ; les habitants même du département le croient indigne d'être exploré ; en cherchant à détruire

DB L^ARRONDlSSEMENT DE TAL06NE5. Z6j

la prévention des étrangers et de mes dompa-triotes j en cherchant à mettre les uns et les autres sur la voie , mes intentions ont été louables ; si Fezëcntion n^a pas répondu à votre attente j peutêtre CTCore avant de me condamner faudra-t-il apprécier les difficultés de ma position, et considérer que, si j*ai fait bien des omissions, elles ne doivent pas être imputées à celui qui n'annonce que ses recherches , comme elles le seraient à celui qui entreprendrait de donner une Histoire» En continuant mes recherches , et publiant celles que j'ai déjà faites , j'espère acquérir les moyens de remplir bien des lacunes. Quant aux inexactitudes, aux répétitions, aux contradictions même qu'on pourrait me reprocher avec beaucoup d^ap^ parence de raison , j'espère qu'on voudra bien attendre ma réponse avant de me condamner ; il y aura aussi des reproches qui seront fondés , et je promets d'en faire mon profit : dans tous les cas , je me flatte de pouvoir faire preuve de mon zèle à poursuivre une entreprise qui m^a été proposée par on de vos prédécesseurs , et de mon impartialité contre moi-même.

Sur les Troui^ères Normands }

parM.PLUQUET.

Lâzs Scaldes étaient, chez les peuples du Nord^ce que furent les Bardes chez les nations d^origine Celtique,et ce que furent bien plus tard les Trouvères ( I ) dans le nord de la France. II n'y a point de doute que les Normands, en s'établissant en vainqueurs dans la fertile Neustrie^n^ aient intro-duit Tusage du chant héroïque : en eflet^ Pëpoque la plus brillante des Scaldes fut le IX^. siècle , si illustre par RoUon ; les exploits de ce grand

(i) On confond assez souvent les Trouvères avec les conteurs « les jongleurs , et même les ménestrels ou ménétriers. Il est asses difficile d'éviter cette confusion ; car la plupart des trouvères chantaient leurs propres ouvrages , et étaient à la fois poètes , chanteun , musiciens, et faiseurs de tours. Cependant il faut observer que le mot trouvère, iroveor, (rovor y c'est-à-dire troaveur, inventeur , qui répond au trovador ou troubadour des Provenceauxy est plus expressif , plus grave, et se prend en meilleure part.

SUR LBS TROUViRfiS NORMANDS. 669

homme furent chantés par eux en idiome danois, et ensuite par nos Trouvères en roman.

S'il ne nous est rien reste de ces chants héroïques , c'est que la poésie fut chantée et transmise de mémoire long-temps avant d'être écrite. Les Scaldes et nos premiers Trouvères étaient presque tous improvisateurs.

Il est probable que Dudon de St.-Quentin , le plus ancien et le plus crédule de nos historiens Normands , a puisé dans leurs chants traditionnels me partie des faits merveiUeux dont son histoire est remplie.

La poésie des Normands porta d'abord l'empreintedu caractère fieretfarouche deces conquerants, qui venaient de s'établir par le fer et parte feu : partout la guerre, partout la mort,rien de gra-

cienxjriead'enjouéjmais un solfertile, leur alliance avec des femmes françaises (i), et un souverain

comme RoUon, adoucirent bientôt les mœurs.

Les poètes composèrent des satyres,de8 contes dévoU , des fables , et chantèrent même l'amour.

(i) M. Aogiwte Le PnsTost peue que la principale came qai £t si promptement abandonner aux Normands l'idiome Danois fut lear alliance avec des femmei Neustriennes ou Fraoçai.es! Cette opinion me parait tout à la fois neuTe et rempUe de justesse 4 car avec des femmes Françaises les enfants durent parler labnguematemeUe, et les pères bientôt oublier la leur.

SjO MÉMOIRE

Dansles paragraphes suivants je passerai en revue les principaux genres dans lesquels se sont exerces nos Trouvères.

DU CHANT Héroïque.

Je comprends dans ce paragraphe les chants de guerre j les chants héroïques , et les poèmes historiques j dont les épisodes étaient souvent chantés à la table des princes (i).

Ayant pris pour point de départ de mes recherches le règne de Rolton , notre premier duc, j^xndiquerai quelques poésies Scandinaves, qui ont rapport aux exploits de ce grand homme.

Snorro Sturleson , qui vivait dans le XHI^. siècle , nous a donné un abrégé de l'ancien Edda '(2) , recueil de poésies Scandinaves , extrait du Voluspa (5) ^ compilation plus ancienne et perdue. On trouve dans l'abrégé de

(1) Qaant li RoUot mangié, s'apela Elinant. Por li esbaaoier conaode kc il chant ; Cil comence à noter « ainti com li jaiaat

Tonrent monter el ciel •

{ Bom» d^AUgoandre , compote vert Ji84 J> (1) Ce mot signifie grand'mère , aîeale. (3] G'eat-à-dirc prophétie de la sibylle.

SUR LES TROUVÈRSS NORMANDS. Sjl

Snorro ua chant guerrier sur la querelle de RoUon et du roi de Norvège, et le chant de guerre qu'Einar , frère de Rollon , improvisa en Thonneur d'Odin , avant son combat contre Halfdan y meurtrier de leur père ; et celui qu'il composa en vers Norwëgiens , dialecte Normand , après Tavoir tuë. Voici un fragment de ce dernier chant ; c'est un monument prëcieuz de la langue que parlaient nos ancêtres lorsqu'ils s'établirent dans la Neuslrie :

Pekit hefe ec Ragnvallds dautha , £nn retho thvi Nomer j Nu er foie stutill falinn .

Al i^orthungi minom y Becrpith snarper sveinar j Thvi at sigri ver rathom , Scatt voel ec hanom Harthann , At hafoto grioti.

ti J'ai vengé la mort de Ragnvald ( le père « de Rollon ) j les destins l'avaient prononcé : « la colonne du peuple est tombée pour ma «c quatrième part : jeunes guerriers , la victoire « est à nous , je lui ai choisi une demeure dure; « que les cailloux du rivage lui servent de tom- « beau (i). n

(i) J'eiyprante ce fragment à un de nos compatriotes , trop tôt enlevé aaz sciences et à sa TaratUe , M, Simen - Barthclmy-

. Il est très-^probakle qu'il se trouvait des Scaldes parmi les compagnons de Rollon , lorsqu'il s^élablit en Neustrie. Hilder et les autres qui , pendant la guerre qu'il soutint contre Harald, roi deDanemarck^ composèrent des chants héroïques en sa faveur , durent encourir la haine de ce souverain , s'expatrier avec Rollon et partager sa fortune.

Le goût du chant héroïque ne s'éteignit point parmi les Normands dans leur nouvelle patrie. A peine la langue romane eut-elle acquis les formes nécessaires aii rythme poétique , que nos Trouvères composèrent de longs poèmes destinés à célébrer les conquêtes etlesexploitschevaleresques de leurs compatriotes. Dans le midi on chantait l'amour , dans les autres parties de la France , ou composait des fables , des satyres, on des cornes obscènes ; en Normandie on chantait les exploits de Rollon^ de Guillaume - longue -épée, et de Richard-sans-peur.

 la bataille d'Hastings le chanteur ^ ménestrel

et jongleur Taillefer , entonna la chanson de

. Roland , qui fut le signal du combat. Guillaume

de Poitiers dit qu'après la bataille les soldats ré-

Joseph-Noël De La MoriDÎère^ né à Dieppe le i^ juin lySS » et mort à DroDtheim en Nonvège , le aa fémer iSaa.

SUB LES T|10UV£R£S NORMANDS. ^jS-

pelèrent cette chanson et en chantèrent dWires ea l'honneur du chef qui les avait conduits à la victoire (i).

Il est sans doute fort étonnant que les soldats du Conquérant en marchant à Pennemi ne chantassent point de chants guerriers relatifs à leur histoire , si féconde en faits merveilleux ; mais Tarmée de Guillaume n^était pas exclusivement composée de Normands , et les chansons de Charlemagne étaient chantées dans toute PEurope: aujourd'hui même les noms de Charlemagne , d'OHvier, et de Roland y rappellent encore Pidée d^exploits gigantesques^et pour ainsi dire au-dessus des forces humaines.

De ce que les Normands chantaient à la bataille d'Hastings des chansons guerrières à la gloire des français , il n'en faudrait point conclure qu'ils eussent renoncé à chanter des épisodes de leur propre histoire; Wace, que j'aime tant à citer ^ nous fournit la preuve du contraire :

A Jingleors oi à méféance chanter,

Ke li dus Willame (a) fit jadis essprber (5) ,

Et al conte Rionf li dous oils crever ,

(t) Gnillelm. Pictar. apad Dachcsne,Ub. II. (a) Guillaumc-loDgue'épée.

(5) Amcker.

374 MiMOIRE^

.Et Anquetil le prouz par engiea tuer, Et Baute (i) d'Espaigne o un escuier garder. Ne sai noient de ço , n^en pois noient trover ; Quant jo n'en ai garant^n^en voit noient conter.

( IL de Rou^ vers 2107 #^ suhmUs, )

On voit par ce passage d\in poème ^ composé vers le milieu du XII®. siècle^ que dès cette époque on ajoutait peu de foi aux prétendus récits historiques chantés par les jongleurs ; cependant ils faisaient encore les délices du peuple , char» maient par leurs bouffonneries (2) les loisirs des seigneurs , et étaient admis à la Cour. Lorsque Richard P'. encore enfant était retenu prisonnier à la cour de Louis d'Outremer , Raoul Torte ^ son seaeschal , chassa les jongleurs de la Cour y ce qui excita un méccmtentement général.

(1) Bathilde.

' (a) Dans le fabliau des deux B^rdetfn ribaut, vn jongle v dit c

Bien sait jouer de Tepcanbot, '

Et faire Tenir Tescharbot Vif et saillant desns la table ; Si sai maint bel gen de table.

Jo sai bien chanter à devise Du roi Pépin de Saint Denise , De Karlemaine et de Rolant ; Bt d'Oliver le combatant.

\( Manu9€rU de la Bib. Boy. , n«. 7318, folio a j3. )

Ne lessoit en la corUie jagleor ne garchon , La cort en fu tornée à grant destrucion ; Raol en desservi mainte maléichon.

( R, de Rou, vers Sgaô et suiv, )

Les longs poèmes sur Thistoire de Normandie qui parurent dans le XII«. siècle (i) contribuèrent à rendre les jongleurs moins utiles , et peu à peu l'histoire écrite en vers remplaça l'histoire

chantée.

On trouve encore dans les siècles postérieurs quelques chansons guerrières et des romances historiques. L'occupation de la Normandie par les Anglais dans le XV«. siècle , inspira la verve de quelques poètes Normands , et on trouve dans les Vaux-de-Vire de Basselin , et surtout dans - un recueil de chansons normandes iniprimé à la suite, plusieurs pièces de ce genre (a).

Un poëme sur la prise du Mont-Saint-Michel, par Jean de Vitel , Avranchais (3) , et une romance sur la prise de St.-U , le a8 juin 1674,

(i) Par Geoffroy Gaîmar , Wace , et BcnoU-de-Stinte-More.

(») Cacn , Poi»80n, i8ai , m-8».

(3) Les premier, E^ercicei Poétique, à^ Jean De ruel , JvrançhoU , contenant l'hymne de Pallas ; la prinse du Mont St.mchei. etc. Paris , Bsticnnc Pwosteaa , i588 , petit in-ia.

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sont dans le XVI^. siècle les seules pièces qui m'aient paru avoir quelqueTapport avec les chants de guerre des anciens Normands. Voici aa fragment de la dernière :

Matignon y était et sa gendarmerie , Rampan , Glerel , aussi Aigneaux Sainte-Marie, Qui sans cesse disait : GoulombièreSi rends toi Au grand Charles ton roi y Ou tu perdras la vie.

Gonlombières répond ^ tout rempli de furie j ' De me rendre en poltron, qu'on ne me parle mie^ Jamais ne me rendrai , j'y veux perdre la vie.

Des chansons pieuses , contes dévots , etc. ^

Les Normands^convertis au culte du vrai Dieu, devinrent de zélës chrétiens : la terre Normande se couvrit d'églises et de monastères , et leur cri de guerre fut : Dex aie. Les Anglais et ensuite les Français leur donnèrent le sobriquet de bigots , c'est-à-dire gens qui font tout par Dieu ^ qui parlent toujours de Dieu ; des deux mots anglais bjr god par Dieu.

Les Trouvères ne restèrent point étrangers à ce zèle religieux ; ils composèrent des chansons pieuses, des contes dëvots et beaucoup de vies de saints^oii Pon retrouve toutes les pieuses fables des l^endaires.

Wace composa la vie de St.-Nicolas^ et oa poëme sur rëtablissemeot de la fête de la Conception; Vamier du Pont , une vie de St.-Thomas de Gantorberj ; Denis Pyrame , une vie de St.-£dmond ; Marie de Firance , un poème sur le purgatoire de Saint-Patrice. Mais celui qui exerça le plus sa muse sur des sujets pieux fut Chardr j, poëte anglo-normand du XIII®. siècle, auquel nous consacrerons plus bas un article.

Orderic Vital dit que de son temps on ne connaissait la vie de plusieurs saints que par les chansons des ménétriers (i).

Un reste de cet usage existe encore dans le Bessin. Des chanteurs accompagnes de vielles et de viplons discordants chantent le soir la passion et la résurrection de J.-C. aux portes des maisons^ ils mêlent souvent à leurs pieux cantiques des couplets goguenards , et reçoivent pour rétribution quelques pièces de monnaie ou des œufs.

(0 Ord, Fit Apud Duehisne , p. 598,

5yS MÉMOIRE

s ni.

Des poésies satyriques.

Ce fut vers la findel'XI^. siècle que la chanson satjrique prit naissance en Normandie : on donna à ces pièces le nom de sùventes^ siiventois j ou serventois , qui cependant se donnait aussi quelquefois à des chansons pieuses et même amonreuses.Ces satyres étaient presque toujours dirigées contre des personnages éminents : les rois et les ecclésiastiques n^étaient pas même épargnés. On composa un sirvente très«^piquant contre Arnold de Gaen, chapelain de Robert Courte-Heuse , qui passait pour avoir des moeurs très-dissolue8( i). Luc de la Barre, gentilhomme né dans le Bessin , et attaché à la cour de Henri I^^. y eut la témérité de composer un serventois trè»-mordant contre ce prince , qui s^en vengea d'une manière terrible en lui faisant crever les yeux. Les Trouvères Normands composèrent beaucoup^ de satyres contre les Français , qui de' leur côté les

(i) Amonld oa Arnold, surnoiniKié Malcouronne » fat Dommé Patriarche de Jérusalem après la première croisade. Il moumt en 1 1 18 y laissant poar héritière une Diècc qa'il arait mariée à Evstache Vamier , seigneur de Césaréeet de Sidon, et à laquelle il avait donné pour dot la ville de Jéricho , dont le revenu ét^t de Soo besans d'or.

accablaiait de sarcasmes et de sobriquets. Wace Jui-même a ëpanché sa bile ccHitre eux dans une espèce de chronique ascendante des ducs de Jformandie (i).

Le goût de la satyre ne sVteignit point en Normandie , mais elle devint moins personnelle : les rois, les princes^ les ecclésiastiques furent épargnes. DansIeXV^. siècle Toccupation de notre province par les Anglais fit ëclore contre eux une foule de chansons satjriques , dans lesquelles les injures ne leur sont pas épargnées. En 1 5 1 4 un écolier de Gaen , nommé Jean de la Longue , composa une ballade satyrique contre les Lansquenets * que Louis XII avait pris à son service et qu^il envoya en Normandie : cette pièce, qui rappelle les serventois de nos trouvères,, se trouve dans les chroniques de la petite et de la grande Bretagne (a).

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